Dans la chambre de Naïk, par la croisée ouverte, un gai soleil entrait,
étalant sur le plancher de sapin clair, lavé à grande eau, sa nappe
éblouissante. Une poussière légère, menue, lumineuse, ambrée, flottait,
incessamment remuée en tourbillons dansants par la valse des moucherons
imperceptibles. Au rebord de la fenêtre, un pot de basilic exhalait sa
suave senteur musquée, et des giroflées précoces, fleurant le miel,
balançaient aux brises errantes leurs falbalas jaunes, visités de temps
en temps par une abeille, qui voletait un moment d'un bout de la pièce à
l'autre, bourdonnait et rebondissait contre les vitres comme une balle
d'or. Dehors, contre le mur, était accrochée la cage d'osier où maître
Nicolas sublait allègrement:
Jusqu'au revoir, la belle,
Bientôt nous reviendrons.
On avait eu soin de le mettre sous le vent, en sorte que son refrain
s'en allait dans la rue, emporté loin, ne pénétrait pas trop aigu dans
la chambre, et ne faisait que bercer le sommeil du gas.
Dans le lit de Naïk, le gas était mollement couché, les jambes sous une
chaude couette, les membres dorlotés au fin tissu du plus beau linge,
entre les draps du trousseau de fiancée ourdi par la savante fillette. A
travers les rideaux de serge, un peu entrebâillés seulement, l'air frais
arrivait tamisé, ensoleillé, embaumé, bon. Marie-Pierre le humait tout
en dormant, la tête enfouie au creux d'un vaste oreiller de pur duvet,
sa pauvre tête enflée, bleuie par endroits, violette, marbrée de bosses
sanguines, emmaillotée de bandelettes.
Au chevet du lit, la vieille faisait fondre une pierre de sucre dans un
gobelet pour lui donner à boire quand il se réveillerait. Au pied,
Gillioury grattait doucement, doucement, son _banjo_, fredonnait en
sourdine dans le trou de l'instrument, agitait parfois les bras en
soufflant des pouh! pouh! inquiets pour chasser les mouches. Naïk allait
et venait, sur la pointe de ses chaussons, sans plus de bruit qu'une
ombre, trempait des linges dans une bassine, courait à la porte quand on
appelait en bas, et demandait à voix retenue, dans l'escalier:
--Qui est là?
Mais elle n'osait descendre toute seule, encore épouvantée au souvenir
du spectacle qu'elle avait vu là hier: cette femme morte, ratatinée sur
elle-même, comme aplatie, avec sa robe rose étoilée de larges taches
rouges et sa face hideuse séparée par le mitan.
--Ah! la malheureuse! pensait-elle. Elle a trépassé sans confession, en
état de péché mortel. C'était une mauvaise personne, et qui nous a fait
bien des maux. Mais je voudrais tout de même qu'elle eût fini autrement.
Et la petite se signait, disait un _Ave_, ajoutant:
--Sainte Anne, ma bonne patronne, mère de notre sainte Vierge Marie,
sainte Anne d'Auray, priez pour elle!
Gillioury, tout en marmonnant, songeait aussi à la scène d'hier et
pensait:
--N'empêche que c'est un gabier d'aplomb, m'sieu le major. Je savais
bien qu'il n'y avait que lui pour ramener tout ça au nord. Fier coup de
poigne, tout de même! Un sabre d'abattis n'aurait pas fait mieux. Il lui
a fendu la margoulette droit au lof, une joue à bâbord, l'autre à
tribord. Pas un terrien qu'aurait travaillé comme ça. Les mathurins,
c'est des lapins.
Marie-des-Anges se demandait avec angoisse ce qui arriverait de toute
cette histoire. S'en tirerait-il, ce brave monsieur Cézambre, qui avait
pris le meurtre à son compte et qui s'était constitué prisonnier? Un
coeur d'homme, après tout, qui n'avait pas la force de faire la chose,
mais qui avait eu celle, plus fière, de s'en déclarer responsable! Ah!
le vaillant! Comme c'était beau! Quant à elle, ni regrets ni remords. Le
coup serait à recommencer qu'elle le recommencerait, harné! sans un
tremblement dans la main, sans un pli à la conscience. Elle avait bien
agi. Ça servirait-il au moins? Oh! pour cela, sûrement. Le gas serait
bien forcé d'oublier. Les défunts sont les défunts. Et elle se répétait,
farouche:
--Morte la bête, mort le venin!
