Oignant son front pâli,
Nous, ses fidèles,
L'avions enseveli.
Hier encore
Nous étions là, couvrant de fins tissus
Ses membres nus;
Voici l'aurore,
Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.
CHŒUR DES ANGES.
Christ est ressuscité,
Heureuse l'âme pure
Qui souffre sans murmure,
Et supporte l'injure
Avec humilité!
FAUST.
Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la
poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon
oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez;
mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi.
Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle...
Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent
à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait
aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La
lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux
pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des
désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à
parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes,
j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats
joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps...
Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me
fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous
entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a
reconquis.
CHŒUR DES DISCIPLES.
De sa tombe funeste
Quittant l'obscurité,
Vers la voûte céleste
Christ est monté.
Son âme prisonnière
Renaît à la lumière,
Pour ne jamais mourir;
Las! et nous, pour souffrir,
Nous restons sur la terre.
Entre tous ses élus
Nous qu'il aima le plus,
Il nous laisse en arrière
Sourd à notre douleur,
Il vient de disparaître...
O divin maître,
Nous pleurons ton bonheur.
CHŒUR DES ANGES.
Christ est ressuscité
Du sein de la mort même.
Pour ceux qu'il aime
O bien suprême,
Pure félicité!
Âmes captives,
Rompez vos fers.
En de joyeux concerts,
Âmes plaintives,
Changez vos pleurs amers.
Et vous dont la bouche
Ne mentit jamais,
Hommes droits et vrais
Que sa loi touche;
Christ aujourd'hui
Est votre appui,
Christ vous appelle:
Troupe fidèle,
Venez à lui!
* * * * *
DEVANT LES PORTES.
PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE.
sortant de la ville.
PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.
Pourquoi donc par là?
D'AUTRES.
Nous allons au rendez-vous de chasse.
LES PREMIERS.
Gagnons le moulin, nous autres.
UN COMPAGNON OUVRIER.
Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.
UN AUTRE.
La route qui y mène est trop laide.
LES DEUX ENSEMBLE.
Et toi, que fais-tu?
UN TROISIÈME.
Je m'en vais avec les autres.
UN QUATRIÈME.
Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies
filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première
qualité.
UN CINQUIÈME.
Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième
fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.
PREMIÈRE SERVANTE.
Non, non, je m'en retourne à la ville.
SECONDE SERVANTE.
Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.
PREMIÈRE SERVANTE.
Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne
danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?
SECONDE SERVANTE.
Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit
être avec lui.
PREMIER ÉCOLIER.
Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les
accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en
toilette voilà mes goûts favoris.
UNE DEMOISELLE.
Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient
avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.
SECOND ÉCOLIER au premier.
Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises:
ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne.
Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le
bras.
PREMIER ÉCOLIER.
Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne
perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est
encore celle qui dimanche te caressera le mieux.
PREMIER BOURGEOIS.
Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à
présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que
fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut
obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.
UN MENDIANT chante.
Mes bons messieurs, mes belles dames,
Si brillants, si bien ajustés,
À ma détresse ouvrez vos âmes,
Soulagez mes infirmités.
Donner, rend l'âme satisfaite.
Ah! répondez à ma chanson!
Que, pour le pauvre, cette fête
Soit un jour de riche moisson.
SECOND BOURGEOIS.
Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de
fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous,
dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent
d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre
petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis
vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel
des temps de paix qu'il vous accorde.
TROISIÈME BOURGEOIS.
Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne,
et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu
qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.
UNE VIEILLE aux demoiselles.
Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de
gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?...
Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je
saurai vous le procurer.
PREMIÈRE DEMOISELLE.
Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une
pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon
futur mari en personne.
SECONDE DEMOISELLE.
Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec
d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai
beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.
SOLDATS chantant.
Bourgades munies
De créneaux, remparts!
Fillettes jolies, Aux malins regards!
Vers vous je m'élance,
Et monte à l'assaut.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut.
D'une ardeur guerrière
On nous voit courir,
Pour jouir et plaire,
Comme pour mourir.
Chaudes escalades!
Moments courts et doux!
Filles et bourgades
Se rendent à nous.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut;
Et qui porte lance
Le gagne bientôt.
FAUST ET WAGNER.
FAUST.
Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des
torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les
vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher
sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il
s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette
en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le
soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement,
partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas
encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous
ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et
voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures
et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec
quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons
du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont
eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs
maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs
vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues
sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous,
ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la
foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de
barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et
cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est
pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de
l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux
du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous
bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.
WAGNER.
Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de
se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces
villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent
la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces
gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils
appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!
PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant.
Le berger quitte ses brebis,
Et, mettant ses plus beaux habits,
À la danse il s'apprête.
Sous le bois ils sont déjà tous,
Et dansent là comme des fous.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Ainsi dit la musette.
Dans le cercle il entre à grands pas,
Et brusquement heurte du bras
Une jeune fillette.
La belle se tourne aussitôt,
Disant «Prenez-le un peu moins haut;
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Voyez ce malhonnête!»
