XXX

Dans la chambre de Naïk, par la croisée ouverte, un gai soleil entrait,

étalant sur le plancher de sapin clair, lavé à grande eau, sa nappe

éblouissante. Une poussière légère, menue, lumineuse, ambrée, flottait,

incessamment remuée en tourbillons dansants par la valse des moucherons

imperceptibles. Au rebord de la fenêtre, un pot de basilic exhalait sa

suave senteur musquée, et des giroflées précoces, fleurant le miel,

balançaient aux brises errantes leurs falbalas jaunes, visités de temps

en temps par une abeille, qui voletait un moment d'un bout de la pièce à

l'autre, bourdonnait et rebondissait contre les vitres comme une balle

d'or. Dehors, contre le mur, était accrochée la cage d'osier où maître

Nicolas sublait allègrement:

Jusqu'au revoir, la belle,

Bientôt nous reviendrons.

On avait eu soin de le mettre sous le vent, en sorte que son refrain

s'en allait dans la rue, emporté loin, ne pénétrait pas trop aigu dans

la chambre, et ne faisait que bercer le sommeil du gas.

Dans le lit de Naïk, le gas était mollement couché, les jambes sous une

chaude couette, les membres dorlotés au fin tissu du plus beau linge,

entre les draps du trousseau de fiancée ourdi par la savante fillette. A

travers les rideaux de serge, un peu entrebâillés seulement, l'air frais

arrivait tamisé, ensoleillé, embaumé, bon. Marie-Pierre le humait tout

en dormant, la tête enfouie au creux d'un vaste oreiller de pur duvet,

sa pauvre tête enflée, bleuie par endroits, violette, marbrée de bosses

sanguines, emmaillotée de bandelettes.

Au chevet du lit, la vieille faisait fondre une pierre de sucre dans un

gobelet pour lui donner à boire quand il se réveillerait. Au pied,

Gillioury grattait doucement, doucement, son _banjo_, fredonnait en

sourdine dans le trou de l'instrument, agitait parfois les bras en

soufflant des pouh! pouh! inquiets pour chasser les mouches. Naïk allait

et venait, sur la pointe de ses chaussons, sans plus de bruit qu'une

ombre, trempait des linges dans une bassine, courait à la porte quand on

appelait en bas, et demandait à voix retenue, dans l'escalier:

--Qui est là?

Mais elle n'osait descendre toute seule, encore épouvantée au souvenir

du spectacle qu'elle avait vu là hier: cette femme morte, ratatinée sur

elle-même, comme aplatie, avec sa robe rose étoilée de larges taches

rouges et sa face hideuse séparée par le mitan.

--Ah! la malheureuse! pensait-elle. Elle a trépassé sans confession, en

état de péché mortel. C'était une mauvaise personne, et qui nous a fait

bien des maux. Mais je voudrais tout de même qu'elle eût fini autrement.

Et la petite se signait, disait un _Ave_, ajoutant:

--Sainte Anne, ma bonne patronne, mère de notre sainte Vierge Marie,

sainte Anne d'Auray, priez pour elle!

Gillioury, tout en marmonnant, songeait aussi à la scène d'hier et

pensait:

--N'empêche que c'est un gabier d'aplomb, m'sieu le major. Je savais

bien qu'il n'y avait que lui pour ramener tout ça au nord. Fier coup de

poigne, tout de même! Un sabre d'abattis n'aurait pas fait mieux. Il lui

a fendu la margoulette droit au lof, une joue à bâbord, l'autre à

tribord. Pas un terrien qu'aurait travaillé comme ça. Les mathurins,

c'est des lapins.

Marie-des-Anges se demandait avec angoisse ce qui arriverait de toute

cette histoire. S'en tirerait-il, ce brave monsieur Cézambre, qui avait

pris le meurtre à son compte et qui s'était constitué prisonnier? Un

coeur d'homme, après tout, qui n'avait pas la force de faire la chose,

mais qui avait eu celle, plus fière, de s'en déclarer responsable! Ah!

le vaillant! Comme c'était beau! Quant à elle, ni regrets ni remords. Le

coup serait à recommencer qu'elle le recommencerait, harné! sans un

tremblement dans la main, sans un pli à la conscience. Elle avait bien

agi. Ça servirait-il au moins? Oh! pour cela, sûrement. Le gas serait

bien forcé d'oublier. Les défunts sont les défunts. Et elle se répétait,

farouche:

--Morte la bête, mort le venin!

