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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--48e LIV. Nº 48.--2 Décembre 1905.
[Illustration: Les murailles de Sfax, véritable décor
d'opéra....--D'après une photographie.]
LA RÉGION DU BOU HEDMA (SUD TUNISIEN)
PAR M. CH. MAUMENÉ.
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna. -- La
forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. -- Le Bou
Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements indigènes. --
L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La plaine des Ouled bou
Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir Saad. -- Manoubia. -- Khrangat
Touninn. -- Sakket. -- Sened. -- Ogla Zagoufta. -- La plaine et
le village de Mech. -- Sidi Abd el-Aziz.
[Illustration: Salem, le domestique arabe de l'auteur.--D'après une
photographie.]
Quand on quitte Sfax par le chemin de fer de Gafsa, on fait un long
circuit autour des murailles de la ville, véritable décor d'opéra au
milieu des cimetières arabes, plus vastes et plus peuplés que la cité
des vivants; puis, quand on a dépassé le dernier olivier de la «forêt
sfaxienne», commence un désert nu et triste, animé seulement par le
petit village de pêcheurs de Maharess, aux coupoles blanches aperçues
à travers des feuillages grêles; et pendant près de deux cents
kilomètres, la voie s'allonge indéfiniment, en lignes droites ou
courbes, suivant que le pays est plat ou montagneux, uni ou coupé de
ravins; mais c'est le vide absolu qu'elle traverse, jalonnée de loin
en loin par des baraques qui sont des gares, et qui deviendront--il
faut du moins l'espérer--des centres de colonisation.
À Mazouna, m'attendent mes chevaux et mes deux cavaliers: Salem,
premier valet de chambre, et Amor Nefti, premier cuisinier. Mazouna,
où je descends, est un de ces vagues points où s'arrête le train; il
n'aurait aucun droit de porter un nom, s'il n'avait pas la chance de
posséder la sépulture de Lella Mazouna, une sainte du calendrier
musulman, et serait éternellement resté le désert si le hasard avait
fait passer la voie ferrée à quelques kilomètres plus loin.
C'est la station la plus proche du Bou Hedma, région halfatière, où je
me rends; mais, en attendant qu'il y pousse un village, la
colonisation n'est encore représentée que par un Anglais, acheteur
d'halfa, un juif tunisien, qui n'achète rien et cherche à vendre ce
qu'il n'a pas, et l'homme de la gare.
J'aperçois mes deux Arabes, qui s'avancent avec dignité; ils sont
suivis d'un troisième, qu'ils paraissent avoir attaché à leur service,
et qui est sommairement, mais majestueusement vêtu d'un morceau de
calicot très sale: informations prises, ce dernier, Abdallah
el-Medhebi, est le fils d'un propriétaire de chameaux, qui a besoin de
quelque argent, et que messieurs mes serviteurs ont engagé pour mon
compte, lui et ses deux bêtes, à raison de cinq francs par jour,--le
tout. Je demande à voir: les chameaux sont solides, Abdallah aussi. On
charge le campement, les bagages et les caisses de provisions; le père
d'Abdallah, en un déshabillé aussi galant que son fils, aide à
l'opération, et, moins d'une heure après mon arrivée, nous partons à
travers les cailloux de la montagne, tandis que le père de mon nouveau
domestique me réclame déjà la première journée du salaire dû à son
rejeton, ayant besoin, me dit-il--et je le crois sans peine--de
s'acheter une chemise.
Bien que nous ne soyons qu'à la fin de mai, le soleil est cuisant; la
réverbération, dans ces roches calcinées, est intense, et l'heure de
midi se fait terriblement sentir. Ayant pris une certaine avance sur
mon convoi, qu'escorte Amor Nefti, endormi déjà sur son cheval, je me
tapis pour déjeuner dans le fond d'un ravin dont la paroi projette
quelques centimètres d'ombre, tandis que Salem se couche sous le
ventre des chevaux pour s'abriter du soleil. Le résultat de cette
halte en embuscade est de causer une panique aux chameaux lorsqu'ils
nous aperçoivent subitement, et les voilà échappés dans la montagne,
culbutant leurs chargements, et traînant après eux, dans un galop
affolé, mon matériel qui se bat avec les rochers du djebel Zebbès:
chasse à courre, hallali émotionnant; rien de cassé! on recharge, on
repart, et la journée se passe sans autre incident.
[Illustration: Carte de la région du Bou Hedma (sud tunisien).]
