Le roi était malade un peu; Mme la marquise de Pompadour avait «ses
vapeurs», cette migraine du XVIIIe siècle dont on s'est tant moqué et
que nous avons remplacée par la névralgie, les médecins, pour leur
commerce, étant obligés, comme les tailleurs, de trouver sans cesse des
noms nouveaux aux vieilles choses. Sans cela, à quoi leur servirait le
grec de cuisine qui les gonfle?
M. le maréchal de Richelieu, toujours jeune, malgré ses 62 ans bien
sonnés, se trouvait incommodé légèrement d'un rhume de cerveau, gagné
l'année précédente dans le Hanovre, lors de la signature du traité de
Kloster-Seven, qui sauva l'Angleterre, rétablit les affaires de la
Prusse et commença la ruine de la France. Quel joli homme c'était, ce
maréchal! Et que d'esprit il avait! M. de Voltaire, qui ne l'aimait pas
tous les jours, disait de lui:
«C'est de la quintessence de Français!» Bon M. de Voltaire! Il ne
flattait jamais que nos ennemis.
Si vous me demandez comment le rhume de cerveau du maréchal durait
depuis tant de mois, je vous répondrai par ce qui se chantait dans
Paris:
Armand acheta sa pelisse,
(Dieu vous bénisse!)
Avec l'argent
De Cumberland...
Et encore:
Armand, pour payer le maçon,
Godille frétille, pompon,
Se fût trouvé bien pauvre,
Pompon, frétillon,
Sans la pêche de ce poisson
Qu'il prit dans le Hanovre...
Vous le connaissez bien, le délicieux coin de rue qui sourit sur notre
boulevard, et qui porte encore le nom de «Pavillon de Hanovre». Ce nom
fut la seule vengeance de la France contre le général d'armée philosophe
qui, vainqueur et tenant le sort de l'Europe dans sa main frivole, avait
pris la plume au lieu de l'épée et signé un reçu au lieu de livrer une
bataille.
Mais que d'esprit et quel joli homme! Le pavillon de Hanovre coûta deux
millions. La France en «faillit crever», selon l'expression un peu crue
de l'abbé Terray; mais Armand, le cher Armand vécut jusqu'à cent ans,
toujours galant, toujours guilleret, de plus en plus philosophe et, pour
employer son style troubadour, «n'ayant pas encore renoncé à plaire». Il
était né coiffé. Il mourut la veille même de la révolution, qui l'aurait
gêné dans ses habitudes, et Beaumarchais dit de lui ce mot, qui ne fut
pas trouvé cruel: «Fleur de décrépitude!»
Mais ce n'était pas seulement ce pauvre roi Louis XV, Jeanne-Antoinette
Poisson, marquise de Pompadour et Armand du Plessis, le maréchal duc de
Richelieu qui ne battaient que d'une aile, le dauphin, père de Louis
XVI, veillait, malade qu'il était déjà lui-même, auprès du berceau de
son troisième fils, le comte d'Artois, depuis Charles X, condamné par
les médecins. Sa femme, Marie-Josèphe de Saxe, ne devinait certes pas
encore les angoisses de son prochain veuvage ni les soupçons sinistres
qui devaient entourer sa propre agonie; mais elle avait la crainte
instinctive, j'allais dire le pressentiment du poison, car elle fit
visiter en secret le comte d'Artois par la Breuille, médecin de Mme
Adélaïde, pour s'assurer qu'il n'était pas empoisonné.
M. de Bernis faisait ses malles de premier ministre partant, supplanté
qu'il était par son protégé, M. de Choiseul-Stainville, partisan de la
guerre à outrance, destiné à conclure une désastreuse paix. M. de Bernis
savait chanter le champagne et l'amour; ses oeuvres éclaboussent
souvent sa robe. Quoiqu'il prît sa retraite le sourire aux lèvres, vous
ne pouvez pas le supposer content.
