PROLOGUE

Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-

York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise

favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.

C'était _l'Atalante_, un des plus fins, voiliers de la marine.

La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui,

évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission

d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir

mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et

vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances

attendues.

Le temps était superbe, l'horizon très pur, quoique la brise fût

un peu forte, _l'Atalante_ n'avait pas diminué de toile.

Aussi filait-elle, coquettement inclinée sur tribord, et laissant

derrière elle un long sillage d'écume auquel les rayons du soleil

couchant imprimaient comme un reflet de pourpre.

Presque tous les matelots étaient montés sur le pont et le

commandant lui-même venait de s'accouder aux bastingages pour

embrasser d'un dernier regard le vaste panorama de New-York, qui

allait tout à l'heure sombrer et disparaître dans les flots d'or

de l'horizon.

Cela dura une heure à peu près, au bout de laquelle les premières

brumes du soir commencèrent à flotter dans l'air, pendant que la

brise se mettait à mollir.

_L'Atalante_ se redressa aussitôt, et ne tarda pas à re-prendre

une allure plus calme.

Le jeune lieutenant de vaisseau qui la commandait était un des

officiers les plus distingué des ports de Brest et de Toulon. En

peu d'années, son intelligence, son courage, son sang-froid

avaient appelé sur lui l'attention de ses chefs et les vives

sympathies de ses camarades. Il avait vingt-huit ans à peine et

s'appelait Gaston de Pradelle: ses traits gardaient la vigoureuse

empreinte du hâle de la mer, mais l'expression un peu rude de sa

physionomie était tempérée par l'extrême douceur de deux yeux

mélancoliques et noirs.

Pour ceux qui ne voyaient que la surface, Gaston de Pradelle était

le favori de la fortune! partant, le plus heureux des hommes.

Mais pour les autres, il y avait comme un inconnu chez ce grand

jeune homme, souvent taciturne, dont la lèvre s'égayait rarement

d'un sourire et qui portait sur son front l'ombre de quelque amer

souvenir.

Cependant Gaston de Pradelle était descendu dans sa chambre, et

après avoir donné ses dernières instructions à son second, il

s'était jeté sur sa couchette et s'était livré au sommeil.

Combien d'heures s'écoulèrent dès lors, jusqu'au moment où il se

réveilla? -- Il ne chercha même pas à s'en rendre compte.

Tout ce qu'il se rappela plus tard, c'est qu'il fut brusquement

arraché au sommeil par un effroyable craquement qui sembla ouvrir

la pauvre goélette jusque dans ses oeuvres vives, et qu'une

secousse suivit immédiatement, qui coucha _l'Atalante_ sur le

flanc, à la faire chavirer.

Que se passait-il?

Jusque-là, il n'avait rien entendu. Comment la tempête avait-elle

pu se déchaîner avec tant de violence et en si peu de temps?

C'était à n'y rien comprendre.

Il se précipita vers le pont, à tâtons, au risque de se briser le

crâne.

Le vent soufflait de l'arrière et la mer, venant de travers,

occasionnait un roulis épouvantable; de plus, les lames,

embarquant à chaque instant par paquets, avaient fini par éteindre

les fanaux.

C'était la nuit sombre, impénétrable, sinistre.

À grand'peine, Gaston de Pradelle atteignit le pont.

-- Est-ce vous, commandant? demanda alors une voix qu'il distingua

à travers les bruits de la tempête.

C'était celle de son second, un jeune enseigne, Maxime de

Palonier.

-- C'est moi, oui, répondit Gaston, qu'y a-t-il?

-- Un cyclone -- un typhon -- quel nom donner à cet ouragan,

répondit Maxime; jamais encore je n'ai rien vu de pareil.

-- Où sommes-nous?

-- Impossible de s'orienter par cette nuit noire, sans feux et

sans étoiles.

-- Et depuis combien de temps marchons-nous ainsi?

-- Depuis une demi-heure au plus.

-- C'est vous qui étiez de quart, lorsque la tempête a commencé?

-- Oui, commandant, et nous étions alors à trente milles environ

sud-sud-ouest de Terre-Neuve.

Ces quelques mots avaient été échangés à voix rapide, à travers le

vacarme formidable de tous les éléments courroucés, et Gaston de

Pradelle s'était aussitôt dirigé vers l'arrière, où il prit

immédiatement possession de son poste.

Mais que pouvait-il en pareille occurrence?... Le mieux était

encore de s'en remettre à _l'Atalante_, et c'est ce qu'il fit,

attendant gravement une accalmie.

Du reste, la jolie goélette ne paraissait guère se douter du

danger qu'elle courait; au milieu du désordre indescriptible des

lames soulevées, fouettées, déchirées par les lanières sifflantes

du vent, sans prendre souci de ces mille voix qui hurlaient autour

d'elle, s'injuriant dans les ténèbres avec des intonations de

catéchisme poissard, elle allait, inconsciente, tantôt

s'abandonnant au roulis qui la berçait avec violence, tantôt

trempant ses flancs, avides de caresses, dans les baignoires

d'écume que le cyclone lui creusait entre deux vagues!

On eût dit qu'à chaque instant l'ouragan redoublait d'intensité et

de furie, s'acharnant pour ainsi dire, contre le frêle et gracieux

navire qui semblait narguer sa rage impuissante.

Gaston de Pradelle demeurait impassible, mesurant d'un oeil calme

l'immensité du danger, donnant, de temps à autre, quelque ordre,

en apparence insignifiant, mais qui avait pour effet salutaire de

maintenir la communication entre l'équipage et le chef.

Les matelots savaient ainsi que le commandant était là, partageant

le péril commun; et ce dernier s'assurait en même temps que ses

hommes restaient à ses côtés, intrépides, dévoués, fidèles à

l'honneur et au devoir jusqu'à la mort!

Cinq heures se passèrent de la sorte.

Cinq heures! pendant lesquelles le terrible ouragan n'accorda pas

une seconde de trêve.

Le vent ne cessa pas de souffler avec la même violence, aucun

rayon ne vint éclairer les sombres ténèbres qui enveloppaient

_l'Atalante_ comme d'un linceul, et les vagues irritées

continuèrent de menacer de leurs étreintes mortelles la délicate

ossature de la pauvre petite goélette.

Si cette situation s'était prolongée davantage; c'en était fait

d'elle et de son vaillant équipage.

Mais Dieu veillait, et il ne voulut pas que cela fût.

Les marins croient encore à la Providence, et peut-être, en effet,

fut-ce elle seule qui les arracha, sains et saufs, du plus

épouvantable cyclone qui se soit déchaîné sur l'Océan.

La tempête avait commencé à minuit.

Vers cinq heures, Gaston de Pradelle était toujours debout, tenant

lui-même la barre, aveuglé par la rafale, trempé par les paquets

de mer, cherchant vainement à pénétrer ce mur de ténèbres qui

s'interposait entre lui et l'infini.

Rien, jusque-là, n'avait entamé ni son énergie, ni son courage,

son coeur ne battait pas plus vite; aucune pâleur n'était montée à

son front.

Mais il est des limites à la force humaine; depuis quelques

minutes, il sentait la fatigue envahir ses membres, et redoutait

vaguement quelque défaillance. Il se raidissait cependant, bien

résolu à mourir entier à son poste; mais déjà une sueur moite

mouillait ses tempes; un voile glissait sur ses yeux; à deux ou

trois reprises, ses doigts se crispèrent comme affolés sur le

métal de la barre...

Il était perdu!

Tout à coup, un cri s'échappa de ses lèvres, un immense soupir de

soulagement souleva sa poitrine, et ses regards, subitement

illuminés de deux lueurs fulgurantes, s'attachèrent avec une

fixité farouche vers un coin du ciel.

Le vacarme ne s'était point tu; pourtant, chose étrange, sur le

pont, tout le monde avait entendu ce cri bizarre, et, mû par un

même sentiment, chacun s'était tourné vers le commandant.

Sa silhouette vigoureuse se détachait de l'ombre, et on le vit

diriger son bras vers l'horizon.

Qu'y avait-il de ce côté?

Un rien... qui était le salut!...

Une ligne, imperceptible encore, rayait le ciel, et mêlait aux

dernières ombres de la nuit une teinte rose et claire qui était le

signe certain de la fin de l'ouragan.

Du reste, et comme par enchantement, le vent perdit presque

aussitôt son âpre violence; la houle sembla se calmer presque

instantanément, et, au bout d'une demi-heure, quand le jour vint,

il ne restait plus autour de _l'Atalante_ que ces brumes légères

du matin, qu'un rayon de soleil suffît à dissiper.

Gaston de Pradelle avait fait distribuer un quart de vin à ses

matelots, pour les réconforter après le rude assaut qu'ils

venaient d'essuyer, et au lieu de descendre pour se reposer lui-

même dans sa chambre, il était demeuré sur le pont avec Maxime de

Palonier.

Une dernière inquiétude lui restait: après la nuit qu'il venait de

passer, il se demandait avec appréhension dans quels parages le

cyclone pouvait bien les avoir poussés...

Et, armé de sa longue-vue, il interrogeait l'horizon, cherchant un

point de repère qui pût le fixer.

-- Tu ne vois rien? dit Maxime de Palonier, qui l'observait avec

intérêt.

-- Non, rien encore, répondit Gaston.

Il faisait maintenant grand jour... les nuages fuyaient au loin,

chassés par les derniers efforts de la rafale; le regard

embrassait sans obstacle toute l'immensité.

-- Comment marchons-nous? dit alors le commandant.

-- Nous filons six noeuds à l'heure, lui répondit Maxime.

-- Et nous étions, vers minuit, à trente milles sud-sud-ouest de

Terre-Neuve?

-- Précisément.

-- C'est bizarre.

Il allait suspendre ses observations, quand, brusquement, il

s'arrêta et se reprit à regarder avec une nouvelle attention.

-- Ah! ah! fit Maxime... cette fois, il y a quelque chose.

-- Je le crois.

-- Qu'y a-t-il?

-- Si je ne me trompe, sur la ligne extrême, vers l'ouest, je

viens d'apercevoir...