Vers le soir, le paysage change--heureusement! Nous descendons dans la
vallée de l'oued Hadedj, «le ruisseau des coloquintes», et, des
dernières pentes de la montagne, je découvre un horizon blanc
éclatant, brillant comme un miroir: c'est la nappe de sel de la
Sebkhrat en Nouaïl; et, plus près, une petite tache rouge perdue dans
la verdure grise d'arbres disséminés, car, ici, il y a des arbres,
quelques arbres, et c'est la grande particularité de cette région.
C'est le Bled Thala, la «forêt de gommiers», comprenant, sur une
vingtaine de kilomètres, un arbre environ tous les cinquante mètres;
mais, après cette traversée de pays calciné, cette verdure
discrète--oh! combien!--est infiniment reposante pour la vue et pour
les nerfs. Entre cette chaîne de montagnes brûlées et cet horizon
étincelant, on lui sait gré de ne pas avoir, elle aussi, exagéré la
note, et l'on n'en veut pas à cette «forêt» de n'être qu'une forêt
relative.
Mais, pendant que le soleil baisse, nous marchons vers la tache rouge,
qui est le toit en tuiles du bordj d'Aïn Cherchara, la «source des
Cascades». Et maintenant, en me retournant, j'aperçois un spectacle
véritablement merveilleux: la longue chaîne de montagnes dont je viens
de contourner l'extrémité est, est fendue en deux, une brèche immense,
pratiquée par un torrent auquel il ne manque actuellement que de
l'eau, s'arrondit en un vaste cirque, et, sous la lumière encore vive
de cette fin de journée de printemps saharien, à travers cette
embrasure béante de l'avant-chaîne, teintée d'un jaune doré, la masse
du Bou Hedma apparaît à l'arrière-plan, nuancée des tons les plus
tendres, roses et bleus, gris de perle et lilas. Et toute cette féerie
de lumière s'apaise et devient très douce, pendant que l'ombre
s'épaissit sur la bande de verdure de l'oued Hadedj, sur la forêt de
gommiers. Et avec la nuit, la paix profonde du bled tombe sur cette
nature déserte, et l'on se sent vivre très agréablement.
[Illustration: Les sources chaudes de l'oued Hadedj sont sulfureuses
(page 568).--D'après une photographie.]
J'arrive au bordj où mon convoi est déjà installé, et Amor Nefti en
train de tourner patiemment devant un feu de fumerons un poulet étique
embroché dans une épine de gommier; heureux de n'avoir pas à déplier
les tentes, pour ce premier soir de route, je bénis le service des
Travaux Publics tunisiens d'avoir bâti ce caravansérail sur cette
piste écartée. L'endroit est fort bien choisi, et une source abondante
permet d'y entreprendre des plantations; mais, quelque désert qu'il
paraisse maintenant, il a été habité à une époque reculée. Un centre
_préhistorique_ (et par ce mot, il faut entendre que les tribus
disparues qui l'ont établi n'ont laissé aucune trace dans
l'histoire), existait au pied de la montagne, sur les deux rives de ce
ravin, et jusqu'auprès d'une autre source, aujourd'hui presque
éteinte, Aïn en Noua, que trois palmiers solitaires, égarés dans ces
rochers, signalent de loin aux regards. Quelques «cromlechs», et de
longues enceintes mégalithiques, bien visibles sur le sol, sont les
seuls restes de cet habitat. Ces enceintes rectangulaires, précédées
d'un étroit défilé qui en étranglait l'entrée, étaient probablement
des parcs à troupeaux, et, à l'intérieur, de petites logettes,
ménagées dans les angles ou le long des flancs, servaient de chambres
ou de gourbis à la famille. J'interroge Salem, qui chemine derrière
moi en somnolant sur sa selle, et le force à s'apercevoir que ce sont
là des constructions. Il en est aussi étonné que sa nature d'Arabe lui
permet de l'être, c'est-à-dire médiocrement, et trouve tout de suite
une explication qui satisfait complètement sa curiosité peu exigeante:
«_En nass mta bekri!_, me dit-il: Les hommes d'autrefois!» Pour
l'Arabe, même intelligent et suffisamment lettré, toute construction
ancienne, qu'elle soit romaine, phénicienne, byzantine, vandale,
berbère ou espagnole, a pour auteurs les «nass mta bekri» ou les
«djahela», les «idolâtres».