Les parlements, corps respectables, grondaient, remontraient,
résistaient, travaillant de tout leur coeur à la révolution qui allait
leur couper la tête; les philosophes donnaient des coups d'épingle à
l'immensité de Dieu; les poètes faisaient de lamentables tragédies ou de
petits vers honteux; Voltaire, qui, par le miracle de la bêtise humaine,
est resté l'idole des «patriotes», déchirait sa patrie dans les billets
doux qu'il écrivait au Prussien et crachait sur la religion avant de lui
demander grâce par devant notaire; le clergé lui-même se compromettait
çà et là par son relâchement ou par sa rigueur; la compagnie de Jésus,
sapée par Judas franc-maçon ou janséniste, tremblait sur la base énorme
de sa puissance; le commerce était ruiné par la piraterie anglaise; la
cour s'ennuyait, rassasiée de plaisirs; les campagnes avaient faim, et
la ville... Mon Dieu, la ville trouvait moyen de s'amuser.
Ah! certes oui, la ville s'amusait, la ville venait d'apprendre la
désastreuse défaite de Rosbach, et la ville fredonnait, avec tout
l'esprit de l'univers qu'elle avait déjà et qu'elle pense avoir gardé,
des couplets détestables où le brave Soubise était bafoué de main de
maître:
Soubise dit, la lanterne à la main:
«J'ai beau chercher, où donc est mon armée?
Elle était là, pourtant, hier matin,
S'est-elle donc en allée en fumée?
Je l'ai perdue et suis un étourdi;
Mais attendons au grand jour, à midi...
Que vois-je? ô ciel! ah! mon âme est ravie,
Prodige heureux! la voilà! la voilà!...
Mais, ventrebleu! qui donc avons-nous là?
Je me trompais, c'est l'armée ennemie!»
Il y avait du vrai là-dedans: Soubise s'était laissé surprendre. Le
grand Frédéric, méritant, cette fois, les caresses de Voltaire, venait
de donner la mesure éclatante de son génie. Acculé comme un sanglier aux
abois, cerné par une meute de cent dix mille soldats, il s'était rué
avec ses hommes de fer, au nombre de trente mille seulement, mais bardés
de pied en cap dans cette armure enchantée qu'on nomme la discipline,
sur le quartier français-bavarois où la discipline manquait.
Là ils étaient plus de soixante mille, mais de races différentes,
méprisant la science d'obéir et se fiant à leur multitude.
Le sanglier passa, laissant sur sa route rouge dix mille décousus. En
une seule journée, le vaincu, le perdu, l'écrasé qui larmoyait dans sa
correspondance avec Voltaire sur son prochain suicide, se redressa au
faîte de la puissance, et l'Europe, retournée de pile à face, se
prosterna devant lui.
Et Paris se tordit de rire en s'égosillant de chanter, pendant que la
France maigrissait, maigrissait, affamée et humiliée.
C'est bien bon de chanter et de rire! L'Angleterre, qui chante peu, et
qui ne rit jamais, prenait à nos dépens un superbe embonpoint. C'était
pour elle que Frédéric avait du génie. Elle fourrait dans ses poches
profondes nos flottes de guerre et de commerce, nos comptoirs et nos
colonies, que nous abandonnions à leur sort avec gaieté. Nous perdions
l'Inde, faute d'y envoyer des secours; nous faisions mieux, nous
martyrisions ceux qui avaient voulu conquérir ces merveilleux climats au
profit de la France. La Bourdonnaye et Dupleix mouraient chez nous de
honte et de misère, en attendant que la dure vaillance de
Lally-Tollendal fût récompensée par la main du bourreau.
Et Montcalm, l'héroïque, implorait vainement les quelques hommes et les
quelques écus qui nous auraient assuré le Canada, cette France nouvelle,
peuplée de Français-et-demi, où le «vertueux» Washington préludait à sa
carrière, incontestablement belle, par l'assassinat d'un gentilhomme
français qui était dit-on, un peu parent de M. le marquis de la
Fayette[1].
Tout cela n'empêche pas M. le duc de Choiseul de passer, dans une
certaine école, pour un habile ministre; il y eut même des gens qui le
comparèrent au cardinal de Richelieu; sans doute parce qu'il eut
l'honneur de miner pierre à pierre le monument politique érigé par le
grand homme d'État et de chasser les jésuites, qui nous avaient conquis
une bonne part de ce qu'il nous perdait.
