IV

Pour tout dire, il avait peur.

Bien des pressentiments l'assaillaient à la fois dont il ne

pouvait se dégager.

En toute autre circonstance, peut-être n'eût-il pas attaché tant

d'importance à la communication de Georges Palmer; mais cette

communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses

mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande

épouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edmée.

Edmée!...

Il l'avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son

coeur en étaient pleins.

Il n'avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu'alors, sinon

indifférent, du moins impassible. Il s'était peu mêlé au monde, et

devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui

le frappaient.

C'est ce qui était arrivé.

Il ne s'attendait à rien de pareil.

Ç'avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt!

Edmée s'était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et

pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de

sa grâce touchante et de son abandon sincère.

Depuis la veille, il ne pensait qu'à elle; et comme il n'avait pu

la séparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il

éprouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant

certains faits inexplicables qui l'avaient fort troublé.

La visite de Palmer ne fit qu'ajouter à ses appréhensions.

Il y avait, à n'en pas douter, comme une menace de malheur autour

de cette famille.

Gaston s'arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par

moment, il s'abandonnait malgré lui.

Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait à quel

point son amour, né d'hier, avait poussé des racines profondes

dans son coeur.

Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien.

Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître

le résultat de la mission qu'il lui avait confiée.

Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée.

Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea

avidement.

Bob avait suivi Palmer avec obstination.

Pendant toute la journée, il ne l'avait pas perdu de vue.

Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis

la rue de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la barrière du Trône,

s'arrêtant ici et là, pour se réconforter.

Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonné.

-- Et en quel endroit l'as-tu quitté? demanda Gaston, un peu

dépité de ce résultat négatif.

-- Sur la rive gauche, répondit Bob.

-- Il est rentré chez lui?

-- Je ne pense pas. C'est un quartier à peu près désert, non loin

du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et

nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu,

sans que j'aie pu m'expliquer par où il avait passé.

-- Voilà qui est bizarre.

-- N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de

portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres

derrière lesquels j'ai vaguement aperçu la silhouette d'une

chapelle.

-- Un couvent, peut-être?

-- Je le crois.

Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la

tête.

Il était trop dévoré d'impatience pour rester plus longtemps dans

l'incertitude. C'était d'ailleurs un homme de résolution prompte

et qui n'avait pas pour habitude d'hésiter dans les occasions

sérieuses.

-- Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob,

reconnaîtrais-tu l'endroit dont tu viens de parler.

-- Oh! à coup sur, répondit le jeune novice.

-- Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans

les environs du Luxembourg, et une fois là...

-- Une fois là, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai

facilement le cap sur l'habitation.

Sur ces mots, ils partirent.

Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une

demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob

prenait les devants.

Ce ne fut pas long.

Peu après, ils atteignaient le commencement d'une rue à l'angle de

laquelle s'élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on

voyait pointer quelques branches d'arbres dépouillés de leurs

feuilles.

-- C'est ici! fit Bob.

La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son

examen...

Cela dura quelques minutes.

Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains

vagues, il s'arrêta et prêta l'oreille.

On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches.

-- C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais

quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?...

Il n'acheva pas.

Bob venait d'étouffer un cri.

-- Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.

-- Je n'étais pas venu jusqu'ici, répondit le jeune novice, ou,

pour sûr, j'avais mal vu...

-- Qu'est-ce donc?

-- Une porte! voyez.

-- En effet!

-- C'est par là que Palmer a disparu!

-- Probablement; mais depuis, il s'est éloigné sans doute.

-- Peut-être! On a l'ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et

perçut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrière le mur.

-- On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté.

Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas

seul.

-- Quel est ce nouveau mystère?

-- Mettons-nous à l'écart, commandant; il ne faut pas qu'on nous

voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se

passer.

Le conseil était bon, Gaston le suivit.

Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit,

l'oeil ardemment fixé sur la porte.

Bob en fit autant.

Une minute s'écoula.

On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel

éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores

échappées à quelques pensionnaires indisciplinées.

