Obéissant à une nécessité cruelle, je me décide à exposer sommairement
les faits remarquables et singuliers qu’il m’a été donné de découvrir au
cours d’une carrière consacrée tout entière à l’observation de la
nature. L’épuisement de ma santé pouvait seul me conduire à une pareille
extrémité. Après avoir sacrifié au travail les plaisirs qui font
l’ornement de la vie, j’ai dû enfin reconnaître que si l’abnégation du
savant est sans limites, ses forces physiques en ont une. Les miennes
menacent de m’abandonner. Il est déplorable que la nature frappe avec
une égale indifférence les existences inutiles et celles qui sont
précieuses. Plutôt que de perdre le fruit d’un long effort, j’accepte de
restreindre mon ambition légitime. Je laisserai donc à d’autres la
gloire de tirer les conséquences et je compte que, dans ses jugements,
la postérité se montrera équitable, reportant au véritable initiateur le
mérite des œuvres qui suivront celle-ci.
L’importance du sujet que je traite ne saurait échapper à un esprit
réfléchi. Que j’aie pu, pour y apporter quelques lumières, renoncer aux
agréments de la société et même à ceux du mariage, suffirait déjà, sans
que j’insiste, à la faire pressentir. Mais il y a plus, et j’ose dire
que cette étude, en dehors de son aspect pittoresque et curieux, importe
à la conduite et au bonheur de l’humanité.
Je ne crois pas qu’un historien sérieux puisse se permettre d’examiner
la tactique d’Alexandre et, d’une manière générale, les guerres diverses
dont l’univers prétend conserver la mémoire, sans avoir suivi au
préalable, au moins une fois, l’une de ces expéditions qui déciment
journellement, et j’ajouterai, si malheureusement, les nations
confondues sous le nom vulgaire de fourmi (_Formica_). Je n’hésite pas
non plus à affirmer que si les législateurs de l’antiquité avaient connu
ce que je suis en état d’exposer au sujet du gouvernement des fourmis,
le cours du monde aurait changé. Chacun sait, en effet, que les diverses
peuplades des fourmis sont groupées en société et que le problème de la
Constitution passe au premier plan de leurs préoccupations.
N’étant pas stratège de profession, je n’insisterai pas sur le premier
point: je croirais au contraire trahir mon mandat d’électeur et de
citoyen libre si je ne profitais de cette introduction pour m’étendre
sur le second. On me pardonnera cette exception unique à une règle que
je compte m’imposer au cours de mon ouvrage et qui est de m’en tenir à
l’exposé tout sec de mes observations.
Deux tendances divergentes paraissent avoir orienté de tout temps les
sociologues formicistes: je les qualifierai de _pastorale_ et de
_militaire_. La première fait reposer la prospérité des États sur la
pratique d’une paix laborieuse mais féconde; la seconde met son idéal
dans une barbarie soldatesque et rémunératrice.
Ces tendances ayant persisté jusqu’à nos jours, il est possible
d’étudier sur le vif deux manières gouvernementales si dissemblables
qu’on doit les qualifier d’antinomiques. Bien que la plume d’un Bossuet
soit ici nécessaire, celle d’un modeste naturaliste suffira, je
l’espère, pour les décrire et faire comprendre à la fois tant de
grandeur mêlée à tant d’abaissement.
Vu par un beau jour d’été, quel plus noble spectacle que celui d’un
royaume de fourmis agricoles! Combien de fois, penché sur l’habitat de
_coupe-feuilles_[1] n’ai-je pas senti mon cœur consolé des tristesses
dues à la solitude! Se pourrait-il enfin qu’un observateur fût assez
dénué de perspicacité pour ne point y reconnaître les marques d’une
civilisation parvenue à l’apogée?
[1] Dans cette Introduction, je m’efforcerai d’éviter l’emploi de
termes scientifiques. Mon but est, en effet, de convaincre des
esprits encore superficiels que des mots barbares pourraient
décourager.
Disons, pour les savants, que la fourmi coupe-feuille appartient au
genre _Atta_. On en compte dix-neuf espèces sur la surface du globe.
La fourmi coupe-feuille est fort répandue en Europe et en Palestine.
Aux portes de la capitale, parfois au-dessus d’elle, le regard est
attiré de prime abord par une place que les naturalistes appellent
_disque_ et qui par ses dimensions prodigieuses, son parfait nivellement
et sa forme circulaire propre aux décorations monumentales, rappelle les
plus célèbres places de nos capitales. Je n’hésiterai pas à la dénommer
_Champ de mai_, tant parce qu’elle sert aux populations de lieu de
réjouissance qu’en raison de sa destination. C’est là, en effet, que se
donnent les jeux et que sont étendus au soleil les grains et fourrages
atteints par l’humidité dans les greniers.