Le gas avait dormi un bon somme depuis l'aube, un somme tranquille, à

souffle régulier, sans délire, presque sans fièvre. Il n'avait plus

prononcé de ces phrases entrecoupées, de ces mots tantôt colères, tantôt

caressants, où galopaient, cette nuit encore, en rêves malsains, les

souvenirs de son mauvais péché, de sa noire et sale folie. Il reposait

maintenant comme un honnête petit gas malade, faiblot, innocent. Ah!

pourvu que le réveil ne vînt pas démentir cette tant espérée guérison!

Pourvu qu'il n'eût pas l'âme mangée jusqu'à l'os!

Il soupira, bâilla, s'étira, et se mit à geindre douloureusement, ayant

trop fort grouillé sa tête. Aussitôt sa mère lui tendit le gobelet en

disant:

--As-tu soif, mon pau'p'tit gas?

Et Naïk, en même temps, accourait avec une compresse fraîche, tandis que

Gillioury continuait plus haut sa chanson commencée, dont les notes,

moins sourdes à présent, excitaient le merle à redoubler son refrain.

--Ah! ma mère, ma mère, ma bonne ancienne! fit le gas. C'est donc vous

qu'êtes là, et qui me choyez tant et tant? Et c'est toi aussi, ma petite

Naïk, ma fine cousine? Et toi, mon vieux Bout-dehors? Ah! comme vous

m'aimez pour de vrai, vous autres!

Il avait de grosses et douces larmes dans les yeux. Aucun reproche,

aucune rancoeur ne se lisait sur les chères figures des siens. Il

semblait que rien ne se fût passé, qu'il sortît de maladie simplement,

d'un long et horrible cauchemar, et que ceux-là l'avaient veillé tout le

temps, et s'épanouissaient de le voir rendu à eux et à lui-même.

--Ma mère, ma bonne ancienne! répétait-il en sanglotant.

Et, n'osant la regarder, il ajoutait tout bas:

--Après ce que je vous ai fait! Vous ne m'en voulez pas? C'est-il Dieu

possible? Vous me choyez encore et toujours. Après ce que je vous ai

fait!

--Tais-toi, mon pau'p'tit gas, répondait la vieille. Tais-toi. Tu ne

sais pas ce que tu dis. Tu ne m'as rien fait, harné! Rien de rien. T'as

rêvé, vois-tu. Et puis, et puis, est-ce que je ne suis pas ton ancienne,

dà?

--Et Naïk non plus ne m'en veut pas?

--Moi non plus, Marie-Pierre, mon fin Marie-Pierre.

--Et t'es ma promise, comme devant?

--Pour sûr.

--Mais, dis-moi, Gillioury, c'est-il Dieu possible qu'on soit aimé comme

ça? Allons, tu le sais bien, toi, que je n'ai pas rêvé. J'ai fait le

mal. J'ai failli du corps et de l'âme, pour tout dire. Je suis un gueux,

un malandrin. J'ai peiné les miens les plus chers, et mis mon salut en

oubliance, et le reste, et tout. Comment qu'on peut m'aimer encore? Et

surtout maman, ma pauvre bonne ancienne?

--Je vas te dire la chose qu'est la chose, répondit le vieux mathurin.

C'est comme dans la chanson, pas moins. Tu ne la connais pas, tiens,

celle-là. Je me la suis rappelée à c'matin, pendant que tu dormais, et

que la mère te soignait en Jésus de crèche. C'est une chanson du temps

jadis. Ah! bon sang! Elle n'est pas gaie. Mais elle dit joliment la

chose qu'est la chose. Attrape à écouter, pour voir.

Il accorda son _banjo_ en mineur, pinça du pouce une ritournelle

dolente, toussa, remonta sa lippe, cligna sa prunelle mélancoliquement

et chanta:

Y avait un' fois un pauv' gas,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Y avait un' fois un pauv' gas

Qu'aimait cell' qui n'l'aimait pas.

Ell' lui dit: Apport' moi d'main,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Ell' lui dit: Apport' moi d'main

L'coeur de ta mèr' pour mon chien.

Va chez sa mère et la tue,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Va chez sa mère et la tue,

Lui prit l'coeur et s'en courut.

Comme il courait, il tomba,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Comme il courait, il tomba,

Et par terre l'coeur roula.

Et pendant que l'coeur roulait,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Et pendant que l'coeur roulait,

Entendit l'coeur qui parlait.

Et l'coeur disait en pleurant,

Et lon lan laire,

Et lon lan la,

Et l'coeur disait en pleurant:

T'es-tu fait mal, mon enfant?

Poitiers.--Imprimerie Tolmer et Cie.

La Glu · 第 33 / 33 题