Puis, à un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme

parut.

Georges-Adam Palmer!

Une soeur l'accompagnait!

Ils s'arrêtèrent sur le seuil.

-- Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresser? fit

Palmer avant de s'éloigner.

-- Non: tout est bien, répondit la soeur; maintenant que vous êtes

sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la

fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle!

-- Mais le commandant!

-- M. de Pradelle?

-- Que lui dirai-je?

-- Rien. J'ai été heureuse d'apprendre qu'il est à Paris; il doit,

m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je

l'appellerai à mon aide, et j'espère que cette fois encore...

Gaston n'en entendit pas davantage.

La cloche venait de sonner; l'enclos s'était tout à coup rempli de

bruit et de mouvement, et la porte s'était refermée...

Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir.

Ce qu'il venait de voir était si extraordinaire, si

invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas à trouver une

explication plausible.

Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux

s'était emparé de lui, et c'est avec un frisson d'épouvante qu'il

songeait à ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de

M. de Beaufort.

Il y avait là un mystère qu'il comprenait mal encore, et au fond

duquel il n'osait pénétrer.

Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent

sans que rien d'important vînt l'arracher à l'espèce de torpeur où

tous ces événements l'avaient plongé.

Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de

fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence

d'esprit.

Il ne s'appartenait plus.

Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement

le mot et qui l'épouvantait.

Il ne pouvait plus penser à autre chose.

Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait

formé le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire

part de ses appréhensions.

C'eût été insensé! Il n'avait aucune raison, aucun prétexte pour

agir de la sorte, et il y avait renoncé.

Mais il était réellement malheureux.

Plus il avançait, plus il comprenait que son coeur était pris, et

qu'il aimait!

Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu'en

mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans

son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier.

Vain espoir!

Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand

il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'eût pas

manqué d'accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à

trembler, à la pensée d'une séparation aussi cruelle.

À Paris, au moins, il était près d'Edmée, il pouvait la voir, s'en

faire aimer, la demander à M. de Beaufort.

Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la

femme d'un autre!

Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front

dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être.

Et puis, s'il était vrai qu'elle dût être menacée, si les soupçons

qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour

la protéger, pour la défendre.

Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi

tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner

rue de la Chaussée-d'Antin.

Il devait une visite, et rien n'était plus correct.

Il verrait Edmée, M. de Beaufort l'éclairerait sur les doutes qui

pesaient sur son coeur, et au sortir de cette épreuve, il

prendrait son parti.

Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité.

La matinée se passa en préparatifs et en projets.

Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait

recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel.

Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se

mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction

salutaire et qui le réjouit fort.

On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston

entendit son nom prononcé par une voix qu'il connaissait bien.

C'était Maxime de Palonier.

Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s'embrassèrent

avec effusion.

Il y avait trois années qu'ils ne s'étaient vus, Maxime revenait

de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu.

-- Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait

m'arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé?

-- Depuis hier, répondit Maxime.

-- De sorte que je suis ta première visite?

-- Pardieu!

-- Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu

faire à Paris?

Maxime jeta un joyeux éclat de rire.

-- Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze

heures, je viens déjeuner avec toi.

Immédiatement les deux amis se mirent à table.

Maxime n'avait guère changé, lui non plus: c'était le même garçon

vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui

semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le

monda la gaieté et l'esprit français.

-- Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale?

interrogea Gaston au bout d'un moment.

-- Malheureusement non, répondit Maxime; je n'y ferai que passer.

J'ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement à

Brest, je suis venu toucher barre à Paris.

-- Je sais que tu es presque un boulevardier.

-- J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais

ce n'est pas aujourd'hui un pur intérêt de plaisir qui m'y attire.

-- Qu'est-ce donc?

-- Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!

Gaston regarda son ami avec surprise.

-- Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d'un ton enjoué;

parbleu! voilà qui est nouveau.

-- Ne plaisante pas.

-- De quoi s'agit-il?

-- D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous

ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la

tête.

-- Explique-toi!

-- Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à

Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet

dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai

enterrer le brave homme; en même temps, je vis l'enfant, qui avait

à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que

l'on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait

rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des

yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur

qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien,

si je voulais l'aimer comme l'avait fait son père, que, ma foi! je

me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une

aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir,

j'emmenai l'enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle

doit rester jusqu'à sa majorité. N'ai-je pas bien fait?

-- Excellent coeur!

-- Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce

que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapporté bien des joies

que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers

de francs qu'elle m'a coûtés...

-- Et depuis?... vous êtes en correspondance.

-- Elle m'écrit souvent... Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà

près de deux ans, que je ne l'ai vue.

-- C'est pour elle que tu viens.

-- À peu près. J'irai demain au couvent où je l'ai placée. Elle a

dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu'elle

m'attend avec une impatience?

-- Pauvre enfant!

-- Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu

viendras avec moi.

-- Y songes-tu?

-- Sans doute, elle t'intéressera, j'en suis sûr, et pour elle, ce

sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est

entendu, n'est-ce pas?

-- Mais, je ne sais...

-- Oh! il n'y a pas d'indiscrétion! Ce n'est pas un cloître, que

diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle

nous accueillera.

-- Après tout, je le veux bien.

-- À la bonne heure!

-- Où est situé ce couvent?

-- Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrière le

Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici.

Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.

Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à

dissimuler l'impression qu'il ressentait.

Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l'invitait à

l'accompagner, c'était à n'en pas douter, celui d'où naguère il

avait vu sortir Georges-Adam Palmer.

Cependant, l'heure était venue où il devait se rendre chez

M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui-

même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en

voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d'Antin.

Une déception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du

rez-de-chaussée et qu'il demanda à voir madame de Beaufort, le

valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle

Nancy étaient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour

l'heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était

vivement contrarié.

Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait

sincèrement d'être obligé de remettre à un autre jour.

D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la réponse du valet.

Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas

prononcé le nom d'Edmée.

Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en

demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures,

l'arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les

pensées qui l'obsédaient.

Maxime était d'une nature expansive, primesautière, qui ne s'était

jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie.

Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie

comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le

monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il

pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses

sympathies.

Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel

qu'il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était

charmant.

Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualités du jeune

lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu'il y avait

dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'était gardé jusqu'alors

des atteintes de toute passion mauvaise.

-- Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la

chambre.

-- Prêt! à quoi?... fit Gaston.

-- Eh pardieu! l'as-tu déjà oublié! Tu m'as promis de

m'accompagner au couvent: je viens te chercher.

-- Si tôt!

-- On s'y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit

griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la

pauvre enfant!

-- Tu as raison. Partons!

Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils

partirent aussitôt.

Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui

était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son

compagnon.

-- Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je

t'avoue une chose qui m'arrive, et à laquelle j'étais certainement

loin de m'attendre.

-- Quelle chose? dit Gaston étonné.

-- Depuis hier, il s'est produit en moi un phénomène extravagant.

-- Lequel?

-- J'ai réfléchi.

-- Toi?

-- Tu vois, ça t'étonne, et moi aussi!

-- Mais quel a été le sujet de tes réflexions?

-- La petite...

-- Mariette?

-- Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle

avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que

par conséquent elle a grandi, s'est développée, et qu'au lieu de

la gamine d'autrefois, je vais me trouver en présence d'une grande

jeune fille.

-- Cela t'embarrasse?

-- Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quittée la dernière

fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites

joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes

bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne

pas oser la regarder.

Gaston se prit à rire.

-- Bon! n'est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de

vaisseau de la marine impériale, allons! ce n'est pas sérieux, et

je suis bien certain que tu t'en tireras à ton honneur;

d'ailleurs, je serai là.

-- Tu as raison, c'est bête; mais tout de même cela me fait

quelque chose...

Tout en devisant de la sorte, ils avançaient.

V

Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg,

au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement.

On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant

de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles

qu'elles élevaient, avait dû être construit peu après la

Renaissance.

Quoiqu'il eût été modifié souvent depuis, pour causes

d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de

l'architecture de l'époque primitive.