Et au fait, M. de Choiseul avait des qualités: il sut garder, étant au
pouvoir, la pension que lui payait l'Autriche; il sut épouser une femme
dix fois millionnaire, qui se trouva être une sainte femme par-dessus le
marché; il sut flatter Mme de Pompadour, qui pouvait le servir, et
persécuter les jésuites, qui devaient la combattre, caresser les
philosophes qui montaient, tourner le dos au clergé qui baissait; il sut
enfin s'en aller presque noblement (quand tout fut ruiné de fond en
comble), en refusant de saluer la nouvelle favorite, lui qui avait vécu
de l'ancienne.
Pauvre temps, petits hommes, chansons, épigrammes, encyclopédies,
madrigaux, athéisme, égoïsme, mauvais calme, sommeil d'ivrogne.
Sur l'Océan aussi, dit-on, les hautes vagues s'aplatissent avant la
tempête. Que venaient faire les âmes chevaleresques en ces jours
engourdis? On ne s'étonne pas que Duclos ait appelé le marquis de
Montcalm «un anachronisme,» et que l'abbé de Bernis, devenu cardinal,
ait dit de Dupleix: «Il gênait tout le monde.» Il y a des époques si
viles que l'héroïsme y fait tache.
Un certain soir du mois de décembre, en l'année 1759, l'inspecteur de
police Marais fit descente à l'auberge des Trois-Marchands, située rue
Tiquetonne, au quartier de Montorgueil, et tenue par Madeleine Homayras,
veuve d'un sergent juré de la ville.
Il se peut que vous n'ayez jamais ouï parler de ce Marais; mais c'était
un homme d'importance, et M. de Sartines, le nouveau lieutenant général,
l'employait de préférence à tous autres dans les circonstances les plus
délicates, soit qu'il fût question de dénicher les pamphlétaires assez
osés pour se moquer de la «princesse de Neuchâtel» (Mme de Pompadour
avait souhaité passionnément ce titre), soit qu'il fallût faire la
chasse aux menus scandales pour égayer l'ennui incurable du roi.
De nos jours, l'office de ce Marais est tenu par des fonctionnaires
privés qu'on nomme des _reporters_. Leur emploi consiste à désennuyer
non plus un vieux roi, mais un vieux peuple.
Cinq heures avaient sonné depuis un peu de temps déjà à la chapelle du
Saint-Sauveur, ouverte rue du Petit-Lion, et il faisait nuit noire.
C'était l'année suivante seulement que M. de Sartines devait installer
définitivement les lanternes municipales qui portèrent un instant son
nom avant de s'appeler réverbères. La rue Tiquetonne, étroite et
encaissée, avait encore quelques passants; mais ils devenaient de plus
en plus rares à mesure que, l'une après l'autre, les boutiques
pauvrement éclairées allaient se fermant.
Sans comparaison, le lumignon le plus beau qui fût dans toute la rue
était l'enseigne même des Trois-Marchands, lanterne carrée, de couleur
jaune, où se détachaient en noir trois silhouettes fort bien découpées,
représentant les trois Mages, rangés en ligne et se tenant par la main.
La veuve Homayras, qui penchait vers la philosophie, parce qu'elle ne
savait pas ce que c'était, n'avait point voulu de ces superstitions.
D'ailleurs à quoi bon flatter les Mages? On n'en voit jamais à
l'auberge, tandis que le commerce est la meilleure de toutes les
clientèles. Donc, sans rien changer au tableau, la veuve en avait
corrigé la légende, et les Trois-Mages étaient devenus les
Trois-Marchands.
--Comment vous en va, ma belle Madeleine? dit l'inspecteur en entrant
dans le réduit propret et même cossu où la veuve Homayras tenait ses
comptes. Je passais devant votre porte par hasard, et j'ai pensé: Si
j'entrais souhaiter un petit bonsoir à ma commère?
--Bonne idée, M. Marais, repartit Madeleine, forte gaillarde de 35 à 40
ans, haute en couleurs et qui avait dû avoir pour elle toute seule, dans
son temps, trois ou quatre portions de «beauté du diable;» justement, je
songeais à vous, moi aussi.
--Vraiment?
--Vraiment tout à fait!... En voulez-vous?