Par la coupure de l'oued Cherchara, j'ai tenté de pénétrer dans
l'intérieur de la montagne, et de remonter le cours du torrent qui
chemine au fond d'un étroit corridor entre ces deux chaînes si
curieuses par leur parallélisme absolu. Abdallah prétend qu'on ne peut
y passer, mais je suis sûr que ce «chamotier», comme l'appelle Salem,
qui se pique de parler français, n'en sait rien.
À l'entrée des gorges, j'aperçois un Arabe qui lave ses guenilles;
complètement nu, il a l'air d'un _anthropoïde préhistorique_; chacun
de nous, à tour de rôle, lui demande des renseignements; il pousse des
grognements, mais ne répond rien; je finis par deviner qu'il est
sourd-muet. Mes animaux, l'un après l'autre, chavirent dans les
rochers, ou s'enlisent dans d'épais bourbiers, cachés dans une forêt
de roseaux; je dois leur faire rebrousser chemin, et, pour gagner la
source d'eau chaude de l'oued Hadedj, prendre au sud de la chaîne.
À travers un steppe de cailloux, où de rares jujubiers ont eu
l'invraisemblable énergie de pousser leurs boules d'épines, je chemine
toute la matinée.
Dans les bas-fonds où quelque peu de terre végétale a résisté aux
vents et aux ravinements, des traces de ruines romaines, des citernes
détruites ou comblées; à distance, des bandes de gazelles qui partent;
des outardes; enfin, de temps en temps, la forêt de gommiers qui se
révèle par un arbre. Grêle, armé d'épines féroces, bois sans verdure
et sans ombre, le gommier, cousin de l'acacia, est bien l'arbre
rébarbatif qui convient à cette nature inhospitalière et avare.
Sorti d'une étroite crevasse de la montagne, l'oued Hadedj, dès son
entrée dans la plaine, creuse une profonde rigole, aux parois à pic.
On arrive dessus sans l'apercevoir, et c'est une joie pour les yeux
que ce long serpent de verdure qui se déroule souterrainement, ces
corbeilles de roseaux et de lauriers qui s'étouffent à l'envi sur des
eaux invisibles. Et tout de suite, sur cette mince largeur d'une
centaine de mètres, c'est la vie qui grouille, des troupeaux de
chèvres et de moutons, qui boivent, bêlent et barbotent.
On se demande, après la traversée de ce steppe vide, d'où tout cela
sort, et dans quel néant cela va disparaître.
Une fois descendu dans son lit, je m'aperçois que cet oued si charmant
est un bourbier qui sue la fièvre, et où grouillent les sangsues dans
des mares aux reflets cuivrés. Je le remonte pour gagner les sources;
mais, peu à peu, le ravin se rétrécit, s'encombre de rochers:
impossible d'y circuler.
Heureusement nous découvrons un Arabe: c'est un homme de Mech, petit
village à une quinzaine de kilomètres de là, dans la montagne. Comme
les gens de Mech n'ont pas d'eau, celui-ci vient laver sa chemise et
sa peau, et monte aux sources d'eau chaude. Nous suivons ce
blanchisseur à cheval dans un dédale de roches, par des crevasses et
des éboulis où il est impossible de distinguer la moindre trace de
sentier, et nous arrivons enfin à une terrasse où pousse une
forêt..... de six gommiers, sorte de presqu'île en vraie terre,
enserrée dans un cirque de rochers, dominant une vasque d'eau claire
alimentée par de petites cascades murmurantes qu'ombragent des masses
de feuillage. Les eaux sont tièdes, et leur température a développé
une végétation luxuriante; il pousse des capillaires et des palmiers
même sur les rochers. Des bosquets de lauriers encombrent les
crevasses de l'oued, et leurs innombrables fleurs, épanouies en ce
moment, piquent dans ces verdures sombres des étoiles roses
tremblotantes; au-dessous, ce sont des refuges d'ombre épaisse; par
places, des gerbes de roseaux lancent dans l'air bleu leurs plumets
grêles; et, sous la grosse lumière, toutes ces nuances de vert et de
rose, dans ce cadre de rochers dorés, forment une très douce harmonie
de couleurs.
[Illustration: L'oued Hadedj, d'aspect si charmant, est un bourbier
qui sue la fièvre.--D'après une photographie.]
Je ne sais comment les chameaux s'en tireront pour amener jusqu'ici
leurs chargements, mais c'est dans ce coin d'Eden qu'on dressera les
tentes.
