XXVI

Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer le remords d'avoir

fait une chose pareille! Il fallait s'y ruer, à la joie, pour se trouver

encore ben aise avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y

faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise conseillère,

qui lui paya le prix de son crime en caresses nouvelles, et sans

marchander, à la bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante de

baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis l'abominable action.

Davantage et plus précipitamment. On eût dit qu'elle ne voulait pas lui

laisser le loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille à

ces vagues de fond qui vous roulent et vous étourdissent quand le paquet

de mer vous a déjà culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve.

Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, plus encore que

l'autre jour, brisé de corps et d'âme, les nerfs tordus, les moelles

brûlées, et qu'il tomba soudain de male fatigue, assommé dans un somme

épais.

La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper au froid

regaillardissant de son _tub_, et commença une toilette savante. Elle

coiffait ses cheveux dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin,

les sourcils et les cils de crayon noir, les joues d'un soupçon de

rouge, velouté ensuite sous un duvet de poudre de riz. Elle se parait,

se pomponnait, faisant bouffer les noeuds et les agréments de sa longue

robe de chambre en satin lilas clair coupé d'entre-deux en dentelle.

C'était celle qui lui adoucissait le mieux les traits, lorsqu'une nuit

blanche les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui,

quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme d'habitude, et de faire

rouler son convive sous la table sans boire elle-même que du bout des

lèvres, elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec des frissons

de rides sur sa peau séchée, des marbrures malsaines au teint, et les

yeux au fond de la tête.

--Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai fait là de la

besogne inutile et même dangereuse. Cela ne rapporte rien et coûte, au

contraire. Tu te dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà assez,

du petit gas.

Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se reprochait

décidément, elle s'était mise sous les armes, en toilette de combat,

bichonnée, maquillée, prête à entreprendre le vieux comte qui allait

sans doute venir.

Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante le matin même, au

moment du premier déjeuner, comme il proposait à Adelphe une partie de

chasse aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans ses hautes

guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des ajoncs, son fusil entre ses

jambes, la mine joyeuse sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il

gourmandait le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait de partir,

voulait paresser comme à Paris.

--Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te réveillera. Ça te fera du

bien.

--Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure.

--Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser!

--Je le sais fichtre bien.

--Eh bien! alors?

Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait en riant la mauvaise

humeur d'Adelphe. Brusquement, à la lecture de la lettre, il devint

soucieux lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter quelque

chose dans son for intérieur, se tut, se troubla sous le regard curieux

de son petit-fils, finit par conclure:

--Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras pas le bon air.

Je te laisse. J'y vais tout seul.

Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à être accompagné.

Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, puis la rencontre

et les questions bizarres du gas, avaient déjà excité la veille, flaira

un imbroglio là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était louche! Quelle

diablesse de vie menait donc son grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le

pincer au demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait vraiment

drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus tard promener avec sa morale,

pour le tenir, pour, au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait la

peine de renoncer à la chère flème du matin.

Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, sans aigreur, en

plaisantant, et lui tira les vers du nez. Si le chevalier l'avait vu

revêche, méchant, comme hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant

à soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, sur un air bon

garçon, histoire de rire un brin! Il s'agissait de taquiner le comte,

pas plus! De cela, d'Amblezeuille en était, sarpejeu!

--Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, nous aurons la comédie

complète, tout le monde en scène! C'est ça qui le turlupinera, ce

coureur de guilledou!

--Que voulez-vous dire? Tout le monde en scène?

--Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le débucher tous ensemble.

--Mais l'abbé ne consentira pas?

--Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. Nous l'emmènerons censé

déjeuner quelque part, où le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je

suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, pour lui donner

encore raison, comme il fait toujours. Et la mine penaude de Kernan!

Sarpejeu! quelle bonne farce!

On alla chez le docteur. Il était absent, appelé chez un malade, assez

loin dans la campagne. Il ne rentrerait pas avant midi.

--Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On la lui racontera au

retour.

Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa messe.

--Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. Nous ne risquerons pas de

rattraper le comte en route. Parce que, tu comprends, nous allons en

voiture, nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes.

--Est-ce que vous connaissez la maison où il va?

--Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, nous frappons, nous

faisons le charivari à cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre

jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce!

Environ une heure après le départ du comte, Adelphe, d'Amblezeuille et

le curé montaient dans le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la

leçon qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, du tour

_si régence_ qu'il avait machiné; et l'abbé Calvaigne, du bon déjeuner

de chasse auquel il se préparait déjà en humant l'air frais, frottant

son estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces.

Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait eu d'abord un moment

d'hésitation. Non, c'était de la folie, de retourner auprès de cette

femme! De la vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, si

dangereuse à recommencer. Des échappées de débauche, oui, très bien!

Mais une habitude, diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les

souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien tentants! Bah! est-ce

qu'on s'acoquine définitivement, pour une rechute, une simple rechute!

Sapristi! Il n'était pas encore si débile, si lâche de volonté! Pas au

point de s'amouracher sérieusement, après une heure, une pauvre petite

heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait peur de cette

créature? Eh! non! Eh! non! Et puis, la politesse, en somme, a ses

devoirs aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre par le bonjour

qu'elle demandait, ce serait d'un rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas

ne pas rendre cette visite. Il le devait au moins à son renom de bon

gentilhomme.

Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de sa faiblesse, le comte

allongeait le pas par les sentiers, coupait au court, et de temps en

temps relisait la lettre, qu'il savait par coeur. Une carriole de paysan

passa, au débouché d'un sentier dans un carrefour.

--Tu vas au Croisic?

--Oui, m'sieu le comte.

--Attends un peu.

Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans la carriole, pour faire

la moitié du chemin plus rapidement.

Quand il arriva devant la maison de la baie des Bonnes-Femmes, son pouls

battait la charge. Il retira sa casquette de velours pour s'éponger le

front, qu'il avait ruisselant.

--C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, pensa-t-il.

C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut bien quand il se

trouva dans le parloir d'en bas, balbutiant, rouge, le regard trouble,

en face de la Glu qui lui tendait la main d'une façon câline et qui lui

parut plus attrayante, plus désirable que jamais, avec son élégante

maigreur drapée de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, ses yeux

un peu battus, sa voix aux inflexions doucement rauques comme celles des

tourterelles sauvages, et son odeur à la fois chaude et fraîche, sentant

les cosmétiques et les ablutions, l'oreiller quitté à peine, le linge

renouvelé, la chair soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au

creux du lit.

Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et sous la caresse

prometteuse de son abord, la Glu était cependant réservée. Rien d'une

fille! On eût dit une vraie femme du monde. Le comte en fut encore plus

embarrassé et baisa cérémonieusement la main tendue. Elle jabotait de

choses banales. Elle linotait. Il la considéra, surpris, la

reconnaissant à peine. Il lui semblait la voir pour la première fois.

Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que ce fût, la nuit de

Nantes. Il n'osa point la tutoyer.

Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le même canapé bas, étroit,

où elle lui couvrit les genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de

côté, comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il percevait la

tiédeur de la peau, et un long chatouillement lui grimpait au long du

corps. A son tour, il subissait la délicieuse torture des désirs

avortés, et des voluptés tantalisantes.

--Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne me dirait pas que c'est

de la besogne inutile. Le vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la

chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape.

Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant moralement à

distance, elle songeait à sa devise et se disait:

--Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut qu'il s'y colle!

La Glu · 第 29 / 33 题