Le gas avait dormi un bon somme depuis l'aube, un somme tranquille, à
souffle régulier, sans délire, presque sans fièvre. Il n'avait plus
prononcé de ces phrases entrecoupées, de ces mots tantôt colères, tantôt
caressants, où galopaient, cette nuit encore, en rêves malsains, les
souvenirs de son mauvais péché, de sa noire et sale folie. Il reposait
maintenant comme un honnête petit gas malade, faiblot, innocent. Ah!
pourvu que le réveil ne vînt pas démentir cette tant espérée guérison!
Pourvu qu'il n'eût pas l'âme mangée jusqu'à l'os!
Il soupira, bâilla, s'étira, et se mit à geindre douloureusement, ayant
trop fort grouillé sa tête. Aussitôt sa mère lui tendit le gobelet en
disant:
--As-tu soif, mon pau'p'tit gas?
Et Naïk, en même temps, accourait avec une compresse fraîche, tandis que
Gillioury continuait plus haut sa chanson commencée, dont les notes,
moins sourdes à présent, excitaient le merle à redoubler son refrain.
--Ah! ma mère, ma mère, ma bonne ancienne! fit le gas. C'est donc vous
qu'êtes là, et qui me choyez tant et tant? Et c'est toi aussi, ma petite
Naïk, ma fine cousine? Et toi, mon vieux Bout-dehors? Ah! comme vous
m'aimez pour de vrai, vous autres!
Il avait de grosses et douces larmes dans les yeux. Aucun reproche,
aucune rancoeur ne se lisait sur les chères figures des siens. Il
semblait que rien ne se fût passé, qu'il sortît de maladie simplement,
d'un long et horrible cauchemar, et que ceux-là l'avaient veillé tout le
temps, et s'épanouissaient de le voir rendu à eux et à lui-même.
--Ma mère, ma bonne ancienne! répétait-il en sanglotant.
Et, n'osant la regarder, il ajoutait tout bas:
--Après ce que je vous ai fait! Vous ne m'en voulez pas? C'est-il Dieu
possible? Vous me choyez encore et toujours. Après ce que je vous ai
fait!
--Tais-toi, mon pau'p'tit gas, répondait la vieille. Tais-toi. Tu ne
sais pas ce que tu dis. Tu ne m'as rien fait, harné! Rien de rien. T'as
rêvé, vois-tu. Et puis, et puis, est-ce que je ne suis pas ton ancienne,
dà?
--Et Naïk non plus ne m'en veut pas?
--Moi non plus, Marie-Pierre, mon fin Marie-Pierre.
--Et t'es ma promise, comme devant?
--Pour sûr.
--Mais, dis-moi, Gillioury, c'est-il Dieu possible qu'on soit aimé comme
ça? Allons, tu le sais bien, toi, que je n'ai pas rêvé. J'ai fait le
mal. J'ai failli du corps et de l'âme, pour tout dire. Je suis un gueux,
un malandrin. J'ai peiné les miens les plus chers, et mis mon salut en
oubliance, et le reste, et tout. Comment qu'on peut m'aimer encore? Et
surtout maman, ma pauvre bonne ancienne?
--Je vas te dire la chose qu'est la chose, répondit le vieux mathurin.
C'est comme dans la chanson, pas moins. Tu ne la connais pas, tiens,
celle-là. Je me la suis rappelée à c'matin, pendant que tu dormais, et
que la mère te soignait en Jésus de crèche. C'est une chanson du temps
jadis. Ah! bon sang! Elle n'est pas gaie. Mais elle dit joliment la
chose qu'est la chose. Attrape à écouter, pour voir.
Il accorda son _banjo_ en mineur, pinça du pouce une ritournelle
dolente, toussa, remonta sa lippe, cligna sa prunelle mélancoliquement
et chanta:
Y avait un' fois un pauv' gas,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Y avait un' fois un pauv' gas
Qu'aimait cell' qui n'l'aimait pas.
Ell' lui dit: Apport' moi d'main,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Ell' lui dit: Apport' moi d'main
L'coeur de ta mèr' pour mon chien.
Va chez sa mère et la tue,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Va chez sa mère et la tue,
Lui prit l'coeur et s'en courut.
Comme il courait, il tomba,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Comme il courait, il tomba,
Et par terre l'coeur roula.
Et pendant que l'coeur roulait,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Et pendant que l'coeur roulait,
Entendit l'coeur qui parlait.
Et l'coeur disait en pleurant,
Et lon lan laire,
Et lon lan la,
Et l'coeur disait en pleurant:
T'es-tu fait mal, mon enfant?
Poitiers.--Imprimerie Tolmer et Cie.