-- Quoi donc?

-- Un phare!...

Maxime eut un geste enjoué:

-- Ça, c'est ma partie! dit-il sur un ton qui rappelait de loin

les intonations des boulevards parisiens. Tu sais que j'ai fait

une étude spéciale des phares. Je crois connaître tous ceux qui

existent, et j'aurai bien peu de chance si je ne mets pas du

premier coup un nom sur celui qui s'offre à nos yeux.

En parlant de la sorte, le jeune enseigne prit la longue-vue des

mains du commandant, et se mit à regarder à son tour dans la

direction qu'il lui indiqua.

Quelques secondes se passèrent... puis une exclamation s'échappa

des lèvres de Maxime.

-- C'est bien un phare, n'est-ce pas? insista Gaston, de Pradelle.

-- Le phare Saint-Laurent, répondit le jeune enseigne, sans cesser

de tenir sa longue-vue braquée; un des plus remarquables qui aient

été construits: 47 mètres 40 de hauteur, avec 13 mètres 70 de

diamètre à sa base et 8 mètres 60 à son sommet. Il a été établi

sur une chaîne de rochers qui affleure à marée basse et dont les

pointes granitiques sont exceptionnellement dangereuses à marée

haute.

-- Alors, nous sommes sur les côtes du Canada?

-- Précisément.

-- Cela suffit, et je vais donner des ordres en conséquence.

Gaston allait, ainsi qu'il l'annonçait, commander la manoeuvre qui

devait remettre la goélette dans la bonne route, quand Maxime lui

fit un signe impérieux et bref.

-- Que veux-tu? interrogea le commandant surpris.

-- Attends encore... fit Maxime.

-- Pourquoi!

-- Plus j'observe, plus je suis frappé de certaines particularités

insolites.

-- Lesquelles?

-- L'horizon est maintenant limpide; la galerie supérieure du

phare se détache clairement sur le fond plus clair du ciel; on

dirait que quelqu'un est là qui nous a vus et qui nous envoie des

signaux.

-- Quels signaux?

-- C'est justement ce qui m'a semblé inexplicable car ils sont

absolument inusités et incompréhensibles. Évidemment, c'est une

main inexpérimentée qui les envoie -- et à moins d'erreur que je

n'admets pas, c'est un pavillon noir que l'on agite.

Gaston de Pradelle ne perdit pas de temps à réfléchir, et son

parti fut vite pris.

D'un accent assuré et ferme, il donna aussitôt l'ordre de hisser

toutes les voiles, et, reprenant la barre, il gouverna dans la

direction du phare Saint-Laurent.

Ce ne fut pas long.

La goélette n'avait pas l'habitude de se faire prier, et elle

obéissait au commandement avec une soumission et une précision qui

l'avaient mise depuis longtemps hors de pair.

Le phare n'était plus qu'à dix milles environ: en une heure, le

trajet s'accomplit, et l'on put apercevoir, enfin, la silhouette

de l'imposante construction, qui avait, comme eût dit Michelet, la

sublime simplicité d'une gigantesque plante de mer.

«Énorme, immobile, silencieuse, elle semble une sorte de défi jeté

au démon des tempêtes par le génie de l'homme, et pendant qu'une

mer incessamment déchaînée s'acharne à sa base et monte jusqu'à

son sommet, impassible et immuable, elle indique aux navires

l'entrée de la passe du fleuve, et les rochers sur lesquels ils

iraient infailliblement se briser.»

Cependant, les signaux avaient continué à mesure que _l'Atalante_

approchait, et maintenant on distinguait presque à l'oeil nu, le

pavillon noir que l'on agitait de la galerie.

Quelque chose d'extraordinaire s'était évidemment passé, et l'on

appelait au secours.

Gaston se tourna vers Maxime.

-- Puisque tu as fait une étude spéciale des phares, dit-il à voix

rapide, et que tu reconnais celui-ci, tu peux nous renseigner sur

les abords de la côte.

-- Oh! parfaitement, répondit le jeune enseigne, nous pouvons

approcher encore d'un mille au moins. Les abords sont très

dangereux, mais la marée est haute, et il y a plus de deux brasses

sur les barres. Avec la chaloupe, pendant trois heures il n'y a

aucun danger d'accoster.

-- Que l'on mette donc le canot à la mer, ordonna Gaston, et

j'irai moi-même au secours de ces malheureux.

Maxime ne fît pas d'objection et alla tout préparer. Dix minutes

plus tard, le canot glissait le long du navire avec six hommes

d'équipage et un quartier-maître, et quand il fut paré, Gaston y

descendit à son tour, emmenant le petit Bob, un jeune mousse qui

ne le quittait pas et qui avait fait toute la campagne avec lui.

-- Pousse au large! commanda-t-il alors, en prenant place a

l'arrière.

Les six avirons s'abattirent immédiatement, et la frêle

embarcation fendit les flots avec rapidité.

Au bout d'un quart d'heure, ils rangeaient l'îlot de rochers sur

lequel le phare est construit.

À ce moment, la base était complètement immergée, ainsi que

l'avait prévu Maxime, et le flot venait battre les flancs de la

tour.

Le canot alla s'engager dans une anse de sable; Gaston, Bob et

deux matelots sautèrent à la mer, et, gagnant l'escalier ménagé

dans le talus, ils commencèrent l'ascension.

Ce n'était pas facile.

Talus et escaliers étaient tapissés de varech, de fucus, et de

petits limaçons de mer qui en rendaient la surface si glissante,

que l'on ne pouvait s'y tenir debout, et Gaston commençait à

s'étonner qu'on les eût appelés pour les laisser se morfondre

ainsi sans indication sur la route à suivre, quand une échelle de

cordes tomba tout à coup à ses pieds, en se déroulant du haut de

la plate-forme.

En même temps une voix arriva jusqu'à lui.

-- Attachez l'échelle aux deux montants de fer qui sont scellés

dans le talus, dit cette voix, et hâtez-vous de monter, il y a des

malheureux à sauver.

Gaston éprouva un moment de stupéfaction profonde; cette voix qui

venait de se faire entendre n'avait rien de masculin, et c'était

bien manifestement une voix de femme!...

Quel était ce mystère?

L'imprévu de la situation éveilla au dernier point la curiosité du

jeune marin, et ce fut avec une sorte d'impétuosité fiévreuse

qu'il s'engagea le premier sur l'échelle de corde, et parvint en

quelques secondes à la balustrade de fer qui entourait la plate-

forme.

Ses hommes le suivaient de près.

Une fois là, n'apercevant personne, il entra dans la cage du

phare, et pénétra dans les couloirs.

Chose invraisemblable! il n'y trouva aucun être vivant!

C'était la tour enchantée des légendes de chevalerie.

Mais il n'était pas de nature patiente, et, après une courte

attente, il se mit à frapper à une porte de bronze devant laquelle

il s'était arrêté.

L'effet ne se fit pas longtemps désirer.

Presque aussitôt, la porte roula sur ses gonds, et à peine eut-il

pénétré dans la chambre, un peu sombre, sur laquelle elle ouvrait,

qu'il se trouva en présence d'une belle jeune femme, fort

élégante, qui lui fit une révérence de l'air le plus naturel du

monde.

Gaston ne put réprimer un geste de surprise.

L'aventure prenait des proportions de conte de fée! et il se

demandait si vraiment il était bien éveillé.

La jeune femme sourit tristement:

-- Pardon de vous avoir fait attendre, commandant, dit-elle avec

un geste gracieux; -- mais je n'ai pas voulu me présenter devant

vous dans une toilette dont le désordre ne s'explique que par

l'épouvantable drame qui s'est accompli ici cette nuit!...

J'espère que vous ne me garderez pas rancune...

En parlant ainsi, la pauvre femme enveloppa Gaston d'un long

regard dont la flamme noire pénétra jusqu'au coeur du jeune

officier.

Jamais peut-être, en raison des circonstances exceptionnelles où

il se trouvait, jamais il ne s'était senti si troublé.

La jeune femme qui était devant lui pouvait avoir trente ans au

plus; elle était grande, élancée, élégante, et rien ne saurait

rendre l'expression saisissante qui se dégageait par instants, de

ses deux grands yeux bruns!

Elle portait une toilette à la mode, robe blanche avec des noeuds

cerise, ample crinoline, des mitaines sur une main blanche et

effilée; une fanchon en dentelles noires sur de magnifiques

cheveux blonds.

Gaston la regardait et ne savait que penser de cette singulière

apparition.

Toutefois, il se remit bientôt, et s'inclinant respectueusement:

-- Pourquoi voulez-vous que je vous garde rancune? répliqua-t-il

après un court silence. J'ai aperçu les signaux que l'on nous

envoyait de loin; j'ai pensé qu'il y avait ici des malheureux à

secourir, et je me suis empressé de venir à votre appel. Dites-

moi, de grâce, ce qu'il faut que je fasse, et ce que vous attendez

de moi?...

À cette question, un nuage assombrit le front de la jeune femme,

et un soupir gonfla sa poitrine.

-- Qu'avez-vous? Parlez! insista Gaston; ne disiez-vous pas qu'il

s'est accompli cette nuit, ici, un drame terrible?

-- En effet.

-- De quoi s'agit-il?

-- Venez! venez! Monsieur, répondit la jeune femme, et quand vous

aurez vu, vous comprendrez mieux de quelle effroyable épreuve je

sortais, quand j'ai appelé à mon secours.

Et saisissant avec autorité le bras de son interlocuteur, elle

l'entraîna vers un endroit de la chambre qu'éclairait obliquement

une meurtrière creusée dans l'énorme épaisseur du mur.

Instinctivement, Gaston se prit à frissonner.

Il y avait là une longue boîte posée sur deux escabeaux, et qui

rappelait vaguement la forme d'un cercueil.

C'était sinistre.

-- Qu'est-ce à dire? balbutia-t-il, la gorge serrée. Pour toute

réponse, la jeune femme souleva, d'une main nerveuse, le couvercle

du cercueil, et montra un cadavre dont le visage seul apparaissait

sous le blanc suaire qui l'enveloppait.

