Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer le remords d'avoir
fait une chose pareille! Il fallait s'y ruer, à la joie, pour se trouver
encore ben aise avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y
faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise conseillère,
qui lui paya le prix de son crime en caresses nouvelles, et sans
marchander, à la bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante de
baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis l'abominable action.
Davantage et plus précipitamment. On eût dit qu'elle ne voulait pas lui
laisser le loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille à
ces vagues de fond qui vous roulent et vous étourdissent quand le paquet
de mer vous a déjà culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve.
Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, plus encore que
l'autre jour, brisé de corps et d'âme, les nerfs tordus, les moelles
brûlées, et qu'il tomba soudain de male fatigue, assommé dans un somme
épais.
La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper au froid
regaillardissant de son _tub_, et commença une toilette savante. Elle
coiffait ses cheveux dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin,
les sourcils et les cils de crayon noir, les joues d'un soupçon de
rouge, velouté ensuite sous un duvet de poudre de riz. Elle se parait,
se pomponnait, faisant bouffer les noeuds et les agréments de sa longue
robe de chambre en satin lilas clair coupé d'entre-deux en dentelle.
C'était celle qui lui adoucissait le mieux les traits, lorsqu'une nuit
blanche les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui,
quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme d'habitude, et de faire
rouler son convive sous la table sans boire elle-même que du bout des
lèvres, elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec des frissons
de rides sur sa peau séchée, des marbrures malsaines au teint, et les
yeux au fond de la tête.
--Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai fait là de la
besogne inutile et même dangereuse. Cela ne rapporte rien et coûte, au
contraire. Tu te dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà assez,
du petit gas.
Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se reprochait
décidément, elle s'était mise sous les armes, en toilette de combat,
bichonnée, maquillée, prête à entreprendre le vieux comte qui allait
sans doute venir.
Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante le matin même, au
moment du premier déjeuner, comme il proposait à Adelphe une partie de
chasse aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans ses hautes
guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des ajoncs, son fusil entre ses
jambes, la mine joyeuse sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il
gourmandait le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait de partir,
voulait paresser comme à Paris.
--Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te réveillera. Ça te fera du
bien.
--Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure.
--Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser!
--Je le sais fichtre bien.
--Eh bien! alors?
Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait en riant la mauvaise
humeur d'Adelphe. Brusquement, à la lecture de la lettre, il devint
soucieux lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter quelque
chose dans son for intérieur, se tut, se troubla sous le regard curieux
de son petit-fils, finit par conclure:
--Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras pas le bon air.
Je te laisse. J'y vais tout seul.
Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à être accompagné.
Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, puis la rencontre
et les questions bizarres du gas, avaient déjà excité la veille, flaira
un imbroglio là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était louche! Quelle
diablesse de vie menait donc son grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le
pincer au demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait vraiment
drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus tard promener avec sa morale,
pour le tenir, pour, au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait la
peine de renoncer à la chère flème du matin.
Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, sans aigreur, en
plaisantant, et lui tira les vers du nez. Si le chevalier l'avait vu
revêche, méchant, comme hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant
à soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, sur un air bon
garçon, histoire de rire un brin! Il s'agissait de taquiner le comte,
pas plus! De cela, d'Amblezeuille en était, sarpejeu!
--Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, nous aurons la comédie
complète, tout le monde en scène! C'est ça qui le turlupinera, ce
coureur de guilledou!
--Que voulez-vous dire? Tout le monde en scène?
--Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le débucher tous ensemble.
--Mais l'abbé ne consentira pas?
--Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. Nous l'emmènerons censé
déjeuner quelque part, où le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je
suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, pour lui donner
encore raison, comme il fait toujours. Et la mine penaude de Kernan!
Sarpejeu! quelle bonne farce!
On alla chez le docteur. Il était absent, appelé chez un malade, assez
loin dans la campagne. Il ne rentrerait pas avant midi.
--Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On la lui racontera au
retour.
Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa messe.
--Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. Nous ne risquerons pas de
rattraper le comte en route. Parce que, tu comprends, nous allons en
voiture, nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes.
--Est-ce que vous connaissez la maison où il va?
--Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, nous frappons, nous
faisons le charivari à cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre
jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce!
Environ une heure après le départ du comte, Adelphe, d'Amblezeuille et
le curé montaient dans le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la
leçon qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, du tour
_si régence_ qu'il avait machiné; et l'abbé Calvaigne, du bon déjeuner
de chasse auquel il se préparait déjà en humant l'air frais, frottant
son estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces.
Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait eu d'abord un moment
d'hésitation. Non, c'était de la folie, de retourner auprès de cette
femme! De la vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, si
dangereuse à recommencer. Des échappées de débauche, oui, très bien!
Mais une habitude, diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les
souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien tentants! Bah! est-ce
qu'on s'acoquine définitivement, pour une rechute, une simple rechute!
Sapristi! Il n'était pas encore si débile, si lâche de volonté! Pas au
point de s'amouracher sérieusement, après une heure, une pauvre petite
heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait peur de cette
créature? Eh! non! Eh! non! Et puis, la politesse, en somme, a ses
devoirs aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre par le bonjour
qu'elle demandait, ce serait d'un rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas
ne pas rendre cette visite. Il le devait au moins à son renom de bon
gentilhomme.
Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de sa faiblesse, le comte
allongeait le pas par les sentiers, coupait au court, et de temps en
temps relisait la lettre, qu'il savait par coeur. Une carriole de paysan
passa, au débouché d'un sentier dans un carrefour.
--Tu vas au Croisic?
--Oui, m'sieu le comte.
--Attends un peu.
Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans la carriole, pour faire
la moitié du chemin plus rapidement.
Quand il arriva devant la maison de la baie des Bonnes-Femmes, son pouls
battait la charge. Il retira sa casquette de velours pour s'éponger le
front, qu'il avait ruisselant.
--C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, pensa-t-il.
C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut bien quand il se
trouva dans le parloir d'en bas, balbutiant, rouge, le regard trouble,
en face de la Glu qui lui tendait la main d'une façon câline et qui lui
parut plus attrayante, plus désirable que jamais, avec son élégante
maigreur drapée de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, ses yeux
un peu battus, sa voix aux inflexions doucement rauques comme celles des
tourterelles sauvages, et son odeur à la fois chaude et fraîche, sentant
les cosmétiques et les ablutions, l'oreiller quitté à peine, le linge
renouvelé, la chair soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au
creux du lit.
Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et sous la caresse
prometteuse de son abord, la Glu était cependant réservée. Rien d'une
fille! On eût dit une vraie femme du monde. Le comte en fut encore plus
embarrassé et baisa cérémonieusement la main tendue. Elle jabotait de
choses banales. Elle linotait. Il la considéra, surpris, la
reconnaissant à peine. Il lui semblait la voir pour la première fois.
Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que ce fût, la nuit de
Nantes. Il n'osa point la tutoyer.
Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le même canapé bas, étroit,
où elle lui couvrit les genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de
côté, comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il percevait la
tiédeur de la peau, et un long chatouillement lui grimpait au long du
corps. A son tour, il subissait la délicieuse torture des désirs
avortés, et des voluptés tantalisantes.
--Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne me dirait pas que c'est
de la besogne inutile. Le vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la
chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape.
Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant moralement à
distance, elle songeait à sa devise et se disait:
--Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut qu'il s'y colle!