Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur.»

Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment

j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa

pas achever.

«--Oh! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans.

Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai

fait la mienne, sur la rue.»

C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me

revint. Je demandai: «--Vous rappelez-vous une gentille petite servante

qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me

trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»

Il reprit: «--Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps

après.»

Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait

du fumier, il ajouta: «--Voilà son fils.»

Je me mis à rire. «--Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère.

Il tient du père sans doute.»

L'aubergiste reprit: «--Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui

c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait

de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était

enceinte. Personne ne voulait le croire.»

J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles

qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je

regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau

pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort

douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement

sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient

comme des cordes sur les joues.

L'aubergiste ajouta: «--Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par

charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on

l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas

de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de

l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.»

Je ne dis rien.

Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet

affreux valet d'écurie en me répétant: «--Si c'était mon fils, pourtant?

Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être?»--C'était

possible, enfin!

Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de

sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes.

Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non

plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant

absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se

tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes

noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire

ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.

Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable.

Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon

passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à

Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère

s'était appelée Jeanne Kerradec.

Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus

parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les

grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des

bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la

tête, cherchait à s'en aller.

Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant

douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer.

Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou

mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des

suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible

incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était

mon fils.

Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans

parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions

insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait

«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,

j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il

parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de

l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux

s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» Et

en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me

réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de

revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits

communs.

Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui

donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire

d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil,

il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui

voulait dire «merci», sans doute.

La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille.

Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions,

d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre

être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire

quelque chose pour lui.

Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,

vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie,

et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche

avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille

culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»

Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la

maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte,

s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.

On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le

rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.

L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet

homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes

jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à

ce métal que le cabaret.

Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je

semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,

mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de

moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans

le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une

ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière

hideuse de l'homme.

Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je

partis, le coeur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent

pour adoucir l'existence de son valet.

Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible

incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible

me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de

voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me

ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et

chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.

J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.

J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement

ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait

fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.

J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en

offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu

fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira

qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du

temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du

bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais

choisissez-en un qui réponde à votre peine.»

Que dire à cela?

Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce

crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me

perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.

Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve

d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme

d'autres, aurait été pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable

que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,

qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce

aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son

sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux

mêmes ferments de passions.

Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa

vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le

regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en

me répétant: «C'est mon fils.»

Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même

jamais touché sa main sordide.

L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: «Oui

vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui

n'ont pas de père.»

* * * * *

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses

grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui

la respirèrent à longs traits.

Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et

même de faire des enfants comme ça.»

Contes de la Becasse · 第 42 / 65 题