-- Grand Dieu!... fit Gaston -- quel est ce malheureux?

-- Mon père, répondit la jeune femme s'affaissant sur ses genoux.

Gaston prit sa tête entre ses doigts et garda le silence.

Tout un monde de sensations inconnues s'était emparé de son être;

il osait à peine sonder le drame mystérieux qui ne lui était

révélé que par son effroyable dénouement.

Il resta ainsi un long moment silencieux et morne, et ce ne fut

qu'au bout de quelques minutes qu'il releva le front et se prit à

regarder la jeune femme.

Celle-ci était toujours agenouillée, les mains jointes, l'oeil

attaché au cercueil.

Il lui tendit la main, la releva et la fit asseoir à ses côtés.

-- Je comprends ce que vous avez dû souffrir, dit-il alors en

cherchant à l'éloigner de ce triste tableau. Y a-t-il longtemps

que votre père était malade?

-- Mon père est un ancien capitaine d'armes de la marine

américaine, Monsieur, répondit la jeune femme; pendant de longues

années, il ne s'est ressenti d'aucun malaise; mais le séjour de ce

phare lui a été fatal.

-- Son service ne devait pas être bien pénible?

-- Non, sans doute... Mais songez quelle a dû être sa vie, depuis

dix ans qu'il n'est pas descendu à terre.

Gaston fit un mouvement et eut un geste étonné.

-- Dix ans, dites-vous! s'écria-t-il; il y a dix ans que votre

père habite ici?

-- Oui, Monsieur.

-- Je croyais que les gardiens ne devaient, à l'État qu'un service

intermittent.

-- Cela est vrai, mais mon père avait demandé et obtenu la faveur

de ne pas quitter le phare.

-- Voilà une singulière vocation.

-- Oh! il ne s'agit pas de vocation, Monsieur, répartit vivement

la jeune femme d'un ton amer; car ce n'est pas le métier de

gardien qu'il remplissait, mais bien celui de geôlier.

-- De geôlier! fit Gaston. Et quel prisonnier pouvait-il garder

dans cette tour?

-- Sa fille, Monsieur...

Cette fois, le commandant se leva de son siège, en proie à un

sentiment dont il ne put dissimuler la vivacité, et c'est avec une

sorte d'intérêt douloureux qu'il se prit à regarder la jeune

femme.

-- Ainsi, dit-il, sans cesser de l'observer, voilà dix années que,

vous-même, vous êtes enfermée dans ce phare?

-- Oui, Monsieur.

-- Vous ne l'avez jamais quitté?

-- Jamais!

-- Et c'est contre votre gré que l'on vous a...

-- Sur l'âme de ma mère, sur la tête de mon enfant, oui.

Monsieur!... J'ai été jetée ici de force, la nuit du 20 mars 1841,

garrottée et bâillonnée, comme une voleuse ou une fille perdue...

et depuis dix années... dix années, vous entendez bien!, ... j'ai

vécu entre ces murailles épaisses, avec ce même horizon implacable

de granit et de bronze, sans un jour de répit, sans une heure, une

seconde d'espoir... Ce que j'ai pleuré, ce que j'ai prié... un

seul homme le sait... il est là, c'est mon père!... il a été

impitoyable... Ah! Dieu m'est témoin que je ne désirais pas sa

mort! Vingt fois, au contraire, la pensée m'est venue de me

précipiter du haut de la lanterne, et d'aller me briser le crâne

contre les rochers que la mer découvre à marée basse... mais quoi,

j'ai reculé... j'avais dans la vie un devoir sacré à remplir... Il

y a quelque part un être qui a peut-être besoin de moi et qui

m'attend! et cela m'a arrêtée.

La jeune femme avait prononcé ces paroles d'un accent incisif et

mordant, le sein gonflé, les ongles enfoncés dans les dentelles de

sa fanchon.

Sur les derniers mots, elle parut se troubler. Une lueur sombre

sillonna son regard, ses sourcils se contractèrent.

-- Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, cela ne pouvait

durer toujours, n'est-ce pas? Il y a une loi de nature à laquelle

toute créature humaine est fatalement soumise, et je savais bien

qu'un jour la mort interviendrait! Mon père était déjà bien âgé

quand il vint ici, et je n'avais qu'à attendre.

-- Malheureuse! interrompit vivement Gaston! Ah! ne parlez pas

ainsi, ne vous abandonnez pas de la sorte; je ne veux voir dans

cette exaltation que l'effet de l'émotion cruelle...

La jeune femme fit entendre un ricanement qui amena un frisson à

la peau de Gaston de Pradelle et lui communiqua un moment l'idée

qu'elle pouvait bien être atteinte de folie.

La vie qu'elle avait menée depuis dix années, l'isolement, le

chagrin, mille autres causes mystérieuses avaient pu ébranler son

cerveau, et il n'était pas impossible que sa raison eût subi une

secousse fatale.

Mais il ne garda pas longtemps cette illusion; la jeune femme

s'était probablement douté de ce qui se passait en lui, elle

venait de se rapprocher, et droite, calme, l'oeil limpide et

clair, elle s'était prise à sourire d'un air à la fois ironique et

doux.

-- Non! non!... dit-elle d'un ton bien posé, je ne suis pas folle,

quoique l'on ait tout fait pour que je le devinsse; et tenez,

écoutez-moi, Monsieur: je n'ai aucune raison de vous cacher qui je

suis, ni ce que je suis: de plus, j'aurai tout à l'heure à

réclamer de vous un service que vous hésiteriez à rendre à une

insensée. Prêtez-moi donc, je vous prie, quelques minutes

d'attention, et je vous dirai, comme si je parlais à Dieu même, la

faute qui est dans mon passé, et pour laquelle on m'a si durement

punie!...

Il y eut un moment de silence. Gaston était allé à la meurtrière

et avait jeté un regard au dehors.

La marée commençait à baisser; il ne pouvait plus songer à

retourner à bord, et il avait six heures au moins à passer dans le

phare.

Il donna quelques ordres à ses hommes, et revint vers la jeune

femme.

Elle l'attendait et l'invita du geste à se rasseoir; ce qu'il fit.

Puis, quand elle vit qu'il était disposé à l'écouter, elle s'assit

à son tour et reprit la parole.

-- Je m'appelle Fanny Stevenson, et j'aurai vingt-huit ans dans

quelques mois, dit-elle d'un ton ferme; ainsi que je vous l'ai

dit, mon père était capitaine d'armes, et naviguait souvent.

J'avais perdu ma mère avant que j'eusse pu la connaître, et

j'avais été recueillie dans une famille catholique où je reçus une

éducation complète dont je profitai de mon mieux.

Quoique bien jeune encore, j'avais compris que je ne devais rien

attendre de l'homme qui m'avait donné le jour. Mon père était un

marin grossier, imbu de préjugés enracinés, dont le coeur est

toujours resté fermé à toutes les délicatesses, à toutes les

aspirations d'une nature comme la mienne!

C'est à peine, si au retour de longs voyages, il consentait

parfois à se rappeler qu'il avait une fille.

Je vécus donc seule, livrée à moi-même, presque sans contrôle, et

exposée à des dangers dont je n'avais pas appris à démêler la

gravité. C'est ainsi que j'atteignis ma quinzième année! Je

m'étais développée très rapidement; j'étais grande et forte; on

m'a dit souvent alors que j'étais belle, et je ne cacherai pas que

le sentiment de cette beauté exceptionnelle m'avait communiqué une

ambition fort au-dessus de ma condition. Ce fut mon malheur.

Dans la famille qui m'avait recueillie et qui était française, on

recevait de loin en loin quelques jeunes gens qui venaient en

Amérique chercher fortune ou courir les aventures.

C'était là des distractions auxquelles je ne pouvais me montrer

indifférente, et il m'arriva bien souvent à, cette époque, de me

laisser aller à des relations qui, sans dépasser les limites des

plus rigoureuses convenances, n'étaient pas toujours d'une

correction exempte de reproches.

J'étais vive, j'aimais le plaisir, et je ne tenais pas toujours

assez de compte des observations bienveillantes que l'on

m'adressait.

Pour tout dire, je commençais à supporter impatiemment les

remontrances dont j'étais l'objet, et plus d'une fois, je fus sur

le point de rompre brusquement avec mes hôtes, pour essayer d'une

vie dont la séduction avait profondément ébranlé les honnêtes

résolutions auxquelles je voulais rester attachée.

Les choses en étaient à ce point, quand il arriva dans la ville

que nous habitions un étranger qui, dès le premier jour, parut

devoir prendre un grand empire sur moi.

C'était un homme d'une trentaine d'années environ, d'un extérieur

charmant, de tournure aristocratique, et qui manifestement était

bien supérieur à tous les jeunes gens que j'avais rencontrés

jusqu'alors.

Il s'appelait le comte de Simier, arrivait de Paris, et se rendait

dans l'Amérique du Sud, où il allait, disait-il, diriger une

importante exploitation.

À vrai dire, je ne m'intéressai que médiocrement à ce que le comte

avait fait, non plus qu'à l'avenir qu'il rêvait.

Je ne vis que lui... et dans la situation où je me trouvais, sa

présence exerça tout de suite une profonde impression sur mon

esprit et sur mon coeur.

Je n'avais jamais aimé encore, et il ne lui fut pas difficile de

s'apercevoir que je l'aimais...

D'ailleurs, je ne cherchais à rien cacher de ce qui se passait en

moi... J'avais remarqué, de mon côté, que le comte était empressé

et ému chaque fois qu'il me parlait, et il y a dans l'amour que

l'on éprouve ou dans celui que l'on inspire, un rayonnement dont

on tenterait en vain d'atténuer l'éclat.

Un mois s'était à peine écoulé, que j'étais sa maîtresse!

La jeune femme suspendit un moment son récit et prit sa tête dans

ses mains, comme pour ne pas voir l'expression presque douloureuse

qui vint se refléter dans les yeux de Gaston de Pradelle.