De cette place partent un grand nombre de routes généralement droites.
Bien que destinées à l’usage de modestes piétons, elles semblent
préparées pour la circulation de nombreux véhicules. En les comparant à
nos routes nationales, je ne crains pas de faire tort à ces dernières.
Je ne saurais non plus trop recommander l’exemple de leur entretien à
MM. les ingénieurs des Ponts et Chaussées, car cet entretien est
proprement incomparable.
Entre ces routes, de vastes champs servent à la récolte. Des pâturages
sont réservés aux pucerons; les portions plus fertiles reçoivent les
semailles.
Voilà pour l’extérieur.
De la ville même, je ne dirai que peu de chose, car elle est
souterraine. Mentionnons toutefois que plusieurs auteurs considérables,
après examen, ont dû reconnaître que l’art de la maçonnerie et le style
des architectures y supposent le concours d’artistes consommés[2]. Sans
doute les piliers et colonnes affectent une forme assez monotone; mais
les architectes formicistes ne seraient-ils pas fondés à formuler le
même reproche à notre égard? N’oublions pas que les Grecs avec tout leur
esprit n’ont pu trouver que trois types de chapiteaux et que ces types
depuis lors ne furent jamais modifiés. Ils figurent encore intacts à la
mairie de Revel.
[2] Cf. MACKOOK, _Fourmis agricoles du Texas_.
J’ai hâte de passer à la vie des citoyens.
Ici, ce n’est plus un simple crayon qu’il faudrait tracer pour être
exact; et pourtant n’est-il pas plus difficile de la montrer dans ses
phases multiples que de résumer l’activité de New-York?
A toutes les heures et en chaque saison, mille tableaux s’offrent aux
yeux charmés. Ce sont, le long des routes, les travailleurs qui vont aux
champs ou en reviennent. Une double file ininterrompue s’échelonne;
chacun salue, caresse au passage l’ami qu’il reconnaît. Aucune
confusion: bien qu’il n’y ait pas d’agents de police, tous respectent le
règlement et conservent la droite.
Plus loin, une scène charmante. On a invité les ouvriers les plus jeunes
à monter sur un arbre. Répandus sur les branches, réjouis par l’agrément
du jour et la conscience d’être utiles, ils détachent les graines,
tandis que sur le sol leurs compagnons moins agiles mais plus robustes
chargent la récolte qui semble tomber du ciel et l’emportent à la ville
ou vers un silo proche.
Ailleurs encore, un berger surveille, paisible, des pucerons qu’une
enceinte de terre sèche retient prisonniers dans leur parc.
Ainsi, partout, l’image d’une vie active, sociable et sans ennuis. Aux
rudes labeurs succèdent les plaisirs. J’ai vu de jeunes reines quitter
leur palais pour le Champ de mai et se livrer à des joutes, cependant
qu’autour d’elles les spectateurs arrêtés jouissaient de la beauté du
soir et les remerciaient pour un délassement si aimable. Tous les genres
d’occupation, que dis-je! la science même, sont entourés d’égards:
malgré quoi une égalité parfaite subsiste entre chacun. Les décorations
et autres marques honorifiques sont proscrites. Qu’une fourmi ait
découvert le secret d’empêcher la germination des graines dans les
greniers, est prodigieux: cependant aucun monument ne perpétue la
mémoire de ce bienfaiteur illustre. Enfin tel est l’attrait d’une telle
république, que des étrangers n’hésitent pas à lui offrir gratuitement
leur travail, sollicitant pour unique récompense l’honneur de compter
parmi ses citoyens.
Voilà, résumé, et j’oserai dire défiguré par le récit, l’état
remarquable enfanté par une Constitution bien faite.
Abordons maintenant les catégories militaires.
Hélas! ma plume hésite et recule, épouvantée. Trop souvent et malgré
l’impassibilité nécessaire au savant consciencieux, il m’est arrivé de
détourner la tête devant ce spectacle où la stupidité le dispute à la
sauvagerie. Trop souvent, j’eus l’occasion d’assister aux exploits de
ces fourmis dites _sanguines_ (formica sanguinea), que j’inclinerais à
croire ainsi nommées moins à cause de leur couleur qu’en signe de
réprobation universelle pour leurs mœurs exécrables.