Toute médaille a son revers: ces eaux si limpides, d'une transparence
azurée, sont abominablement sulfureuses, et, chauffées à ébullition,
dégagent une immonde odeur d'oeuf pourri. Je ne puis avaler la soupe,
à l'eau d'Enghien, que m'a pourtant si soigneusement confectionnée
Nefti, et la poule qui a mijoté dans le bouillon, semble sortir d'un
bain de Barèges. Je suis réduit à dîner de sardines et de confitures,
et je m'endors au chant des grenouilles.
Aussi, dès le grand matin, nous plions bagage, et le soleil, à son
lever, nous aperçoit en train de festonner à travers les rochers de
l'oued, pour gagner Bir Saad, où je veux coucher ce soir.
[Illustration: Le cirque du Bou Hedma.--D'après une photographie.]
Ce pays est fait de contrastes: des régions les plus désolées, on
passe subitement, sans transition, dans des zones très riches; des
déserts du Sinaï, à la terre de Chanaan. La plaine des Oulad Bon Saad
est couverte, à l'infini, de blés et d'orges mûrs, il n'y a plus de
sentiers, plus de pistes, et la circulation y est aussi
difficile,--d'une autre façon--que dans la «hamada» que je quitte.
Les Oulad bou Saad font la moisson, et, de distance en distance, des
groupes de tentes semblent avoir poussé au milieu des blés.
De très loin, par cette lumière intense, j'aperçois une petite coupole
blanche, dont le dôme, abrité sous un groupe de gommiers, semble
flotter au-dessus de la mer immobile d'épis; et, pendant des heures,
je me dirige vers lui: c'est un marabout, construit au bord même de
l'oued; celui-ci, avec son lit très large, plat et encombré de
cailloux, ne fait qu'une ride insignifiante au milieu de cette plaine
infinie qu'il traverse dans toute sa longueur. Je veux entrer à
l'intérieur, pour m'y mettre à l'ombre et y déjeuner; des cris
perçants sortent de derrière le tombeau du saint patron: ce sont des
femmes, il y en a au moins une dizaine, serrées en tas dans le coin le
plus sombre. J'essaie de les apprivoiser par d'aimables paroles,
puis--argument supérieur--par des sous que je leur jette. Les voilà
calmées. Ce sont du reste, presque toutes, d'horribles mégères, veuves
de leurs dents et de leurs cheveux, ceux-ci remplacés par des paquets
d'étoupe jaune.
«Ce n'était pas la peine, leur dis-je, de faire tant de vacarme; vous
savez bien que vous n'avez plus rien à craindre!»
Elles se fâchent, et je suis obligé de leur donner quelques sous de
plus, tandis que Salem, jovial, leur débite des galanteries douteuses.
Il en profite, du reste, pour faire tenir les chevaux par une de ces
dames, et entrer derrière moi.
«Qu'est-ce que vous faites là-dedans, ô femmes!... vos prières?»
Elles sont venues, profitant de la moisson, pour amener une vieille
infirme que l'influence du saint va guérir, bien sûr, de sa paralysie;
et, par la même occasion, elles castrent des agneaux et des chevreaux
qui seront ainsi sous la protection du marabout et engraisseront plus
vite.
Je m'assois au milieu de ces nymphes, et tout en déjeunant, leur
distribue quelques bribes de pain, et des sardines, et la boîte vide
avec un peu d'huile au fond; elles se disputent l'huile d'abord, la
boîte ensuite; la causerie devient familière, et tout mon pain y
passe, au grand déplaisir de Salem, habitué à compter sur cet appoint
à son déjeuner.
«Comment s'appelle-t-il, le marabout? dis-je en remontant à cheval,
pendant que toutes les femmes se pressent jusqu'à la porte, touchant
mes vêtements, mes chaussures, mes gants, avec une curiosité
indiscrète, mais bien drôle.
--Sidi haoua el oued! (Monseigneur voici la rivière!).
--Mais ce n'est pas un nom, ça!
--Si, c'est un nom! parce que le marabout indique bien le lit de la
rivière, qui, sans cela, dans la plaine, serait bien difficile à
trouver.»
Singuliers saints musulmans, qui jouent dans le désert le rôle de
poteaux indicateurs!
Enfin, Bir Saad, (le puits de Saad)!