-- Ah! je vous dis tout! poursuivit-elle d'un ton nerveux et

contenu; je n'avais pas même demandé au comte ce qu'il comptait

faire de moi; je m'étais donnée sans condition, sans réflexion,

m'en remettant à lui du soin de sauver mon honneur, si tant est

qu'il dut y penser jamais! Vous le voyez, Monsieur, la chute était

complète... Et la seule chance de réhabilitation possible

consistait en un semblant de mariage contracté un soir, sans

témoins, dans quelque municipalité obscure, dont j'ai à peine

conservé le nom! Que valait cette cérémonie? Rien, sans doute! Et

que m'importait, d'ailleurs! Le rêve fut de si courte durée, que

c'est à peine si, depuis dix ans, il m'en reste quelque souvenir

au coeur. J'avais été heureuse plusieurs mois... Je m'étais

endormie dans un amour que je croyais éternel, et je ne me

rappelle plus, à cette heure, que le réveil terrible qui m'arracha

à mon ivresse et me plaça brutalement en présence de la plus

horrible des réalités...

-- Pauvre femme! balbutia Gaston, ému.

-- Le comte avait disparu... et je restais seule avec l'enfant à

laquelle je venais de donner le jour.

-- Que fîtes-vous?

La jeune femme mordit ses lèvres avec rage.

--Ah! je n'eus pas une seconde d'hésitation, Monsieur, je le jure,

répondit-elle; quand je m'aperçus que le bonheur rêvé s'était

effondré, que je n'avais plus rien à espérer du misérable qui

m'avait si indignement trompée, il se fit en moi une révolution

soudaine, inattendue... Le mépris remplaça l'amour presque

instantanément, et à la place de l'amant disparu, je ne vis plus

que l'enfant qui n'avait pas demandé à naître et à laquelle je

résolus de consacrer ma vie tout entière!...

-- Voilà qui était bien.

-- Sans doute, et Dieu m'est témoin que je l'eusse fait comme je

l'avais résolu; seulement, j'avais compté sans mon père!...

-- Comment?

-- Depuis quelques jours il était de retour; il avait demandé à

quitter la marine pour entrer dans le service des arsenaux. Il

ignorait ma honte; mais quelqu'un se chargea de l'en instruire, et

alors...

-- Qu'arriva-t-il?

-- Une nuit... j'étais seule... mon enfant dormait près de moi, je

travaillais avec acharnement pour gagner le pain de chaque jour...

et, en même temps, pour amasser la petite somme qui devait me

permettre de fuir et de me dérober à la colère de mon père;

j'étais presque heureuse à cette perspective de me retrancher du

monde, ne pouvant croire qu'aucun obstacle pût m'empêcher de

mettre mon projet à exécution, quand tout à coup la porte de ma

chambre s'ouvrit brusquement, et deux hommes en franchirent le

seuil.

-- Quels étaient ces hommes?

-- L'un était mon père... l'autre un de ses anciens camarades, que

j'avais déjà vu une fois ou deux et qui commandait le cutter de

l'État qui fait le service de la côte. Je me levai, le coeur

glacé, avec une subite appréhension du danger, et je me précipitai

vers le berceau, pour défendre mon enfant, que je croyais surtout

menacée! Mais mon père me prit brutalement par le bras, et,

pendant qu'il me nouait un bâillon sur la bouche, son compagnon me

garrottait énergiquement, de façon à rendre tout cri et tout

mouvement impossibles.

Quelques heures plus tard le cutter de l'État me déposait au pied

du phare où je pénétrais pour n'en plus sortir!...

-- Mais votre enfant?...

-- Je n'en ai pas eu de nouvelles.

-- Quoi! votre père ne vous a pas dit...

-- Pendant dix années, Monsieur, nous avons vécu ici, l'un près de

l'autre, sans échanger une parole. J'ai pleuré, j'ai supplié, j'ai

menacé. Cent fois, sous ses yeux, j'ai fait le mouvement de me

précipiter sur les rochers du phare, et il est resté muet, plus

terrible que s'il m'eût accablée de reproches ou tuée de sa main

vengeresse.

-- C'est terrible.

-- N'est-ce pas?...

-- Et pendant ces dix ans, il ne s'est produit aucun incident?

-- Aucun.

-- Personne n'a abordé le phare?

-- Personne.

Il y eut un nouveau et long silence.

Gaston était fort troublé par le récit qu'il venait d'entendre, et

une suprême pitié s'élevait de son coeur à la pensée des tortures

que la malheureuse avait dû souffrir.

Elle avait été coupable, sans doute!... Mais comment excuser le

raffinement que l'on avait déployé dans le châtiment.

Il lui prit la main, et la serra avec intérêt.

Le sentiment qu'il éprouvait était, il faut le dire, d'une nature

exceptionnelle.

La jeune femme avait dû être fort belle, ainsi qu'elle l'avait dit

elle-même, mais le chagrin avait profondément altéré ses traits,

et elle ne conservait que de rares vestiges de sa beauté

d'autrefois.

L'oeil seul avait encore tout son éclat et toute sa vivacité, et

il s'en échappait par instants des effluves ardentes dont on

subissait malgré soi l'impression pénétrante et forte.

-- Dieu a eu pitié de votre situation lamentable, dit enfin

Gaston; la liberté qui va vous être rendue vous permettra de vous

livrer à des recherches qui vous ont été interdites jusqu'à ce

jour.

-- J'essaierai, en effet, répondit la jeune femme en remuant

tristement la tête.

-- Au moins, votre père vous laisse-t-il quelque aisance?

Un double éclair s'alluma à cette question dans les yeux de la

fille du capitaine d'armes, et un sourire d'une expression

mystérieuse releva le coin de sa lèvre.

-- Sous ce rapport, dit-elle d'un ton ironique, le hasard aura

déjoué les calculs de mon bourreau.

-- Comment cela?

-- Au moment où il vint habiter le phare, mon père avait réalisé

presque toute sa fortune, qui consistait en vingt mille dollars

environ... Je savais qu'il avait caché cette somme dans une des

nombreuses caches que recèlent les murs épais de la tour, et

pendant deux années, sans lui donner le soupçon de mes

préoccupations, j'usai de mille stratagèmes pour découvrir

l'endroit où il avait enfoui son trésor. Il y a huit jours

seulement, et comme sa fin approchait, que je parvins enfin à mon

but.

-- Et vous avez cette somme?

-- Il y avait à peine dix minutes qu'il avait cessé de vivre,

qu'elle était en ma possession.

Gaston baissa le front sans répondre.

Décidément, tout ce qu'il voyait ou entendait depuis un moment, le

rejetait dans un monde de sensations excessives, où toutes les

lois de la conscience humaine semblaient être singulièrement

méconnues!

Au surplus, on ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à des

réflexions ni de discuter ses impressions.

La jeune femme s'était levée, et, à voir l'air de résolution qui

se manifesta sur ses traits, on pouvait croire qu'elle en avait

fini avec les émotions violentes qu'un moment le souvenir du passé

avait éveillées en elle.

-- Maintenant, dit-elle, vous me connaissez tout entière,

Monsieur, et j'espère que vous voudrez bien me rendre le service

que j'ai à vous demander, puisque vous êtes certain que votre

intérêt ne s'égarera pas sur une créature indigne.

-- Qu'attendez-vous de moi? interrogea Gaston, repris de nouveau

par sa curiosité.

-- Peu de chose, en réalité; mais de votre concours dépend peut-

être le succès des recherches auxquelles je vais me livrer.

-- Parlez en toute confiance, et si je puis vous être utile.

-- En premier lieu, continua la jeune femme, vous m'aiderez à

abréger toutes les formalités que je vais avoir à subir au sortir

de cette prison! Il s'agit, d'abord, d'emporter d'ici le corps de

mon père, et de le déposer dans le cimetière du bourg le plus

voisin.

-- Cela sera fait comme vous le souhaitez: dans une heure, la

chaloupe viendra prendre le cercueil, et dès demain, il sera

enseveli dans le lieu que vous aurez désigné vous-même. J'ajoute

que l'équipage de _l'Atalante_ l'accompagnera à sa demeure

dernière.

-- Merci.

-- Ce n'est pas tout ce que vous désirez?

-- Non, Monsieur.

-- Qu'y a-t-il encore?

La jeune femme parut hésiter une dernière fois; mais elle fit

aussitôt un effort sur elle-même, et leva son regard assuré sur

Gaston.

-- Vous êtes jeune, Monsieur, dit-elle d'une voix ferme; pendant

les courts instants que je viens de passer avec vous, j'ai pu

m'assurer que vous êtes sensible et bon, et je me suis persuadé

qu'une femme ne s'adressera pas en vain à votre loyauté.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Je vais m'expliquer. Votre temps est précieux, je n'en doute

pas, et je comprends que vous ayez hâte de reprendre la mer.

-- Sans doute.

-- Cependant si je vous priais de ne pas vous éloigner tout de

suite, de m'accorder un jour ou deux, pour m'aider dans certaines

démarches que je ne puis faire seule ou qui, du moins,

acquerraient une grande autorité si je les faisais appuyée à votre

bras et recommandée de votre nom.

-- Que voulez-vous dire?

-- Est-ce trop demander à votre courtoisie?

-- Ce n'est malheureusement pas de courtoisie qu'il s'agit,

Madame, mais de mon devoir qui m'oblige à reprendre la mer le plus

tôt possible.

-- Alors vous comptez repartir demain.

-- Demain, à l'issue de la cérémonie funèbre.

La jeune femme réprima un mouvement de contrariété, et son regard

plongea dans celui du commandant.

-- Soit! dit-elle d'un ton nerveux, j'espérais mieux, mais je

n'insiste pas. Seulement, dans les délais que vous venez

d'indiquer vous-même, pourrai-je compter sur vous?

-- Assurément.

-- Vous voudrez bien m'accorder votre appui et votre bras?

-- Sans doute.

-- Ce que je vous demande-là, songez-y, Monsieur, je ne puis le

demander à personne autre. Désormais, je suis seule au monde, et

si vous me refusiez...

-- Mais, par grâce, dites-moi...