Cependant vingt couples dansaient:
À droite, à gauche ils se lançaient,
Robes volaient en tête,
Tous les fronts étaient enflammées,
L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Quel chaos! Quelle fête
«Monsieur, point de ces privautés!
--Fi! point d'épouse à mes côtés!
Mieux vaut une grisette.»
Puis, à part la tirant un brin...
La danse allait toujours son train,
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Les chants et la musette.
UN VIEUX PAYSAN.
C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous
aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la
foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de
boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et
je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que
toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.
FAUST.
J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois,
et je vous souhaite à tous une bonne santé.
(Le peuple se range en cercle autour d'eux.)
LE VIEUX PAYSAN.
Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête:
dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a
ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude,
dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez
qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait
des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous,
vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes
épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut
l'a secouru à son tour.
TOUS.
Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.
FAUST.
Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire
du bien, lui seul est la source de tout bien.
(Il poursuit son chemin avec Wagner.)
WAGNER.
O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi
honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage
de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun
interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons
se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment
une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne
s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.
[Illustration: Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager
sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les
corps, hélas! n'en a point à y ajouter]
FAUST.
Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons
de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul,
absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche
d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de
soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître
des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon
oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire
dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle
gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie
de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait
de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques
adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après
certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un _lion
rouge_, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède
au _lis sans tache_; après quoi il les plaçait tous les deux dans un
four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre.
Alors paraissait dans un verre la _jeune reine_ nuancée de mille
couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et
nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et
sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté
de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des
milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse
éloge sur éloge à leur téméraire assassin.
WAGNER.
Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il
pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé
ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné?
Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses
enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton
fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.
FAUST.
Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan
d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point,
et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes
idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles
heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent
aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le
jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées,
et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour
m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière,
que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule,
se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les
hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer
en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à
ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la
mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il
vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je
continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le
jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous
mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure!
Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point
à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre
son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés,
l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par
delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes
étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour
regagner les lieux qui l'ont vu naître.
WAGNER.
J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils
désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des
prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les
plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en
livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits
d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos
membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel
tout entier descend sur vous.
FAUST.
Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours
étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend
continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée,
participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps;
l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de
nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants,
qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent
leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie!
Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur
des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements
les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.
WAGNER.
Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle
fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute
sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair
des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent
un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand
c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre
tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord
vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les
moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent
volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés
du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais
retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard
tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où
vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce
donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?
FAUST.
Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?
WAGNER.
Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me
semble.
FAUST.
Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?
WAGNER.
Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.
FAUST.
Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de
nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque
son passage.
WAGNER.
Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des
éblouissements.
FAUST.
Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous
attacher.
[Illustration: Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le
ventre il remue la queue ...]
WAGNER.
Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé,
parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.
FAUST.
Le cercle se resserre, il nous touche déjà.
WAGNER.
Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose
vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes
choses que les chiens ont coutume de faire.
FAUST.
Accompagne-nous, viens ici, viens!
WAGNER.
C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau;
vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le
rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.
FAUST.
Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre
qu'il a été seulement bien dressé.
WAGNER.
Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection
d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur
écolier de nos étudiants.
(Ils rentrent dans la ville.)
* * * * *
CABINET D'ÉTUDE.
FAUST entre, accompagné d'un barbet noir.
FAUST.
J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde.
De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit
qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants
grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent;
j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me
ravit.
Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la
chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière
le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur
le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes
bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.
Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à
luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans
notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa
voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du
torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.
Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent
maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les
hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes
tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent
à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en
grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures
dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi
donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à
une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience!
Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer
à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre,
nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part
d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le
livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec,
et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de
traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.
(Il ouvre un volume et se prépare.)
Il est écrit: _Au commencement était la Parole._ Me voici déjà arrêté!
Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître
la valeur de ce mot, _la parole!_ Je dois le traduire autrement, si
l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: _Au commencement était
l'Intelligence._ Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre
plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'_intelligence_ qui crée
et conserve tout? Il devrait y avoir: _Au commencement était la
Puissance._ Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit
que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant
ce qu'il faut, et j'écris avec confiance _Au commencement était
l'Activité._
Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse
d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de
soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement
quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de
l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais
que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité?
Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce
n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi?
Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une
gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de
Démons, la Clef de Salomon[6] est ce qui convient.
ESPRITS sur l'avenue
Un de nous au piège est pris.
N'entrez point, restez, Esprits!
Vieux lynx de race infernale,
Il s'est pris dans cette salle,
Comme au piège une souris.
Restez, restez... Mais silence!
Sur nos brillants ailerons
Balançons-nous en cadence,
Formons, formons notre danse;
Et nous le dégagerons.
Voulez-vous qu'il sorte,
Au seuil de la porte
Ne le laissez point s'asseoir:
Formez-vous en essaim noir,
Volez autour de la porte.
Oui, volons à son secours,
Car il nous aima toujours.
FAUST.
Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des
quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que
le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»
Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés,
n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.
«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin!
brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure,
Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»
Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et
me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je
vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.