Dans une vallée pierreuse et brûlée du soleil, ce bordj n'a que le
mérite d'avoir le puits dans sa cour, et il n'y en a pas d'autre dans
le pays. Aussi, est-ce une caravane permanente d'Arabes qui viennent,
de très loin, avec leurs bourricots ou leurs chameaux, faire leur
provision d'eau. Au moment où j'arrive, une famille d'Oulad bou Saad
nomades est en train de se ravitailler: le père, debout sur la
margelle du puits, et la mère, une duègne aux cheveux d'étoupe jaune,
dirigent le travail et font plonger la «delou»; les filles, nièces et
cousines, six jeunesses solides, attelées à une corde d'une trentaine
de mètres, la tirent en courant, remontant la «delou» pleine, que les
parents déversent dans une collection de peaux de bouc empilées près
du puits. Les frères, les maris, les amants aussi de ces dames, assis
par terre, les regardent travailler, en fumant élégamment des
cigarettes. Et le spectacle ne manque pas de charme, car il fait très
chaud, ces dames se sont mises à leur aise, et deux d'entre elles sont
de fort beaux modèles. Je voudrais en faire la photographie, mais la
présence de l'élément mâle de leur famille rend ces jeunes personnes
farouches. Elles se dépêchent de charger les piles de «guerbas»
pleines, sur de pauvres bourricots, qui, sous ce chargement poilu,
ruisselant et étrange, perdent toute figure asine et ont l'air
d'animaux fantastiques. Et tout ça disparaît à travers le bled.
Je me rattrape de mon insuccès avec une fillette qui vient toute
seule, tirant par la figure un monumental chameau et portant à la main
un pot plein de lait. Manoubia est une petite paysanne d'une douzaine
d'années, à la physionomie grimaçante de jeune guenon, à la démarche
alerte, souple et décidée. Sans la moindre gêne, et tout en jouant
avec les bijouteries arabes dont elle est garnie, elle me raconte que
ses parents font la moisson entre Sidi haoua el oued et la montagne, à
trois heures d'ici; elle apporte de l'orge à son cousin, qui est l'
«assess» (gardien) du bordj, et elle remportera en échange des
galettes au campement.
«Je te donnerai «noss frank» (une pièce de dix sous), Manoubia, pour
faire ton portrait avec ton chameau.»
Cette petite bonne femme, qui, pour la première fois de sa vie, cause
avec un étranger, a compris tout de suite, et, d'elle-même, s'appuie à
son chameau, et prend la pose la plus naturelle, la plus paysanne du
bled, avec son pot à la main et son pied en l'air; puis monte sur
l'animal, s'allonge au milieu du chargement, étale ses jambes, cale
ses pieds, arrange sa jupe de cotonnade, et disparaît aussitôt dans la
plaine.
[Illustration: L'Oued Hadedj sort d'une étroite crevasse de la
montagne (page 568).--D'après une photographie.]
Je pars de Bir Saad pour Sakket, le village des Oulad bou Saad
sédentaires, des montagnards qui cultivent des jardins d'oliviers et
de figuiers, et logent dans des maisons; leur montagne, tout allongée
d'ouest en est, est formée d'une série de plissements successifs, et,
pour y pénétrer, il faut traverser le «khrangat Touninn» (le défilé de
Touninn). Le sentier de Bir Saad à Sakket semble venir se heurter
contre un énorme rocher, d'une soixantaine de mètres de haut, à paroi
verticale; de loin, je me demande où va passer la piste. Mais voici un
chameau qui sort d'une crevasse de la roche, puis un deuxième, puis
toute une caravane. Cette crevasse oblique, large à peine de 2 mètres
à certains endroits, est le résultat du travail séculaire de l'oued
Touninn, torrent aux eaux intermittentes, qui a dû d'abord s'y briser
longtemps en cascades, avant d'en avoir fait un passage; les rustiques
ingénieurs de la tribu ont complété le travail de l'oued en aménageant
dans cette fissure, à même le lit du torrent, une grimpette en zigzag;
les tournants en sont un peu brusques, les pierres glissantes, et il
faut une certaine attention, lorsqu'on est à cheval, pour ne se briser
ni le crâne ni les genoux contre les parois. Malgré ça, tout le
trafic du pays y passe, chameaux, bourricots et gens, olives, figues,
laines et grains; c'est la grande route de Sakket à el Aïacha, et, du
reste, de tout le massif.
[Illustration: Manoubia est une petite paysanne d'une douzaine
d'années (page 570).--D'après une photographie.]