Madeleine avait auprès d'elle sur son petit bureau un verre profond et
large, avec une bouteille entamée qui contenait le vermillon de ses
grosses joues, sous forme de vin d'Arbois. Elle emplit le verre et
l'offrit à M. Marais, en ajoutant, non sans coquetterie:
--Si toutefois ça ne vous arrête pas de boire après moi, M.
l'inspecteur.
--M'arrêter! s'écria galamment M. Marais. Vous êtes fraîche comme la
pêche, ma commère, et quoique je n'aie pas soif du tout, j'accepte avec
plaisir, rien que pour mettre mon nez dans votre verre... À votre
santé... Et pourquoi songiez-vous à moi, je vous prie?
La veuve le regarda boire d'un air espiègle qui ne lui allait point
encore trop mal. Au lieu de répondre, elle dit:
--C'est comme moi, je n'aime pas le vin, non, mais ça m'est recommandé
pour mon estomac.
--Je vous demandais pourquoi vous pensiez à moi.
Elle emplit le verre et le vida d'un trait, comme si elle en eût versé
le contenu dans une cuvette.
--Parce qu'il y a ici M. Joseph, répondit-elle enfin.
--Ah! fit Marais: Joseph qui?
--Je ne sais pas.
--Et après?
La femme Homayras hésita.
--Est-ce tout? reprit Marais.
--Non... Je ne voudrais pas lui faire du mal, voyez-vous...
--À M. Joseph? Il vous est donc suspect?
--Non... Mais il a l'air d'un prince des fois qu'il y a, ce bonhomme-là!
--Il est riche?
--Ah! mais non!
--Que fait-il?
--Rien... C'est-à-dire... il rage!
--Oh! oh! contre qui?
--Contre les Anglais.
--Eh bien! ma commère, je n'y vois point d'inconvénient.
--Et contre la compagnie...
--Bravo! Les Pères ne sont pas bien dans nos papiers, depuis M. de
Choiseul.
--Ce n'est pas contre la compagnie de Jésus. Il parle de Madras, de
Pondichéry, de Bombay...
--La Compagnie des Indes alors? Depuis M. de Choiseul, nous nous en
moquons comme du Canada, Madeleine! Qui fréquente-t-il?
--Personne.
--En ce cas-là, il ne peut pas être bien dangereux.
--Savoir!
La femme Homayras hésita encore. L'inspecteur, prenant la bouteille à
son tour, emplit le verre lui-même.
--Une gorgée pour votre estomac, Madeleine dit-il.
Madeleine repoussa le verre et pensa tout haut pour la seconde fois:
--Je ne voudrais pas lui faire du mal, c'est bien sûr. J'ai dit qu'il ne
recevait personne, mais ce n'est pas le mot tout à fait. Il vient
quelqu'un le voir.
--Qui ça?
--Un jeune homme.
--Souvent?
--Tous les jours.
--À quelle heure?
--Dès le matin.
--Il reste longtemps?
--Jusqu'au soir.
--Que font-ils, tous les deux?
--L'un dicte, l'autre écrit.
--C'est le jeune homme qui écrit?
--Et c'est M. Joseph qui dicte.
--Comment s'appelle-t-il, le jeune homme?
--M. Nicolas.
--Nicolas tout court aussi?
--Aussi, oui, Nicolas tout court.
--Tiens! tiens! fit Marais: c'est drôle... M. Joseph! M. Nicolas! M.
Joseph qui a l'air d'un prince et qui loge aux Trois-Marchands!...
--Eh bien! eh bien! s'écria Madeleine. La maison n'est-elle pas tenue
sur un assez bon pied pour cela!
Il y avait une pointe d'aigreur là-dedans. M. Marais s'empressa de
s'excuser, disant:
--Si fait, peste! si fait!... Mais le Nicolas, de quoi a-t-il l'air?
--Ah! c'est différent, répondit Madeleine, celui-là a l'air d'un roi.
[Note 1: Washington, alors major au service de l'Angleterre, fit
tirer _en pleine paix_ sur M. de Jumonville de Villiers, qui avait l'épée
au fourreau et portait en outre le drapeau parlementaire. La première
épithète appliquée au nom du très illustre libérateur des États-Unis par
les gazettes européennes fut celle-ci: _Coquin_. Le fait est contesté
(en Amérique).]