Cessant brusquement de vaquer à leurs travaux champêtres, elles se
groupent en régiments et partent pour la guerre de conquête. Que de fois
je les vis ensuite revenir, chargées de dépouilles, ramenant leurs
tristes prisonniers, fières du butin qui les a dédommagées!
«Imprudentes! aurais-je voulu crier, comment ignorez-vous que cet
apprentissage de gloire qui vous enivre est le premier degré de
l’escalier qui conduit à la ruine? Songez à vos aînés, les _Polyergues_,
les _Anergates_! Un temps viendra, il est proche peut-être, où, comme
eux, vous étant accoutumées à tirer vos seules ressources de la
violence, vous délaisserez aussi le travail sacré. Le combat fini, vous
appellerez des esclaves pour vous porter, des esclaves pour vous
nourrir. On vous verra, à votre tour, mourir de faim faute de
serviteurs, impuissantes malgré vos armes et, pareilles à ces
_Stromgylognatus_ dont la faiblesse vous semble ridicule, devenir le
jouet de vos victimes!»
Mais il faut aller au delà; laissons de côté ces peuples dont les mœurs
conservent, malgré tout, une allure martiale propre à retenir la
sympathie et plongeons au fond de l’abîme, chez l’_Anergate_...
Sages de la Grèce, austères législateurs de Rome, que n’avez-vous
contemplé ces restes d’un empire régi par les lois que vous avez données
à l’Univers? Ici l’esclave est devenu maître de la cité, le maître
famélique en est réduit à mendier sa nourriture, les barbares conquis
sont vainqueurs à leur tour. L’art est abandonné: partout une incurie
bestiale, l’imbécillité, la ruine!
N’insistons pas: il est des peintures que le naturaliste a le devoir
d’étudier en détail, mais qui, placées sous les yeux du vulgaire,
risqueraient d’abaisser les âmes inutilement. J’estime d’ailleurs en
avoir dit assez pour faire comprendre ma pensée et suggérer la juste
horreur que doit inspirer aux esprits sans préjugés le régime qui
enfante de telles ignominies.
Convaincus par un examen si profitable, revenons donc à la constitution
pastorale et essayons d’en définir les caractères, puisqu’aussi bien
c’est à les imiter que nous sommes incités.
Ces caractères peuvent se résumer assez exactement dans les cinq
propositions suivantes:
1º Dans les gouvernements formicistes perfectionnés, et malgré une étude
attentive, je n’ai jamais constaté l’existence d’un Parlement;
2º A aucun degré, on n’y voit se manifester une _force publique_;
3º Dans les cas assez fréquents où l’un des citoyens prétend se
soustraire au travail qui lui incombe, le soin de le ramener par force,
s’il est besoin, au sentiment du devoir, est abandonné à ses voisins
immédiats. Ceux-ci ne manquent d’ailleurs jamais d’intervenir en vertu
de leur libre initiative;
4º La religion nationale est l’objet du respect universel, mais il
semble que les cérémonies du culte soient laissées à la bonne volonté
individuelle, sans qu’elles troublent jamais l’exécution des lois.
(Je rappelle pour ceux qui pourraient l’ignorer que la religion
généralement adoptée par ces peuplades est la religion des ancêtres.
Elle consiste en funérailles et en honneurs divers rendus au lieu
spécial où sont déposés les morts.)
5º Enfin la propriété n’est pas garantie et les larves elles-mêmes sont
élevées par des fonctionnaires reconnus particulièrement aptes à ce
genre de soin[3].
[3] Il existe un sixième caractère spécifique, mais qui est commun à
toutes les constitutions formicistes et par suite sans intérêt pour
le point de vue spécial dont je m’occupe. J’ai le regret de
constater, en effet, que toutes ces intéressantes petites bêtes
pratiquent sans exception le communisme et paraissent s’en trouver
agréablement. Cette doctrine que réprouvent la morale et le bon
sens, serait donc susceptible de s’adapter à des formes de
civilisation supérieure. C’est un fait inquiétant.
Ainsi, il apparaît nettement, d’après ce qui précède, qu’un état si
voisin de la perfection pourrait se définir par ces courtes sentences:
Il n’y a pas de lois.
Il n’y a pas de religion.
Il n’y a pas de propriété.
C’est un état proprement anarchique, de même que celui résultant de la
constitution militaire aboutit à l’autocratie aggravée par les maux
dégradants de l’esclavage.