Dans l'intérieur de la montagne, après le passage de cette barre de
rochers, l'aspect change; le lit de l'oued et tous les petits ravins
qui y affluent sont des jardins, oh! pas bien fertiles, car le terrain
est fait de plus de cailloux que de terre, et pour empêcher celle-ci,
tellement rare et précieuse, de profiter des pluies pour descendre
dans la plaine, les gens ont aménagé ces ravins en biefs successifs, à
l'aide de barrages en pierres qui épaulent les terres et les
retiennent. Chacune de ces terrasses est plantée de quelques oliviers
ou figuiers, assurés eux-mêmes par une cuirasse de pierres sèches qui
les fixe à leur place.
[Illustration: Un puits dans le défilé de Touninn (page 572).--D'après
une photographie.]
Dans le lit de l'oued, au milieu des rochers, un puits, Bir Touninn,
et, naturellement, un grouillement de gens qui tirent de l'eau, et de
troupeaux qui boivent, tableau biblique toujours amusant.
Sakket: un gros village, sur lequel on arrive sans s'y attendre; et,
après la traversée de ces chaînes de rochers, une telle agglomération
d'habitations est une surprise. C'est d'abord, dans un creux de
montagnes, une petite corbeille de beaux oliviers, entourés de
clôtures et de haies de cactus, et plus loin, le long du ravin de
l'oued Sakket, un chaos de cases en pierres sèches et de terrasses en
terre battue. Les quatre fractions des Ouled bou Saad sédentaires,
réparties en quatre quartiers séparés par des tentatives de rues,
chevauchent ainsi sur les deux rives de l'oued; une teinte générale de
boue séchée est la note caractéristique de cette capitale, et les
quelques coupoles blanchies à la chaux qui pointent au milieu de ces
masures semblent détonner dans cette symphonie en jaune.
[Illustration: Le ksar de Sakket abrite les ouled Bou Saad
sédentaires, qui cultivent oliviers et figuiers.--D'après une
photographie.]
Le village paraît abandonné, bien que les maisons soient ouvertes;
mais elles le sont, d'abord parce qu'elles n'ont pas de portes, le
bois étant rare, et ensuite parce qu'il n'y a rien à y voler. J'entre
dans une de ces cases, personne! dans une autre, puis dans une
troisième, personne! Enfin, je découvre un vieux, vautré comme un sac,
dans le coin d'une cour; je l'appelle, il ne bouge pas; je le secoue,
il se dresse, pris d'épouvante. Je lui demande le chemin de Bou
Hamram, «ksar» voisin; il pousse des cris inarticulés! C'est encore un
sourd-muet! Une fois rassuré par une pièce de deux sous, il me mène
dans une autre maison, au bout du village, et là, je trouve un autre
Ouled bou Saad; celui-ci n'a qu'un bras! C'est la Cour des Miracles,
ici! Le sourd-muet se sauve et me laisse avec le manchot, qui
m'explique que tout le monde est à la moisson, dans la plaine, hommes,
femmes et enfants; il ne reste dans le village que ces deux
représentants de la tribu, comme «assess» (gardiens). Cet infirme est
intelligent, et même lettré; il est «khrodja» (secrétaire) du cheikh;
je cause longuement avec lui, et il m'apprend sur sa tribu des choses
intéressantes. D'après ses histoires, je crois que les Ouled bou Saad
sont un mélange de Berbères et d'Arabes: un petit groupe de Berbères
autochtones habitait primitivement le djebel Biada et le Bou Hedma, et
ce furent les fondateurs des villages troglodytes dont on trouve les
restes dans toute cette montagne, des «ksour» ruinés bâtis à la
manière kabyle sur les sommets rocheux, et peut-être aussi de ces
enceintes mégalithiques dont j'ai parlé. Ces Berbères primitifs,
refoulés par les invasions musulmanes, abandonnèrent Biada et Bou
Hedma et se réfugièrent dans cette partie de la chaîne, plus difficile
d'accès. Des transfuges arabes, gens qui avaient commis quelque crime
dans leur tribu, vinrent s'abriter auprès d'eux, et firent souche des
diverses fractions arabes qui, peu à peu, s'amalgamèrent en une même
confédération, avec le noyau primitif, et ont, en collaboration, fondé
ce village de Sakket. Des Berbères, ces gens ont conservé les
habitudes d'isolement, d'indifférence religieuse, et même d'idolâtrie,
car le culte musulman s'entremêle chez eux, paraît-il, à un
superstitieux souvenir pour des divinités qui répondent aux noms très
variés de Fonda, d'Amzor, d'Okcha, etc., et ne sont assurément
classées dans aucun panthéon.