La chapelle surtout en portait la marque évidente.

C'était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le

perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse,

attestaient manifestement l'origine.

Quant au bâtiment principal où vivaient les soeurs et leurs

élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous

lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque

entièrement disparu.

C'était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne

s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l'esprit,

par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour.

Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le

tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui

isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale.

Une véritable oasis, dont aucun étranger n'était admis à troubler

le recueillement et la paix!

La chapelle seule s'ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n'est

qu'à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que

les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir

voir leurs enfants.

Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'était

pas soumis aux règles rigoureuses que l'on observe dans les autres

maisons du même genre.

Là, par exception, le parloir n'était point grillé; les jeunes

filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous

la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les

récréations, d'une liberté sur laquelle ne s'exerçait qu'un

contrôle bienveillant.

La vie y était donc relativement agréable et différait peu de

celle qu'on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y

pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations

mystiques que la monotonie même d'une pareille existence développe

parfois jusqu'à l'exaltation.

Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une

véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix.

Cependant, trois fois par jour, le matin, l'après-midi et le soir,

le jardin s'emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et

durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'égayait de

caquetage, de cris et de rires.

C'était aux heures de récréation.

Trente jeunes filles s'échappaient de la maison principale, comme

des oiseaux s'échapperaient d'une volière, et elles se répandaient

dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de

liberté, buvant l'air à pleins poumons, donnant la volée à tous

les sentiments contenus dans leur coeur oppressé.

Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le

bras, on allait, on venait à travers l'enclos, et l'on se

chuchotait à l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne

voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait à peine

prononcer.

Timidités charmantes, expansions effarouchées de coeurs qui

s'ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore

et se voilent les premiers et les plus doux aveux.

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette

réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou

titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait

régner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait,

selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui

n'étaient pas toujours parfaitement correctes.

Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart

supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles

étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de

distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.

Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'était toujours

montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent

l'objet.

C'était Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant.

Elle avait dix-sept ans; elle était jolie comme un ange, et la

nature l'avait douée d'un coeur d'or.

Celle-là ne dissimulait rien, par exemple.

Elle était petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient

à déconcerter les plus sceptiques.

D'ailleurs, admirablement faite.

Et puis, une pétulance, une vivacité, une avidité de mouvements

qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent.

On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours.

Il suffisait de la voir rire.

Aucune sévérité ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte,

laissant voir une double rangée de perles éclatantes.

C'était une séduction irrésistible, et elle le savait bien.

Il y avait trois années que Mariette Duparc était à Sainte-Marthe,

et elle s'y ennuyait à mourir.

Elle y était venue toute enfant; maintenant c'était une belle

jeune fille.

Elle avait grandi, et les mystérieuses transformations par

lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire

plus savante.

Deux sentiments devaient la préserver de toute science précoce et

funeste:

Le premier, c'était la reconnaissance profonde qu'elle ressentait

pour son cousin, lequel s'était montré si affectueux et si tendre.

Elle l'aima longtemps, comme elle eût aimé un frère aîné, et lui

voua un dévouement sans bornes.

Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle

éprouvait, et elle le lui écrivit souvent dans de longues lettres

attendries.

Mais, chose bien naturelle, à mesure qu'elle avançait en âge, ses

lettres devinrent plus sérieuses; l'affection qu'elle voulait

exprimer emprunta un langage plus grave, et à plusieurs reprises,

peut-être eût-il été facile d'y démêler la naissance d'un

sentiment confus encore, où la reconnaissance ne tenait plus la

première place.

Vers cette époque, un fait se produisit qui allait modifier très

sensiblement l'état de son esprit et celui de son coeur.

Deux jeunes filles furent un après-midi amenées à Sainte-Marthe,

et dès le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant

très vif pour l'une des deux pensionnaires.

Elle s'appelait mademoiselle Edmée de Beaufort-Wilson.

La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorité! car

si Mariette était pétulante et vive, Edmée de Beaufort était, au

contraire, mélancolique et presque triste.

