Il allait et venait à travers la cellule, en proie à une agitation
extrême, ne sachant quel parti prendre, ni à quelles paroles avoir
recours pour calmer le désespoir de sa fille.
Enfin, il se rapprocha.
-- Chère Edmée! dit-il; chère enfant adorée! ne te laisse pas
aller à ce désespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientôt,
dans quelques jours, et je promets de mettre fin à ton chagrin. Tu
me crois, n'est-ce pas?
-- Et qui pourrais-je croire, si ce n'est vous?
-- Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le
répète, des ennemis cruels qu'aucune considération ne doit
arrêter, et qui sont résolus à se faire un jeu de notre repos et
de notre honneur.
-- Ah! ceux-là ne pourront rien contre l'amour que je vous ai
voué.
-- Eh bien, je pars rassuré. Tu es la meilleure des filles... et
crois bien que je n'ai d'autre souci que ton bonheur.
Et M. de Beaufort s'éloigna, laissant sa fille plus agitée et plus
émue qu'elle ne l'avait jamais été.
Machinalement, elle alla rouvrir la fenêtre pour rafraîchir son
front à l'air du soir, et s'y étant accoudée, elle laissa son
regard flotter indécis sur le tableau qui se déroulait devant
elle.
Mais alors une sensation violente la prit au coeur et un frisson
vint la glacer tout entière... tant ce qu'elle vit lui sembla
étrange, ou, pour mieux dire impossible.
Devant elle, au premier étage de cette maison abandonnée qui,
depuis quelque temps, attirait impérieusement son attention, les
volets de l'une des fenêtres avaient été ouverts et une lumière
brillait à l'intérieur.
Quelqu'un habitait là, qui venait d'y arriver et qu'elle n'avait
pas vu encore.
Qui cela pouvait-il être?
Quoique, en réalité, cet incident eût peu d'importance pour elle,
cependant elle s'y attacha avec une curiosité singulière et qui la
surprit elle-même.
En premier lieu, c'était une distraction, un aliment pour son
esprit, un intérêt pour son désoeuvrement.
Et puis, malgré elle, elle se sentait attirée par ce mystère: son
coeur se prit battre, comme si quelque chose d'elle-même eût été
là; ardemment elle se mit à regarder.
On venait d'ouvrir la fenêtre; elle avait vu un homme passer
qu'elle ne connaissait pas.
Cet homme s'était arrêté un moment, avait plongé son regard dans
l'enclos et s'était retiré.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Elle continuait de voir l'homme qui rangeait les meubles,
déplaçant et replaçant la lumière, et revenant de temps à autre
jeter un coup d'oeil au dehors.
Ce manège intrigua Edmée.
Sa cellule était plongée dans l'ombre; on ne pouvait la voir. Elle
n'avait à craindre aucune indiscrétion.
Elle resta à la fenêtre, attendant...
Quoi? Elle eût été bien empêchée de le dire.
Pendant un quart d'heure, aucun incident nouveau ne se produisit;
et elle commençait à s'impatienter, quand l'homme reparut
brusquement à la fenêtre, se pencha de tout le haut de son corps
et prêta l'oreille.
Edmée en fit autant.
Presque aussitôt le roulement d'une voiture se fit entendre.
Le bruit était lointain, mais à chaque seconde il approchait.
On eût dit que la voiture était lancée à fond de train.
Peu de temps après, elle s'arrêtait derrière le mur de clôture, et
autant qu'elle pût en juger, à la porte de la maison abandonnée.
Une sueur glacée perla à ses tempes.
L'homme avait disparu avec la lumière pour aller au-devant du
véhicule; et elle écouta de toute son âme.
Il y eut alors un long moment de silence.
Mais Edmée avait l'ouïe subtile et fine, et, à travers la nuit
calme, elle perçut certains murmures de voix qui, quoique bien
faibles, parvinrent cependant jusqu'à elle.
On montait l'escalier de la maison en échangeant quelques paroles
rapides.
Puis la chambre aux volets ouverts s'éclaira de nouveau et deux
hommes y pénétrèrent.
Le premier, c'était celui qu'elle avait déjà vu -- mais l'autre!
l'autre!
Elle comprima ses lèvres avec violence et étouffa un cri de joie
folle.
C'était Gaston!
Elle fut obligée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber, et
tout son coeur fut près d'éclater.
Gaston! Il était là, près d'elle; il avait découvert sa retraite
et venait tenter de l'en arracher.
Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait
dit quelques moments auparavant.
Un homme l'avait suivi, en effet, et, après avoir constaté en quel
lieu il s'arrêtait, il s'était empressé d'envoyer prévenir le
jeune commandant, qui accourait.
Dans l'enivrement qui l'avait surprise, Edmée ne pensa à rien
autre chose et s'abandonna à la joie qui l'inondait.
Gaston ne l'avait pas oubliée; il l'aimait encore, toujours! et il
devait tout entreprendre pour la protéger et la défendre.