-- Voici: je vous ai raconté tout à l'heure, que pour le rapt

odieux accompli sur ma personne, mon père s'était fait aider par

un sien ami, commandant d'un cutter de l'État.

-- Eh bien!

-- Eh bien... cet homme, je veux le voir!

-- Vous savez donc où il est.

-- Il habite à quelques milles de la côte, où il vit

misérablement! L'infâme action qu'il a commise ne lui a pas

profité, et une lettre récente qu'il a écrite à mon père, et que

j'ai pu intercepter, témoigne de quelques remords. Peut-être le

moment est-il favorable: il doit connaître bien des choses du

passé, et qui sait si je ne parviendrai pas à lui arracher

quelques aveux. Vous comprenez.

-- Parfaitement.

-- Et vous consentez à m'accompagner?

-- Nous partirons quand vous voudrez.

Par un mouvement plus prompt que la pensée même, la jeune femme

s'empara des mains de Gaston et les baisa avec un transport de

joie folle.

-- Ah! c'est bien, cela! dit-elle en cherchant à réagir contre sa

propre émotion, vous êtes généreux, et Dieu vous récompensera. Si

ma fille m'est rendue, c'est à vous peut-être que je le devrai...

Puis elle passa dans une pièce voisine, jeta à la hâte une mante

sur ses épaules, un voile épais sur ses cheveux, et revint peu

après vers le jeune commandant qui attendait.

-- Partons! partons! dit-elle, ne perdons pas une seconde... nous

n'avons plus que quelques heures de jour; et la nuit, nous pouvons

être arrêtés par bien des obstacles... Venez!...

Ils descendirent d'un pas rapide vers l'embarcation qui fut

immédiatement poussée à la mer, et quelques minutes après, elle

filait vers la côte, emportant le commandant, la jeune femme et

Bob, le petit mousse.

Quand ils atteignirent la côte, il était cinq heures environ.

La bourrasque s'était tout à fait calmée; la mer était unie comme

un lac; de chaque côté de l'embarcation, le regard plongeait en

des profondeurs limpides, où l'on distinguait une végétation

vigoureuse, aux tons colorés, où se mêlaient les fougères

hérissées, de véritables parterres émaillés de pépites azurées, ou

encore de longs rubans de lianes globuleuses ou tubulées. C'était

comme une fête des yeux; de temps à autre, s'élançaient du flanc

des rochers aigus et noirs des arbres gigantesques dont les

branches chargées de fleurs éclatantes se balançaient mollement au

mouvement du flux et du reflux.

Gaston de Pradelle avait rarement observé un pareil spectacle, et

s'abandonnait à l'admiration qu'il éveillait en lui.

Quant à miss Fanny Stevenson, elle semblait indifférente à tout,

absorbée dans une pensée unique, ne songeant qu'à son but.

Elle s'était rejetée à l'arrière de l'embarcation, avait serré

fortement sa mante autour de sa taille, son voile épais sur ses

cheveux.

Ainsi accotée, elle gardait le silence, et pendant tout le temps

elle ne proféra pas une parole.

Seulement, quand on approcha de terre, elle parut éprouver comme

une secousse nerveuse, se dressa sur son séant, et, écartant

brusquement son voile, elle jeta un regard plein de flamme sur la

rive.

-- Qu'avez-vous? interrogea Gaston, rappelé par ce mouvement à la

réalité de la situation.

-- Nous approchons! fit la jeune femme.

-- Vous reconnaissez la côte?

Un sourire amer crispa la lèvre de miss Stevenson, pendant qu'un

frisson secouait ses épaules.

-- Depuis dix années, répondit-elle, tout cela a bien changé; la

nature ne vieillit pas, et l'âge ne fait que l'embellir. Ce bourg,

que vous apercevez maintenant derrière ces bouquets d'arbres,

n'était autrefois qu'un pauvre petit refuge de pêcheurs;

maintenant c'est presque une ville.

-- Est-ce là que vous habitiez?

Miss Stevenson étendit la main vers un point de la rive.

-- Tenez, dit-elle avec un sanglot mal étouffé, vous voyez cette

petite maison blanche, à moitié cachée aujourd'hui par un épais

rideau de peupliers et de tamaris, il y a dix ans, elle était

humble et pauvre, et le sol, autour d'elle, était pelé et nu.

C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma vie, assise

auprès du berceau de ma fille. C'est de là aussi que j'ai été

violemment arrachée, pour être jetée dans cette prison où vous

m'avez trouvée.

-- Est-ce de ce côté qu'il faut gouverner? demanda Gaston.

-- Si vous le voulez bien, répondit miss Stevenson.

La côte n'était plus qu'à une faible distance, il y avait là une

petite crique de sable fin, au-dessus de laquelle le bourg

s'élevait en amphithéâtre. Gaston y dirigea l'embarcation, et peu

après, il sautait à terre et aidait la jeune femme à en faire

autant.

Celle-ci avait repris toute son énergie; dès qu'elle eut senti le

sol sous ses pieds, elle prit résolument le bras du commandant, et

l'entraîna vers la maison qu'elle avait désignée.

Une fois qu'elle en eut atteint le seuil, elle abandonna

brusquement le jeune marin et ne tarda pas à disparaître dans le

jardin.

Elle resta absente quelques minutes.

Quand elle revint, Gaston remarqua qu'elle était plus pâle encore

et qu'elle semblait plus oppressée et plus sombre.

-- Eh bien? fit-il avec un vif intérêt.

-- Rien, répondit miss Stevenson, les gens que je viens

d'interroger n'habitent le pays que depuis peu de temps. Ils ne

savent rien du passé, et ont ouvert de grands yeux quand j'ai

prononcé le nom que je portais autrefois.

-- Alors, vous n'avez obtenu aucun renseignement?

-- Ils ignorent ce qu'est devenue mon enfant; mais ils m'ont donné

l'adresse d'un colon qui, peut-être, me le dira.

-- L'ami de votre père?

-- Oui, Monsieur, Georges-Adam Palmer est très connu, paraît-il,

dans le bourg de Smeaton. Ah! il n'a pas changé, celui-là, et les

références que j'ai recueillies sont peu flatteuses. Sensuel,

brutal, ivrogne et voleur, on l'a, pour ainsi dire, mis en

quarantaine depuis quelques années, et il habite dans un enclos

situé à l'extrémité nord, vivant de rapines, adonné à toutes les

débauches.

-- Et vous ne craignez pas d'affronter un pareil homme? objecta

Gaston en fronçant les sourcils.

-- Je ne crains rien, puisque vous m'avez promis de m'accompagner.

Le jeune officier approuva du geste.

-- Vous avez raison, dit-il, je suis à vos ordres. Seulement,

c'est moi, maintenant, qui vous prierai de vous hâter, car la nuit

vient vite, et nous avons à peine une heure devant nous.

Ils s'éloignèrent et se mirent à gravir la rampe par laquelle on

montait sur les hauteurs du bourg de Smeaton.

À quelques pas derrière marchait lentement le petit Bob.

À mesure qu'ils avançaient, les habitations devenaient plus rares

et le sentier plus étroit... C'était, à droite et à gauche, des

terrains vagues, où l'on ne remarquait aucune trace de travail

humain. De loin en loin seulement, quelques mauvaises cabanes

évidemment abandonnées, ou de sinistres bouges dont l'aspect seul

donnait le frisson.

Enfin, au tournant du sentier qu'ils suivaient depuis un quart

d'heure, miss Stevenson s'arrêta tout à coup et montra à Gaston

une misérable chaumière qui s'élevait au milieu d'un vaste enclos

et dont le toit s'était depuis longtemps à moitié effondré sous

les efforts combinés de la pluie et du vent.

-- C'est ici? dit-elle d'une voix stridente.

Et elle continua de marcher jusqu'à ce qu'elle eût atteint

l'habitation où elle espérait trouver l'homme qu'elle cherchait.

Arrivée près de la porte, elle frappa plusieurs coups sonores, et

appliqua aussitôt son oeil contre les ais mal joints.

-- Je le vois, balbutia-t-elle, en proie à une violente émotion.

À l'appel énergique venu du dehors, quelqu'un avait remué à

l'intérieur et des pas s'étaient rapprochés du seuil.

-- Qui est là? demanda alors une voix fortement éraillée par

l'abus du gin.

-- C'est moi... ouvrez, répondit la jeune femme.

-- Vous!... Qui vous?

-- Avez-vous peur d'une femme?

-- Votre nom!... mille diables... à qui en avez-vous?

-- Eh bien... je suis miss Fanny Stevenson et je veux parler au

capitaine Georges-Adam Palmer.

Ce fut un coup de théâtre.

La porte s'ouvrit aussitôt, et le capitaine Palmer apparut sur le

seuil, éclairé par la lampe qui brûlait sur la table.

C'était un homme de taille moyenne, aux robustes épaules, à

l'aspect repoussant et rude.

D'un premier regard, il toisa miss Fanny, comme pour s'assurer

qu'on ne l'avait pas trompé, et que c'était bien la fille de

Stevenson qui était devant lui.

Quand tout doute eut disparu de son esprit, il laissa voir un

profond étonnement.

Il n'apercevait du reste que la jeune femme, Gaston de Pradelle se

tenant dans l'ombre du dehors, il put croire qu'elle était seule.

Un étrange sourire éclaira sa face ignoble.

Évidemment, il venait de se livrer à des libations copieuses. Ses

yeux, ses lèvres, ses joues, toute sa physionomie exsudait le gin,

et de singulières pensées flottaient dans son cerveau.

Il fît mine de s'incliner.

-- Ah! ah! c'est vous, dit-il; en effet, je vous reconnais. Entrez

donc.

Miss Stevenson fit quelques pas et avança jusqu'à la table où

brûlait la lampe.

Palmer ne s'occupait que de la jeune femme; une lueur douteuse

régnait dans la chambre, on y voyait à peine.

L'ancien capitaine ne remarquait pas la présence du commandant.

D'ailleurs, d'autres sentiments s'étaient emparés de lui, et

l'ivresse lui enlevait une partie de sa présence d'esprit.