On se lie vite au couvent.

La vie commune rapproche les caractères les plus opposés; une

semaine s'était à peine écoulée, que Mariette et Edmée ne se

quittaient plus.

Cela dura à peu près deux années, et Dieu sait les confidences,

les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite

Duparc.

Elle n'avait guère qu'un sujet de conversation.

Maxime!

Elle en parlait à tout propos et à propos de tout, et Edmée

l'écoutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son

bavardage pouvait l'ennuyer.

Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui où

Edmée quitta le couvent pour rentrer dans sa famille.

Il y eut des larmes, presque des sanglots.

Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins

que d'en prendre _un fond de chagrin_.

Mais les sensations se succédaient heureusement dans son coeur

sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus

tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonçait son

retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette.

Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau.

Un rayon de soleil après la pluie!

Et elle attendit.

Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle

n'avait pas encore éprouvé.

À plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et

chaque fois qu'elle arrivait au passage où Maxime parlait du

plaisir qu'il aurait à embrasser sa petite cousine, un sourire

d'une maligne expression venait relever le coin de sa lèvre.

Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard

s'éclairait d'une flamme inaccoutumée, et elle pensait que Maxime

allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui,

depuis son départ, était devenue bel et bien une jeune fille de

dix-sept ans.

Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et après

deux mois d'attente, comme on venait, pendant la récréation, de

lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, débarqué de la veille

à Toulon, des cris s'élevèrent du fond de l'enclos, et Edmée de

Beaufort accourut se jeter dans ses bras.

-- Eh quoi! tu rentres déjà? fit Mariette stupéfaite.

-- Oui, oui, je rentre, répondit Edmée.

-- Qu'est-il arrivé?

-- Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses à te dire...

-- Et moi donc! Si tu savais, il revient.

-- M. Maxime!

-- Oui, M. Maxime, répondit la folle enfant sur un ton

intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir!

-- Il est à Paris.

-- Il y sera après-demain. Mais viens! viens! Nous avons à causer,

et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe

et celle-là je ne l'aime pas!

-- Soeur Rosalie!

-- Je la déteste.

-- C'est le meilleur coeur que je connaisse.

-- Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais,

moi, je suis payée pour la redouter.

-- Que t'a-t elle fait?

-- Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et

celle-là...

-- Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur

quelque cruel regret du passé.

-- Qui te l'a dit?

-- Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indifférente

ou craintive à ses côtés, moi, je l'observais, et plus d'une

fois...

-- Achève!

-- Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes.

-- Est-ce possible!

-- Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le

moindre sujet de chagrin.

Mariette sauta au cou d'Edmée.

-- Tu es toujours la même, dit-elle avec effusion, et je veux que

Maxime te connaisse.

-- Es-tu folle!

-- Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon

amitié, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette,

comme il dit.

Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra

plus turbulente et plus agitée qu'elle ne l'avait jamais été.

Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et à

quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place.

Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder à ce

sujet, et malgré l'agitation nerveuse à laquelle elle était en

proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-même pour lui

répondre avec douceur et soumission.

Pendant toute la matinée, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer à

voix basse avec Edmée. On les rencontrait dans tous les coins, et

Mariette semblait demander à son amie une chose que celle-ci

s'obstinait à refuser.

-- Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voilés de larmes,

tu me feras un grand chagrin.

-- Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edmée.

-- Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant!

Edmée n'eut pas le temps de répondre.

Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avançait vers les deux

amies.

-- Mon cousin? s'écria Mariette! incapable de se contenir.

-- Oui, mon enfant, répondit la soeur surveillante.

-- Il est là?

-- Il vous attend.

L'enfant devint toute pâle, et porta les deux mains à son coeur.

-- Mariette! fit Edmée avec un commencement d'inquiétude.

-- Ce n'est rien... le premier moment! mais tu vois! tu ne peux

m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en

supplie.

Et la prenant par la main, d'un geste d'autorité câline, elle

entraîna son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris

les devants.

La Recluse · 第 11 / 44 题