Si hardie que soit ma conclusion, je déduis de ces prémisses que
l’anarchie est le terme vers lequel progresseront malheureusement les
nations civilisées: je dis, _malheureusement_, car n’étant pas moi-même
père de famille ou propriétaire, je conçois cependant que plusieurs
révolutions violentes seront nécessaires pour vaincre les répugnances
d’un chacun à résigner des privilèges séculaires. Au surplus, dût mon
audace avancer l’heure de ces révolutions, je ne me reconnaîtrais pas le
droit de taire un constat scientifique d’une pareille importance.
On objectera: «Comment un homme paisible peut-il admettre que l’ordre
soit réalisable sans le secours de cette triple égide: la loi, la
religion et la propriété? Ne voyez-vous pas qu’il suffit d’affaiblir la
police pour multiplier le crime? Qui n’a reconnu l’influence
bienfaisante qu’exerce la religion sur les bonnes mœurs? Le plus ardent
désir de ceux qui ne possèdent rien, n’est-il pas enfin d’acquérir, même
par des moyens déshonnêtes, le bien qui leur fait défaut?»
Je répondrai que les raisons les meilleures ne peuvent tenir une seconde
contre un fait patent, susceptible d’être vérifié par le naturaliste le
moins habile et non pas seulement par moi qui ai la prétention d’avoir
des yeux fort exercés.
Qu’est-ce d’ailleurs que des raisons? C’est une chose vraiment irritante
que d’entendre les journalistes, les avocats, et d’une manière générale
tous les hommes dont la profession est de bavarder, élever leurs
divagations à la hauteur d’un principe intangible. Oseront-ils prétendre
qu’ils savent ce qu’ils disent, quand ils ignorent ce qu’ils voient? Et
ceci me ramène au cœur de mon sujet. En effet, ce qu’un être humain voit
rouge, est noir pour une fourmi. Je répète que le fait seul est
palpable: hors de lui, on ne trouve que propos niais et bruit sans
conséquence.
Si par contre l’on demande d’où vient qu’en l’état anarchique les
peuples formicistes donnent l’exemple d’un bonheur presque parfait, je
répondrai que je n’en sais absolument rien. Il me paraît toutefois que
cela peut être attribué à un sentiment spécial, probablement assez
puissant, et que les économistes nomment solidarité. Chaque citoyen,
lorsqu’il travaille pour la communauté, paraît avoir le sentiment qu’il
opère en réalité pour lui-même. Je n’ai relevé, au cours de mes
innombrables vérifications, aucune de ces manifestations de mauvaise
humeur que trop souvent je remarque parmi mes compatriotes lorsqu’ils
s’acquittent des prestations. De même, chaque citoyen paraît avoir
acquis d’une manière que j’ignore, peut-être par atavisme, la conviction
que s’entraider rend l’ouvrage plus facile. De là, une obligeance
naturelle, bien éloignée de cette indifférence que les hommes pratiquent
sous forme de politesse. Enfin cette bonne volonté générale paraît
s’étendre même à des actes étrangers au progrès de la communauté. C’est
ainsi que j’ai vu fréquemment une fourmi s’adresser à une compagne pour
se faire aider dans sa toilette. Il y a là un genre de service que, pour
ma part, je me refuserais obstinément à rendre à mes voisins: il n’en
est que plus digne de remarque.
J’avais l’intention de toucher encore dans cette introduction à divers
points également importants. Après avoir esquissé le dessin des
constitutions formicistes, je voulais montrer que, pour ces
intéressantes petites bêtes, l’amour, fonction physique naturellement
compliquée de poésie, sait allier le respect des convenances aux
splendeurs de l’été; comment la jeune fourmi apprend la pratique des
vertus domestiques; comment certains actes, heureusement isolés,
prouvent qu’elle profite mal parfois d’un si noble enseignement. Mais il
est temps d’aborder l’essentiel.
Je n’ajouterai qu’un mot.
On peut craindre qu’ayant vécu si longtemps parmi les fourmis et
entraîné par une prédilection légitime, je sois tenté d’embellir la
vérité. Une telle supposition ne serait pas seulement blessante, mais
injurieuse. Quand un homme tel que moi sacrifie sa vie à la science, on
doit croire qu’il connaît son devoir de savant. Je n’hésite pas à
reconnaître cependant que, persuadé de l’incontestable supériorité de la
fourmi sur l’homme, j’ai regretté quelquefois de n’être pas le libre
citoyen d’une de ces belles cités dont j’ai parlé plus haut. Si quelque
chose devait me consoler d’être à la fin de mon existence, ce serait
l’espoir de me réveiller plus tard dans un paradis d’où l’humanité
serait exclue, au profit de ces nobles insectes.