Un attelage qui s’éloigne, des corps entassés dans un break parmi
lesquels Mlle Peyrolles devine plutôt qu’elle n’aperçoit Marc, ensuite
un vagabond dont la silhouette s’enlève sur un fond de lumière
triomphale et ces mots qui s’échappent de lèvres terrifiées:
--A-t-il de la chance!...
--Un heureux de la terre!...
Puis une immobilité de cadavres, comme si la foudre silencieusement
avait frappé ces deux êtres restés là,--les derniers que la tempête
laisse à Montaigut--et tout à coup une impression poignante de solitude,
le sentiment que l’univers même s’est effondré...
Face à face, M. Taffin et Mlle Peyrolles continuaient de se regarder.
Ils auraient pu se quitter pour reprendre leur marche folle, chercher à
nouveau, après cette rencontre de hasard, un autre hasard qui lui
procurât l’illusion de l’oubli; mais parce qu’ils se sentaient seuls,
éperdument seuls, à la pensée de se séparer ils auraient crié de
terreur.
Il y a mille manières d’être seul. Il n’y a qu’une solitude: celle de la
mort.
Or, en cette minute, prêtre écrasé sous le fardeau d’un sacerdoce auquel
il ne croit plus, vieille fille portant comme un cercueil le regret de
l’enfant qui ne reviendra plus, tous deux étaient pareils et mouraient.
Mort désolante des âmes pour qui le but a disparu. Où étaient désormais
le devoir, le bien? Depuis que la Blanchotte avait demandé à M. Taffin
de venir confesser sa fille agonisante, M. Taffin s’était répété cent
fois: «Il faut y aller.» Mais une voix criait dans sa conscience:
«Comment l’oseras-tu?» Paralysé par ce dilemme terrifiant,--commettre un
sacrilège, ou jouer devant une mourante une comédie abominable--il
n’avait pu encore se décider. De même Mlle Peyrolles se disait: «Je ne
devais pas céder, à cause de mon salut», et aussitôt ce salut lui
apparaissait méprisable, inutile, problématique.
Midi sonnèrent. Un carillon d’angélus s’envola de l’église joyeusement.
Les cloches ont des voix décevantes qui se modèlent sur les cœurs pour
parler à leur gré de deuil ou d’espoir. A leur appel, M. Taffin se
découvrit et récita les _ave_. Ainsi, en même temps qu’il sentait sa foi
chanceler, il continuait d’obéir machinalement aux rites appris, tant la
marque de la prêtrise était creusée dans sa chair! Au contraire, parce
qu’elle avait sacrifié Marc à son propre salut, Mlle Peyrolles s’abstint
pour la première fois de prier. A quoi sert la prière si la seule
récompense est d’être torturé? Mlle Peyrolles avait été pieuse
jusqu’alors. Elle n’avait jamais manqué d’approcher des sacrements.
Pourtant le seul bonheur qu’elle eût souhaité lui était enlevé. Et au
rappel de tout ce qu’elle avait fait pour ce Dieu qui la brisait, son
cœur se gonfla de révolte. Elle trouva Dieu méchant.
Il fallait qu’il le fût puisqu’en rejetant Marc elle n’avait accompli
que sa volonté divine, ou bien les hommes, en interprétant cette
volonté, l’avaient dénaturée--mais cela un prêtre seul aurait pu le
dire!
A ce moment, les yeux de Mlle Peyrolles qui avaient cessé de voir M.
Taffin l’aperçurent de nouveau. Elle eut un cri sourd. Que cette
présence et le silence de M. Taffin eussent quelque chose
d’incompréhensible et de singulier, elle ne s’en apercevait pas. En
revanche, au moment où elle avait besoin d’un prêtre pour éclairer sa
conscience, elle le trouvait devant elle. C’était à croire que Dieu
avait prévu cette heure et résolu de lui répondre.
--Puisque vous êtes là... commença-t-elle.
Sa voix s’était faite rigide.
--Quoi? Qu’y a-t-il?... balbutia M. Taffin éveillé en sursaut.
--Il y a que j’ai besoin de vous... tout de suite...
--C’est qu’en vérité...
Mlle Peyrolles fit un geste rude:
--Je vous en prie, pas de propos inutiles!... Ce n’est pas à vous
d’ailleurs que je m’adresse, mais au confesseur.