Comme elle l'aima, pendant les premières minutes d'étonnement, et
avec quelle ivresse oublieuse elle fût allée à lui, si elle avait
pu franchir le seuil de sa prison?
Toutefois, au bout d'un instant, une réflexion cruelle lui vint,
et une tristesse inattendue lui gâta son bonheur.
D'où venait que le loyal gentilhomme avait recours à ces procédés
mystérieux pour approcher de la femme qu'il aimait? Pourquoi
n'allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort,
et ne lui demandait-il pas la main de sa fille?
Pourquoi, enfin, ces moyens détournés, qui semblaient si
incompatibles avec la nature élevée et droite du jeune marin?
Il y avait là un point noir, dont l'ombre passa sur sa joie.
Quoi qu'il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitôt
par l'intérêt puissant qu'éveillait en elle la présence de Gaston,
elle revint vers la fenêtre et s'y pencha de nouveau.
Cette fois, Gaston était seul. Son compagnon s'était retiré.
Le jeune commandant se tenait debout à la fenêtre ouverte, et il
semblait prendre la topographie du couvent.
Tantôt son regard plongeait dans l'enclos et suivait la clôture;
tantôt il s'arrêtait sur le couvent même, et en fouillait âprement
tous les étages.
Edmée n'eut pas de peine à deviner ce qu'il cherchait ainsi; du
moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les
cellules où il espérait découvrir la retraite de mademoiselle de
Beaufort.
Mais elle ne tarda pas à être singulièrement détrompée.
En effet, au bout de quelques minutes, elle s'aperçut avec
stupéfaction que le regard de Gaston se fixait obstinément sur un
autre point de la communauté, et quelque chose de bien important
devait l'attirer de ce côté, car il ne prit bientôt plus aucune
attention aux autres parties du couvent et même, à un moment, elle
remarqua qu'il échangeait quelques signaux rapides avec une
personne qu'elle ne pouvait pas voir.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Que se passait-il de ce côté? et quelle intelligence Gaston
s'était-il ménagée?
Elle en fut presque effrayée et retomba dans les mauvais soupçons
que lui avait suggérés son père.
Peu après, du reste, elle fut rendue à elle-même et à toutes ses
réflexions.
Gaston avait fermé la fenêtre; la lumière s'était éteinte et elle
avait entendu de nouveau le roulement d'une voiture qui
s'éloignait.
Il était parti, la nuit s'était faite autour d'elle; elle regagna
tristement sa petite couchette.
Pendant plusieurs heures, elle resta éveillée et songeant.
Instinctivement, elle se reprenait à toutes ses appréhensions, et
l'image de Gaston, évoquée à son chevet, ne parvenait ni à la
distraire ni à dissiper ses pensées sombres.
Aussi fut-elle une des premières à quitter sa cellule le lendemain
matin.
Elle avait besoin de se confier à Dieu et de le prier du plus
profond de son coeur.
Elle descendit à la chapelle.
Elle était déserte à peu près et n'y trouva que deux personnes.
La soeur sacristine et une jeune femme, qu'elle avait remarquée
depuis plusieurs jours et qui était venue au couvent, lui avait-on
dit, pour y passer quelques semaines de retraite.
Ce n'était point là un fait nouveau pour Edmée, et elle savait
depuis longtemps que c'est une coutume admise, pour faciliter à
certaines âmes pieuses de se retirer momentanément du monde et de
se réconforter dans le recueillement et la prière.
La jeune femme avait un moment éveillé l'attention d'Edmée; mais
elle était toujours voilée, et paraissait absorbée dans ses
méditations; elle n'insista pas, et s'était défendue jusque-là de
toute curiosité indiscrète. Mais ce matin, elle ne put rester
complètement calme, et dès qu'elle l'eut aperçue, elle ne la
quitta plus du regard.
La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d'un
pas furtif, presque silencieux, à travers la chapelle, donnant un
coup d'oeil à chaque objet, surveillant avec une investigation
minutieuse.
Enfin, quand elle eut tout inspecté soigneusement, elle se dirigea
à pas lents vers la sacristie, et disparut.
Edmée restait seule avec l'inconnue.
Celle-ci était placée à peu de distance, mais elle ne pouvait la
voir qu'obliquement, et d'ailleurs le voile épais qui tombait de
son front lui cachait entièrement ses traits.
Seulement, elle remarqua que depuis un moment elle ne lisait plus
son livre d'heures, et qu'elle se tournait souvent vers la
sacristie.
Elle en fut intriguée, et redoubla d'attention.
Mais que devint-elle quand tout à coup la jeune femme se leva de
sa chaise, écarta brusquement son voile, et lui laissa voir son
visage, tout en mettant un doigt sur sa bouche.
Edmée eut toutes les peines du monde à se contenir.
C'était soeur Rosalie!
Mais déjà Fanny Stevenson avait quitté sa place et venait à elle.
Edmée l'attendit droite, immobile, glacée comme une statue de
marbre.