-- Ah çà! dit-il au bout d'un moment, comme poursuivant une pensée

obstinée, vous vous êtes donc échappée de votre prison.

-- Vous le voyez!

-- Ce n'est pas le père qui vous a autorisée?

-- Mon père n'a plus aucun pouvoir sur moi!

-- Il est parti?...

-- Il est mort!

Palmer fit un soubresaut.

-- Mort! mort! répéta-t-il. Dieu me damne, voilà une nouvelle à

laquelle j'étais loin de m'attendre, et je m'étonne qu'il ne m'ait

pas fait prévenir.

-- Il n'en a pas eu le temps.

-- Quand est-il mort?

-- La nuit dernière.

-- Subitement, alors?

-- Oui, subitement... comme vous dites.

Palmer ne répondit pas. Il était troublé. Quelque chose

d'extraordinaire se passait en lui.

Il regardait la jeune femme et la trouvait belle.

Machinalement, il lui offrit la seule chaise qui fût dans la

pièce; miss Stevenson s'y laissa tomber.

Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, elle se sentait

gênée par les regards ardents dont Palmer l'enveloppait.

-- Ainsi, reprit bientôt ce dernier, vous voilà libre.

-- Oui, libre! libre! fit la jeune femme.

-- Et vous êtes venue vers moi!

-- Vous seul, dans la circonstance pénible où je vais me trouver,

pouvez me donner les renseignements dont j'ai besoin.

-- Quels renseignements?

-- Ne devinez-vous pas?

-- Expliquez-vous.

-- Quand vous m'avez arrachée de cette localité, pour me conduire

au phare Saint-Laurent, j'avais près de moi l'enfant à laquelle

j'avais résolu de consacrer ma vie.

-- Je me rappelle cela!... une belle et charmante petite fille...

-- À mains jointes, les joues baignées de larmes, je vous ai

suppliée alors de me laisser ma fille.

-- Votre père l'avait défendu.

-- Mais aujourd'hui qu'il est mort, vous n'avez plus aucune raison

de me cacher ce qu'elle est devenue.

Palmer fit entendre un ricanement.

-- Peut être, répondit-il sur un ton vague... quant à ce qui est

de ça, c'est à voir!

-- Que voulez-vous dire? interrogea miss Fanny, en se levant à

demi.

L'ancien capitaine haussa les épaules et se baissa vers la jeune

femme.

-- Bon! dit-il d'un singulier accent, cela dépend.

-- De qui?

-- De vous.

-- Comment?

-- C'est bien clair, pourtant. Vous êtes jeune et toujours fort

belle. Qu'allez-vous faire de la liberté que vous venez de

reconquérir?

-- Que vous importe.

-- Il m'importe beaucoup.

-- Je ne comprends pas...

-- C'est que vous n'avez jamais rien su de ce qui s'était passé au

lendemain du jour où le comte de Simier vous avait abandonnée.

-- Que s'était-il donc passé?

-- Votre père, lui, qui ne plaisantait pas sur les choses de

l'honneur, avait résolu tout simplement de vous jeter à la mer

avec votre enfant, et d'anéantir ainsi les preuves vivantes de la

honte que vous aviez imposée à sa vieillesse.

-- Ah! pourquoi ne l'a-t-il pas fait, alors!

-- Il ne l'a pas fait, parce que je l'en ai empêché.

-- Vous!

-- Moi-même.

-- Pourquoi?

-- J'avais un but.

-- Lequel?

Les traits de Palmer se couvrirent d'une expression cynique.

-- Eh! mon Dieu! répliqua-t-il, nous n'avions pas très

heureusement la même manière de voir... car moi après votre chute,

je ne vous trouvais ni moins belle, ni moins désirable.

-- Infamie!...

-- Non! j'avais eu pitié, voilà tout; et je proposai un moyen

acceptable de donner un époux à la jeune fille séduite et un père

à l'enfant abandonnée...

-- Et mon père a refusé?

-- C'est de là qu'est venu tout le mal.

-- Ah! je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où j'aurais à

témoigner quelque reconnaissance à celui qui fut mon bourreau!...

Palmer fit une grimace ironique.

-- Ce n'est guère gentil pour moi, ce que vous dites-là, répondit-

il; mais je n'aurais garde de m'offenser pour si peu. D'ailleurs,

tout vient à point à qui sait attendre, comme disent nos amis

d'Europe, et le hasard me sert mieux que je ne l'espérais.

Miss Fanny eût peut-être hésité à comprendre le sens de ces

dernières paroles, mais Palmer les accompagna d'un regard et d'un

geste qui ne pouvaient laisser place à aucune ambiguïté.

Elle fut envahie par un commencement de frayeur et voulut se

lever.

La main du capitaine, qui s'appuya sur son épaule, l'obligea

brutalement à se rasseoir.

-- Ah çà!... dit-il avec un froncement menaçant des sourcils, me

prenez-vous par hasard pour un novice, et croyez-vous que l'on se

moque ainsi du plus vieux capitaine de la libre Amérique?

-- Monsieur!

-- Appelez-moi monsieur, si cela vous plaît, la belle! je n'y

attache pas d'importance, mais vous êtes venue chez moi la nuit...

seule... Il y a longtemps que je vous désire... et Dieu damne,

vous pouvez être assurée que vous ne sortirez pas d'ici comme vous

y êtes entrée.

-- Ah! misérable! balbutia miss Stevenson, au comble de la

terreur.

Déjà Palmer l'avait entourée de ses deux bras énergiques, et, la

pupille dilatée, la poitrine sifflante, il cherchait sa bouche de

ses deux lèvres avides.

-- À moi! à l'aide! cria la jeune femme affolée.

Le capitaine commença un rire aigu et strident... qui s'éteignit

presque aussitôt en une imprécation à demi étranglée.

Gaston venait de se précipiter au secours de la victime, et avait

enfoncé ses dix doigts dans la gorge du misérable.

Ce dernier lâcha prise aussitôt, et sauta sur un revolver qui se

trouvait sur la table près de la lampe.

Mais au moment où il en dirigeait les canons sur Gaston, il

s'arrêta stupéfait comme frappé d'une émotion inattendue.

Gaston portait le costume de lieutenant de la marine française. Le

vieux marin avait été habitué de longue date à saluer ces insignes

respectés. Un moment le sentiment de la discipline fut plus fort

que son emportement même, et il recula de deux pas, prêt à

s'incliner devant cette croix d'honneur que le jeune commandant

portait sur sa poitrine.

-- Que veut dire ceci et que voulez-vous? balbutia-t-il en

cherchant à se remettre; pourquoi vous mêlez-vous de choses où

vous n'avez que faire? Est-ce que je vous connais, moi? Vraiment,

je me demande de quel droit...

Tout en parlant, Palmer revenait à un examen plus net de la

situation; une sourde révolte se faisait jour à travers la

surprise qu'il avait éprouvée, et il était presque humilié de sa

défaillance d'un moment.

D'un geste prompt et brusque, il saisit un gobelet plein de gin

qui était sur la table, et en avala le contenu d'un trait.

-- J'use ici d'un droit que m'a donné miss Stevenson, répondit

Gaston avec calme, et ce droit, je l'aurais pris d'ailleurs de

moi-même, en présence des brutalités auxquelles vous vous

abandonnez.

-- Eh bien!... cela me déplaît!... répliqua Palmer, dont la main

continuait de tourmenter la poignée de son revolver. Je suis ici

chez moi, et j'entends...

-- Vous voulez que je me retire.

-- À l'instant même.

Gaston offrit son bras à la jeune femme, qui s'y appuya plus morte

que vive.

-- Venez, Madame, dit-il simplement; vous n'obtiendrez rien de ce

misérable, et il est plus prudent...

Déjà il faisait quelques pas vers la porte, mais Palmer s'y était

précipité avant lui et en occupait le seuil.

-- Vous ne partirez pas ainsi, insista-t-il avec rage; j'ai à

parler moi-même à miss Stevenson; les choses que j'ai à lui dire

l'intéressent seule, et elle restera ou sinon!...

Pour la seconde fois il tourna l'arme terrible sur la poitrine du

jeune commandant en lui ordonnant de s'éloigner.

Miss Stevenson, voyant le péril, s'était jetée dans les bras de

Gaston, essayant de le couvrir de son corps; mais ce dernier ne

l'entendait pas ainsi, et à bout de patience, supportant mal le

calme qu'il s'était imposé, il venait de se ruer sur le misérable.

Un coup de feu partit, avant qu'il eût eu le temps de

l'atteindre... et aussitôt la chambre retentit d'une effroyable

imprécation, suivie peu après d'un éclat de rire vif et clair.

-- Mille millions de diables! hurla Palmer en se dégageant du

nuage de fumée et en promenant autour de lui des regards

fulgurants...

Et il aperçut à deux pas la silhouette de Bob qui l'observait d'un

air gouailleur.

-- Eh bien! de quoi! dit ce dernier, sur un ton intraduisible pour

ceux qui n'ont pas fréquenté les faubourgs de Paris... Faut donc

mettre des manchettes pour parler à Monsieur!

Le petit mousse avait tout surveillé de la porte; quand il avait

vu Palmer menacer son maître, il avait fait un bond de chat

jusqu'à lui et s'était accroché à sa main, qu'il avait mordue

jusqu'au sang, de ses solides, incisives.

Cela avait suffi pour détourner le coup, et la balle du revolver

était allée se loger dans la cloison.

Cette intervention eut, du reste, des conséquences plus

importantes qu'on n'eût pu le supposer.

Gaston n'était pas resté inactif, de son côté, et profitant du

premier moment de trouble, il avait saisi le capitaine à bras le

corps et l'avait jeté à terre.

Ce fait accompli, il posa un genou sur la poitrine de l'ivrogne,

pendant que Bob lui garrottait les jambes avec du filin qu'il

portait toujours sur lui, par précaution.

Le capitaine était donc vaincu, et il ne s'agissait plus que de

profiter de la victoire.

Miss Stevenson le comprit et s'empressa de le questionner.