[Illustration: De temps en temps la forêt de gommiers se révèle par un
arbre (page 568).--D'après une photographie.]
À part les années de belle récolte, comme celle-ci, les Oulad bou Saad
sont de pauvres gens. Ils se livrent à la fabrication du goudron avec
le bois des thuyas de leurs montagnes, et leurs femmes tissent de
grossiers burnous, car leurs troupeaux donnent environ 9 000
kilogrammes de laine par an. Peu commerçants, et peu désireux de voir
les étrangers pénétrer dans leurs rochers, ils portent leurs produits,
même leur huile, à Gafsa ou au Kef, et n'ont pas de marché dans la
tribu.
De Sakket à Sened, on remonte l'oued Kebir, le fleuve des Oulad Bou
Saad, qui forme cette belle plaine si riche en céréales; mais ici,
jusqu'à sa tête, dans les rochers du Kef Biada, c'est un abîme
profond. Et il est à croire que les gens de Sakket, désireux de ne pas
être dérangés chez eux, ont mis tous leurs soins à rendre leur sentier
aussi dangereux que possible: tournants brusques sur le vide du ravin,
longues strates glissantes, roches en escalier, rien n'a été oublié
pour essayer de casser les jambes des chevaux et les reins des
cavaliers. L'énorme masse d'El Biada (la Blanche) se détache, isolée,
entre deux échancrures de la muraille de montagnes; j'y grimpe par ce
sentier de chèvres; au sommet, couronnant une plate-forme
triangulaire, une citadelle berbère, très ruinée; en bas de la roche,
deux marabouts. De toutes parts, des escarpements et des précipices.
Dans ce désert, je ne rencontre qu'un Arabe, poussant à coups de
trique un misérable bourricot surmonté d'un chargement informe et
ballottant; vu de près, ce paquet mal équilibré est la femme de ce
touriste. Nous nous arrêtons pour faire le bout de causette
obligatoire, et je m'apprête à lui demander des renseignements sur le
chemin et les points d'eau; mais il me prévient en me posant lui-même
la question que je préparais. «D'où sors-tu donc?» lui dis-je.
Le pauvre homme est un _oukil_ (intendant) des Kadriya (secte
religieuse de Sidi Abd el-Kader et Djilani, de Bagdad); il vient de
Tebessa faire la tournée des ouailles de la secte pour tâcher d'en
tirer quelques offrandes.--«Et comment vont les affaires? donnent-ils
beaucoup aux marabouts, tous ces «kbaïls»?»
Il répond évasivement, mais son équipage ne semble pas indiquer une
situation financière bien florissante.
Une coupure brusque dans la montagne, découvre tout d'un coup
l'immense plaine de Maknassi, et, sur les sommets qui commandent ce
«khrangat», deux citadelles berbères se font face; mais elles sont en
ruine. Abandonnées aussi, les crevasses de roches où habitaient
autrefois les gens de Sened, qui ont pratiqué longtemps le
troglodytisme! Les nouveaux villages des Senedi et des Nassri
s'étagent actuellement sur les deux rives du ravin.
Je ne trouve, ici non plus, âme qui vive en ces tanières. Ainsi que
leurs voisins de Sakket, les Senedi et les Nassri sont à la moisson,
et je continue mon chemin en suivant, entre les montagnes, un
véritable corridor, jusqu'aux Ogla Zagoufta, où j'arrive au coucher du
soleil. Perdus dans un paysage sinistre, ces puits saumâtres,
sulfureux, chargés de tous les détritus organiques que les pluies ont
entraînés dans le ravin, sont les seuls points d'eau de cette région
terriblement assoiffée.
Dès le grand matin, je suis réveillé dans mon sévère campement par des
voix de femmes. Ce sont des pauvresses qui arrachent l'halfa dont ces
montagnes sont une inépuisable mine. La vie mi-sédentaire mi-nomade
des bourgeois de tous ces villages s'agrémente du métier d'arracheur
d'halfa. Quand l'un d'entre eux a besoin d'argent de poche, il se fait
halfatier, et, peut, en travaillant bien, arracher de 100 à 150
kilogrammes d'halfa dans la journée; il transporte sa récolte à
Maknassi, station du chemin de fer à quelques heures d'ici, où se
tient le marché de cette graminée, et la «Compagnie Anglaise» lui
achète de trois à cinq francs la charge de 100 kilogrammes.