Les yeux de M. Taffin s’agrandirent d’épouvante:
--Ah! non! pas de confession! Je vous ai entendue samedi: cela suffit.
Remettez à plus tard... demain par exemple... après ma messe.
Il avait dit «ma messe» comme auparavant il avait récité l’angélus,
pressé par un irrésistible effet de l’habitude; mais cette fois il eut
conscience du désaccord entre les mots et sa pensée. Une honte le
submergea et décidé à s’enfuir:
--Je suis pressé!
Farouche, Mlle Peyrolles l’arrêta:
--Pas tant que moi! Où allez-vous?
--Au presbytère. Cadette m’attend.
--Vous m’écouterez auparavant!
--Non.
--Il le faut!
Alors une colère saisit M. Taffin; il s’exaspérait de retomber sans
cesse dans cet engrenage de prêtrise. N’avait-il fui la maison de la
Blanchotte que pour retrouver à domicile l’obligation de confesser?
--Je vous ai dit déjà que je me refusais à vous entendre. D’ailleurs je
me sens malade...
--Et moi donc! Regardez! j’ai la tête en feu, des mains de fièvre...
--Ainsi, vous ne voulez pas me laisser?
--Je ne vous laisse pas!
--Soit, dit M. Taffin rageusement, je ne puis vous empêcher de
m’accompagner ni de parler; du moins, je rentrerai chez moi!
Et il se mit en marche, à grandes foulées, remontant vers Montaigut.
--Ici ou chez vous, peu m’importe, pourvu que vous m’éclairiez...
répliqua Mlle Peyrolles, résolue à l’escorter.
Cinq minutes suffirent pour rejoindre le presbytère.
--Enfin! s’écrièrent Dorothée et Cadette qui étaient en conciliabule
devant la porte.
Mais brutalement Mlle Peyrolles et M. Taffin arrêtèrent le flot:
--Laissez-nous!
--Je ne déjeune pas!
Et M. Taffin s’engouffra dans le couloir. Mlle Peyrolles suivait
toujours, obstinément.
Avant d’ouvrir le cabinet de travail, M. Taffin se retourna:
--Il est bien entendu que _je ne veux pas_ vous confesser?
Mlle Peyrolles haussa les épaules:
--Écoutez-moi d’abord: vous en jugerez après.
--Ah! murmura-t-il, en être là!
Il s’effaça ensuite pour la laisser passer. On aurait pu croire que
c’était par politesse. En réalité, au moment de rentrer pour la première
fois, depuis _qu’il savait_, dans cet asile où sainte Letgarde avait
régné, son cœur défaillait.
Une seconde, il se demanda: «Pourquoi ai-je voulu revenir, quand il
était si aisé de rester ailleurs?» puis entraîné par un magnétisme
mystérieux, il franchit le seuil et tout de suite, oubliant Mlle
Peyrolles, chercha des yeux la Sainte.
Il eut peine à retenir un geste d’effroi. Continuant de sourire
au-dessus des géraniums fleuris, la statue le regardait.
--... Pas là! s’écria-t-il, voyant que Mlle Peyrolles allait s’asseoir
au pied de celle-ci.
Et il la ramena vers la table, s’installa lui-même, le dos à la statue.
Au moins de cette manière il n’apercevait plus le regard, mais il
continuait de le sentir. On eût dit qu’un être vivant s’appuyait sur son
épaule, et il en éprouvait un tel malaise qu’il en aurait crié.
Mlle Peyrolles, cependant, au lieu de commencer, croisait ses mains sur
sa robe noire et attendait. Tout à l’heure, elle avait obéi à une sorte
d’instinct frénétique. En plein air, dans la grande lumière, elle
n’avait pas hésité à traiter le prêtre comme un créancier, et volontiers
l’aurait sommé de réviser l’arrêt porté sur Marc. Était-ce parce que les
volets à demi fermés ne laissaient filtrer qu’un jour de sanctuaire,
était-ce encore la présence du Christ au-dessus de la cheminée, ici elle
n’osait plus et tremblait.
--Eh bien? fit M. Taffin énervé par l’attente.
--J’ai besoin d’un avis, dit-elle enfin.
--Sur quoi l’avis?
La voix de Mlle Peyrolles défaillit:
--J’ai un neveu, murmura-t-elle.