-- Vous voyez... dit-elle, la violence ne vous a servi de rien, et

le commandant tient maintenant votre vie entre ses mains... Mais

nous ne voulons pas vous faire de mal... et vous pourrez même, si

vous êtes docile, tirer un bon profit de la situation... Si vous

refusez de parler, nous vous abandonnerons ici, garrotté comme

vous l'êtes, sans espoir de secours... et vous périrez peut-être

de faim et de soif... avant que l'on ne vienne à votre aide... Si,

au contraire, vous consentez à me répondre, je vous laisserai ici

une centaine de dollars qui vous aideront à vivre selon vos goûts,

pendant une année au moins!... Dites maintenant... que décidez-

vous?

-- Je parlerai! je parlerai! grommela Palmer, incapable de faire

un mouvement.

-- Eh bien! voici la somme promise... Je la dépose sur cette

table, et elle sera à vous, dès que vous m'aurez donné les

renseignements que j'attends.

En parlant de la sorte, la jeune femme avait compté la somme

promise.

Au bruit de l'or tombant sur la table le visage du vieux marin

s'empourpra, à croire qu'il allait avoir un coup de sang.

-- Causons donc, poursuivit miss Stevenson... Quand vous m'avez eu

déposée dans le phare Saint-Laurent, mon père et vous, vous avez

dû vous occuper de mon enfant.

-- Il voulait le tuer!

-- Mais il ne l'a pas fait?

-- Non! parce que je l'ai menacé de le dénoncer.

-- Soit! je veux vous croire... mais cette enfant... qui en a pris

soin?

-- Une vieille femme.

-- Comment s'appelait-elle?

-- Jenny Turner.

-- Elle n'était pas du pays?

-- Elle habitait Québec...

-- Et elle y est encore peut-être?

-- Je le crois...

La jeune femme interrogeait, penchée avidement sur Palmer; sa voix

avait des intonations ardentes... De temps à autre elle s'arrêtait

pour essuyer la sueur qui glaçait ses tempes.

-- Mais l'enfant! l'enfant! insista-t-elle d'une voix étranglée et

sourde.

-- Ça, répondit Palmer, je n'en sais rien. Je voyageais, j'étais

souvent absent, surtout pendant les deux premières années. Et

puis, cela ne m'intéressait que médiocrement. Vous comprenez.

-- Mon Dieu!

-- Je vous dis ce que je sais.

-- Après, après.

-- Après? eh bien! voilà. Une fois, au retour de l'un de mes

voyages, la curiosité me prit d'avoir des nouvelles et je poussai

jusqu'à Québec.

-- Vous avez vu Jenny Turner?...

-- Je l'ai vue.

-- Elle avait ma fille?

-- Elle n'avait plus rien du tout!

Miss Stevenson se rejeta en arrière avec un cri rauque.

-- Eh quoi! rien! balbutia-t-elle... elle n'était pas morte, au

moins?

-- Non.

-- Qu'était-elle devenue?...

-- Un homme s'était présenté un jour à la vieille; il lui avait

donné une forte somme, et l'appât d'un gain considérable avait

décidé la Turner à livrer l'enfant qui, du reste, ne lui

rapportait pas grand'chose, et, n'était par conséquent qu'un

embarras pour elle.

Miss Stevenson se cacha la tête dans les mains.

-- Oh! lui! murmura-t-elle; c'est lui!...

-- À qui pensez-vous, Miss? fit Palmer.

-- Au comte de Simier.

-- Vous pourriez avoir raison.

-- Vous savez quelque chose de plus?

-- Oh! presque rien; mais tout de même cela peut bien avoir son

importance.

-- Qu'est-ce donc? Parlez!

-- Le comte de Simier n'avait-il pas consenti à contracter avec

vous un mariage par-devant la municipalité de Smeaton?

-- En effet.

-- C'était la seule preuve de votre union avec lui?

-- Il devait le croire du moins, car il ignorait que j'eusse fait

prendre moi-même un double de l'acte authentique; je ne pensais

pas à moi en agissent ainsi, mais je m'imaginais qu'un jour cela

pourrait, servir à ma fille.

-- Et vous avez bien fait.

-- Pourquoi?

---- Parce que, à l'époque où l'on est venu enlever à Jenny Turner

l'enfant que nous lui avions confiée, un incendie fut allumé à

Smeaton par une main criminelle, et tous les actes qui se

trouvaient au presbytère furent détruits.

Miss Stevenson ne répondit pas.

Une ombre épaisse passa sur son front et elle comprima sa poitrine

de ses deux mains nerveuses...

-- Rien! plus rien, dit-elle, en se redressant lentement... Ah!

n'importe... je ne veux pas m'abandonner encore, et avant de dire

un éternel adieu à la tombe de mon père, je me rendrai moi-même à

Québec et je verrai cette femme!

Puis, se levant tout à fait, elle se tourna vers Gaston de

Pradelle.

-- Venez! Monsieur, dit-elle d'un ton brisé; nous n'avons

maintenant plus rien à faire ici et nous pouvons nous retirer. --

Venez! Venez...

Et ils sortirent.

Comme ils arrivaient à la crique, au moment où les matelots de

_l'Atalante_ s'apprêtaient à embarquer, miss Stevenson s'arrêta.

-- Qu'avez-vous? fit Gaston surpris.

-- Je réfléchis, dit la jeune femme.

-- À quoi?

--Je vais rester à Smeaton.

-- Quel est votre dessein?

-- L'inhumation de mon père ne doit avoir lieu que demain, vers

onze heures; d'ici-là, j'ai le temps de me rendre à Québec.

-- Eh quoi! vous voulez...?

-- Je veux voir cette femme, cette Jenny Turner. Il est impossible

qu'elle résiste à mes prières, à mes larmes, et par elle je

saurai...

-- Êtes-vous bien décidée?

-- Oui, Monsieur, ne cherchez pas à me détourner; si vous saviez

comme j'ai hâte d'apprendre...

-- Soit! qu'il soit fait selon votre désir. Nous allons retourner

à bord, et demain nous vous y attendrons. N'avez-vous rien autre

chose à me demander?

La jeune femme comprima son sein de ses deux bras.

-- Vous avez été si bon jusqu'ici, dit-elle, que j'hésite presque

à réclamer de vous un nouveau service.

-- De quoi s'agit-il? Parlez.

-- Eh bien! je vais être seule, ici, et j'aurais désiré...

-- Achevez.

-- Le petit Bob.

-- Mon mousse?

-- C'est cela.

-- Vous désirez qu'il reste près de vous jusqu'à, demain?

-- Est-ce trop demander?

-- Nullement; et je crois, au contraire, qu'il pourra, en effet,

vous être fort utile. C'est un enfant futé, quoique très jeune, un

véritable Parisien, débrouillard, comme nous disons, et courageux,

ainsi que vous l'avez vu!

-- Alors, je le garde, fit la jeune femme.

Et s'adressant au petit mousse:

-- Tu veux bien rester avec moi jusqu'à demain? ajouta-t-elle.

-- Avec la permission du commandant! répondit le petit Bob, l'oeil

brillant et la figure souriante.

Quelques secondes plus tard, le canot poussait au large, et miss

Stevenson restait seule avec le petit mousse.

La jeune femme dormit peu.

Dès l'aube, elle était debout, et quand elle descendit, elle

trouva Bob qui attendait à quelques pas, regardant curieusement le

panorama de la cité se dégageant peu à peu des brumes du matin.

Sur la grève, une barque était au plein avec quatre hommes

d'équipage, qui paraissaient attendre.

-- Quelle est cette barque? interrogea, miss Stevenson.

-- C'est celle que j'ai frétée, répondit Bob; j'ai pensé que vous

perdriez beaucoup de temps à en chercher une, et je m'en suis

occupé pendant que vous dormiez.

-- Tu songes à tout. Quelle heure est-il?...

-- Cinq heures.

-- Et combien faut-il de temps pour aller à Québec?

-- Deux heures au plus.

-- Eh bien! partons! partons!...

Ils embarquèrent, et l'on appareilla aussitôt.

Il ventait bonne brise. Le bateau était monté par des pêcheurs

expérimentés, à qui ces parages étaient familiers.

C'est à peine s'ils mirent soixante minutes pour se rendre à

Québec.

Miss Stevenson était redevenue taciturne et sombre. Elle ne

parlait plus... Toute sa pensée, tout son coeur, tout son être,

allait à Jenny Turner.

Le difficile, l'impossible... était de la trouver.

Mais le hasard la servit au delà de ce qu'elle pouvait

souhaiter...

La vieille femme vivait toujours... elle habitait non loin du

port, où elle tenait une méchante auberge, connue de tous les

marins. Miss Stevenson ne tarda pas à être mise en sa présence.

Comme le temps était précieux, elle ne s'attarda pas en préambules

oiseux, et aborda tout de suite la question.

-- Je ne viens pas, dit-elle cependant, par manière de précaution

oratoire, je ne viens pas vers vous pour vous susciter des ennuis,

ni pour vous faire de la peine, mais vous pouvez me rendre un

grand service, car je vous jure que si vous voulez vous montrer

complaisante, vous n'aurez pas à vous en repentir!... Je suis

presque riche... et je serai généreuse... croyez-le, bien.

-- Que puis-je pour vous, Madame? demanda, la vieille, fort

surprise de ce début...

-- Vous pouvez me rendre la vie et aider à mon bonheur.

-- Comment?

-- Écoutez-moi; répondez-moi, surtout, avec franchise et sans

détour: il y a dix ans, un capitaine d'armes, du nom de Stevenson,

vous a confié une enfant, une petite fille, que vous avez promis

d'élever et de garder près de vous jusqu'au moment où on viendrait

la réclamer.

-- Est-ce vrai?

-- Mais...

-- Est-ce vrai? Par grâce... je vous en conjure.

-- J'ignore qui vous êtes. Pourquoi m'adressez-vous une pareille

question?...

-- Je m'appelle miss Fanny; je suis la fille du capitaine

Stevenson et la mère de l'enfant qui vous a été confiée.

-- Est-ce possible? On m'avait dit que vous étiez morte.

-- Qui cela? Ce n'est pas mon père, du moins.