La plupart du temps, l'Ouled bou Saad est doublé d'une femme, parfois
de plusieurs; il les fait travailler à l'arrachage, les regarde faire,
et se contente de charger le chameau et d'aller vendre l'halfa. Il
garde l'argent. Et cela lui permet, avec le produit de quelques jours
de travail, de se rendre à Sfax ou à Gafsa--à pied, bien entendu,--de
s'y procurer les objets qui lui sont nécessaires; de faire la noce, ce
qui, pour lui, consiste à voir danser les femmes les plus horribles,
au son d'une musique sauvage, en buvant des tasses de café bourbeux,
et enfin de rapporter à la sienne, s'il est un bon mari, un bijou faux
quelconque, que l'orfèvre juif lui a garanti «vrai argent».
Ce matin, par la lumière blonde, très douce, ce bled de Zagoufta
paraît moins rébarbatif, et, sorti des gorges de ce torrent sans eau,
j'entre dans la vallée de l'oued Terli: de jolies petites plaines
jalonnées de «betoums» (pistachiers térébinthes) qui s'habillent en ce
moment d'un feuillage printanier. Cette vallée a dû être, autrefois,
très cultivée, fertile en céréales et en oliviers; les ruines
romaines, les citernes, les postes fortifiés échelonnés de distance en
distance, en sont une preuve. Je retrouve même, au centre d'un groupe
important de fermes détruites, et de pressoirs à huile, les restes
très distincts d'une basilique chrétienne. Il y eut ici un centre
agricole important de populations sédentaires et civilisées, qui
subsista vraisemblablement jusqu'aux premières invasions musulmanes.
Les Arabes appellent ces ruines «ksar el hadid» (le château du fer), à
cause des pierres calcinées amalgamées de fer fondu qui couvrent le
sol.
Mech: une surprise! je pensais trouver un village, je n'en vois pas;
il n'apparaît, à perte de vue, qu'un marabout, encore est-il bien
«meskine», et à moitié démoli. Je croyais trouver un puits, il n'y en
a pas!
Mais il y a, au milieu de la plaine brûlée par le soleil, une grosse
tache d'un vert sombre, que j'aperçois depuis très loin, et qui est un
verger d'oliviers touffus, superbes.
Il est midi et demi, et le soleil tape furieusement, la plaine jaune
en paraît rouge, avec des ondes vibrantes de chaleur, qui montent du
sol. Je me précipite sous les oliviers, c'est une véritable voûte de
fraîcheur, sous laquelle je passe mon après-midi, vautré par terre,
sans oser affronter de nouveau l'enfer extérieur.
[Illustration: Le village de Mech; dans l'arrière-plan, le Bou
Hedma.--D'après une photographie.]
Dans la soirée, Salem et Nefti vont faire boire les animaux et
chercher de l'eau; c'est un voyage, le puits le plus proche étant fort
loin. Ils en ramènent un indigène, un des notables du pays, qui
apporte des poules, une jarre de lait et des galettes. Il me révèle
que le village est tout près de mon campement, à moins d'un mille
arabe. L'endroit est si agréable, sous ces frais oliviers, que je
décide d'y rester encore demain. J'irai voir ce village.
«Comment se fait-il qu'on ne l'aperçoive de nulle part? dis-je au
mechachi.
--Mais il n'est pas nécessaire que tous les gens qui passent dans la
plaine voient nos maisons! Nous, nous savons où elles sont, ça
suffit!» Si Ahmar est un paysan intelligent, il remplace le cheikh et
se met à ma disposition. Il est rusé et canaille sans excès, l'appât
d'un «bachchich» stimule son zèle, mais il cherche manifestement à en
augmenter le taux.
[Illustration: Le Khrangat Touninn (défilé de Touninn), que traverse
le chemin de Bir Saad à Sakket (page 570).--D'après une photographie.]
«Demain, dit-il en s'en allant, je prendrai mon fusil et je tuerai un
lièvre avant de venir te chercher.»
Et le lendemain matin il arrive avec son fusil, mais il a raté le
lièvre et n'a plus de poudre. Il sait bien que je lui en donnerai,
c'est toujours cela de gagné pour lui!