-- Je ne l'ai jamais revu.

-- Ce n'est pas Palmer non plus.

-- Non.

-- C'est le comte de Simier, alors...

La vieille fit un geste d'effroi.

-- Eh quoi! vous savez! balbutia-t-elle.

-- Vous voyez! je sais tout, et vous nieriez en vain; d'ailleurs

vous n'avez rien à redouter. Je ne veux pas faire de scandale, je

ne m'adresse qu'à votre bonté, à votre coeur et à votre intérêt

même, car si vous parlez...

En prononçant ces derniers mots, la jeune femme tira de sa poche

une bourse pleine d'or et la montra à la vieille.

-- Si vous parlez, continua-t-elle, tout l'or que voici vous

appartiendra.

-- Dites-vous vrai? s'écria Jenny Turner les yeux brillants de

convoitise.

-- Sur la vie de mon enfant! je le jure.

-- C'est différent. D'ailleurs, comme vous dites, je n'ai rien à

redouter. On m'a remis votre enfant. Je l'ai gardée pendant deux

années et ce n'est que lorsque le père est venu me la demander.

-- Il y a longtemps de cela?

-- Huit années environ.

-- Ma fille en avait trois à peine.

-- C'est cela!

-- Et elle était bien vivante, n'est-ce pas? dites! dites!

La vieille leva les yeux au ciel et eut un geste d'admiration

rétrospective.

-- Pauvre chérubin, murmura-t-elle, si elle était vivante! et

jolie, et blanche, et gaie, avec des petites lèvres rosés et des

grands yeux noirs! C'est-à-dire que c'était une bénédiction, un

rayon de soleil, un gazouillement d'oiseau.

-- Mon Dieu! mon Dieu!... fit la malheureuse mère en étouffant un

sanglot.

-- Elle parlait déjà, la chère créature... poursuivit Jenny

Turner: et elle vous avait des petites mines, un babil, une

manière de marcher et de regarder qui n'était qu'à elle!...

-- Assez! assez! supplia miss Stevenson.

Sa poitrine se soulevait avec effort; les larmes brûlaient ses

yeux... Elle eût voulu crier et la voix s'étranglait dans sa

gorge.

-- Et c'est alors que le comte...? ajouta-t-elle comme à bout de

forces.

-- C'était un matin, comme à présent, répondit la vieille. Il faut

vous dire qu'à cette époque je n'étais pas heureuse; je vivais

misérablement, attendant toujours l'argent que votre père m'avait

promis, et qui ne venait pas... J'ai su depuis que cet argent

passait par les mains de ce misérable Palmer, et qu'il y restait;

la vie était donc très dure, et plus d'une fois déjà la petite

avait eu faim.

-- Horrible! c'est horrible!...

-- Alors, vous saisissez bien, il ne faut pas trop m'en vouloir.

Ce fut dans l'intérêt de l'enfant. Quand le comte vint, j'avais

épuisé toutes mes ressources; il vit la petite qui était toute

pâlotte. Il me dit qu'il était le père, me fit voir des papiers

qui le prouvaient, disait-il; enfin il me menaça tout en m'offrant

de l'argent si je cédais... et dans une pareille situation...

-- Vous lui avez remis l'enfant?

-- Cela valait mieux que de la voir mourir de faim.

-- Ô misère!...

-- Mais cela m'a bien coûté, allez, je puis le dire. On ne

comprend combien on aime ces petits êtres-là que lorsque le moment

vient de s'en séparer. Et si vous aviez vu comme elle pleurait,

comme elle me tendait les bras ... avec quelle voix déchirante

elle appelait sa mère!...

Miss Stevenson jeta un cri et fondit en larmes, en roulant sa tête

dans ses deux mains.

-- Sa mère! sa mère! répéta-t-elle d'un accent brisé, et pendant

qu'il l'enlevait, on me retenait, moi, dans cette prison où j'ai

passé dix années de ma vie à l'appeler et à la pleurer. Ah! ils ne

paieront jamais assez cher tout le mal qu'ils m'ont fait.

Mais voyons! voyons! ajouta-t-elle, le temps de la défaillance est

passé; il faut avoir le courage de regarder en, face

l'épouvantable réalité! Dites-moi, cet homme, le comte de Simier,

ne vous a-t-il pas fait connaître en quel lieu il habitait?

-- Non.

-- Il n'est resté que peu de temps à Québec?

-- Deux jours.

-- Il était seul?

--Un domestique l'accompagnait.

-- Vous savez son nom?

-- Il l'appelait Gobson.

-- Et lui, ce Gobson, ne vous a rien dit?

-- Peu de chose.

-- Mais quoi? quoi?

-- Il m'a dit qu'il partait avec son maître, qu'ils se rendaient

d'abord, à New-York, puis que de là ils iraient dans l'Inde.

-- Vous en êtes sûre?

-- Oui, Madame.

-- C'est bien! cela suffit. Vous êtes une brave femme, Jenny

Turner, et je vous remercie pour les soins vous avez donnés à mon

enfant. Il n'a pas dépendu de vous de le garder plus longtemps, et

je ne vous rendrai pas responsable de la méchanceté et de

l'infamie des autres. Prenez ceci, et quelquefois priez Dieu pour

qu'il m'accorde de revoir et d'embrasser un jour ma fille!

Et, prenant la tête de la vieille, dans ses mains, elle l'embrassa

à plusieurs reprises, et partit en courant vers le quai où était

amarré le bateau qui l'avait amenée.

Quand, une heure après, elle monta à bord, de _l'Atalante_, tous

les préparatifs de la cérémonie funèbre étaient terminés.

Le cercueil, recouvert d'un drap noir, avait été descendu dans la

chaloupe; les matelots se tenaient à leur poste, les avirons

levés; Gaston de Pradelle occupait l'arrière où une place était

réservée pour miss Stevenson.

Dès qu'elle eut embarqué, la chaloupe s'éloigna, se dirigeant vers

le bourg de Smeaton où le service devait être dit.

Ce fut du reste fort court et fort simple.

Quand on partit pour le cimetière, Gaston de Pradelle suivit le

cercueil, donnant le bras à miss Stevenson.

Derrière venait Maxime de Palonier, précédant les matelots de

_l'Atalante_; puis quelques curieux du bourg, et au dernier rang

le capitaine Palmer.

Le cimetière n'était pas éloigné de Smeaton. La fosse avait été

creusée pendant la nuit. Le prêtre catholique la bénit, et chacun

à son tour alla jeter l'eau sainte dans le trou noir.

Miss Stevenson sanglotait.

Pourtant, une fois la cérémonie achevée, elle se releva ferme et

résolue, et secoua énergiquement le front, comme si elle eût

voulu, au seuil de cette tombe, chasser toutes les mauvaises

pensées qui l'assaillaient.

Elle venait de dire adieu à son père, et peut-être lui avait-elle

pardonné.

Maintenant elle ne voulait plus songer qu'à son enfant.

Elle descendit vers la crique, sans précisément se rendre compte

de ce qu'elle faisait, tant elle était absorbée et soucieuse.

Gaston respectait son silence. Ce ne fut qu'en arrivant près de la

chaloupe qu'elle parut revenir à elle.

Elle regarda avec étonnement autour d'elle, et par un mouvement

spontané et pour ainsi dire irréfléchi, elle tendit les deux mains

au jeune commandant.

-- Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas!... dit-elle avec

abandon, pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi!

-- Je n'ai fait que mon devoir, Madame, répondit Gaston d'un ton

ému, et tout autre à ma place...

-- Non! non! ne cherchez pas à vous dérober à ma reconnaissance,

en diminuant le service que vous m'avez rendu... Moi du moins,

Monsieur, je n'oublierai jamais le jour où j'ai eu le bonheur de

vous rencontrer... et, en vous disant adieu...

-- Qu'allez-vous faire?

-- Oh! ma conduite est toute tracée.

-- Vous avez vu Jenny Turner?

-- Oui, Monsieur.

-- Que vous a-t-elle dit?

-- Des choses bien vagues, en réalité; mais il n'en faut pas tant

à une mère qui veut retrouver son enfant.

-- Où irez-vous?

-- Tout à l'heure, je vais retourner à Québec: dans quelques

jours, j'aurai, gagné New-York, et de là...

-- De là?...

-- À moins que Dieu ne m'abandonne tout à fait, avant que l'année

se soit écoulée, j'aurai rejoint le comte de Simier, et il faudra

bien qu'il m'apprenne ce qu'il a fait de ma fille!

-- Alors, vous n'avez plus rien à réclamer de moi!

-- Non, Monsieur, non. Mais du plus profond de mon coeur, merci

encore une fois pour tout le bien que vous m'avez fait.

Puis, comme si elle eût eu regret de le quitter déjà, elle retint

sa main, et oublia son regard sur son front.

-- Vous avez un père? dit-elle d'un accent troublé.

-- Non, Madame, répondit Gaston, un peu surpris de la question.

-- Au moins, votre mère vit.

-- Mon père et ma mère sont morts.

-- Eh bien! reprit-elle, à votre âge, la vie commence à peine, et

plus d'un bonheur vous est réservé en ce monde. Vous serez aimé un

jour, bientôt peut-être, par quelque femme digne de vous, et,

d'avance, j'appelle sur celle que vous aurez choisie toutes les

bénédictions du Dieu juste et bon.

Et ayant ainsi parlé, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut

bientôt sans oser regarder en arrière.

-- Malheureuse femme! murmura Gaston.

-- Malheureuse femme, sans doute, répliqua Maxime qui marchait à

ses côtés; mais, tout de même, elle vous a un regard à donner le

frisson, et je ne voudrais pas être à la place de M. le comte de

Simier le jour où elle le repincera.

-- Mais le _repincera-t-elle_? fit Gaston en souriant malgré lui

au dernier mot de son ami.

Celui-ci eut un geste insouciant.

-- Ça, c'est son affaire, répondit-il. Mais je serais assez

curieux de voir la tête que fera le comte, quand il se trouvera en

présence de la mère de l'enfant!

La Recluse · 第 6 / 44 题