I
Jude Servin entra en coup de vent:
--Tiens, fit-il, voilà ce qu’on trouve dans le courrier.
Il riait mais, à travers sa gaîté, on devinait de l’énervement.
Le vieux Clerc cessa de compulser le registre sur lequel il additionnait
avec application.
--Qu’est-ce? demanda-t-il.
--Lis.
Jude jeta un papier sur la table et se mit à marcher dans l’étroit
cabinet qui servait à la fois de bureau pour Clerc et d’antichambre pour
les gens désireux de parler au «patron».
Clerc ajusta ses lunettes et, dépliant le papier, l’examina. C’était un
billet composé avec des caractères découpés dans un journal et qu’on
avait collés en les assemblant avec soin. Il disait:
«_Un homme prévenu en vaut deux. Prenez garde au dépôt. Le bois brûle
aisément._»
Clerc relut deux fois, pesant les mots.
--Vous n’avez trouvé aucune indication sur l’enveloppe?
--Aucune. Cela vient de Revel naturellement.
Clerc répéta:
--Naturellement...
Il enleva ensuite ses lunettes comme il les avait mises, avec méthode,
et réfléchit.
Le grondement de l’usine en marche remplissait la pièce, mais ils y
étaient si bien accoutumés qu’ils ne le percevaient pas. A côté de
Clerc, par la fenêtre ouverte, on apercevait les ateliers. Trois corps
distincts encadraient une cour très vaste. C’était, au fond, la scierie,
à droite la galerie de montage, à gauche celle du vernissage. Isolé dans
un angle, sans ouvertures apparentes, se dressait le dépôt des bois,
celui dont parlait le billet.
Les murailles en briques et les toitures vitrées flambaient sous le
soleil matinal. Cela donnait l’impression d’une ville neuve encore
inhabitée et réduite à loger des machines en attendant qu’elle trouve
des habitants.
Clerc, accablé, soupira:
--Après la grève, l’incendie... c’est complet.
--La grève! qui parle d’une grève?
--Mais tout le monde! Il n’est question que d’elle! Hier encore, au
café, le garçon m’a dit: «Eh bien! il paraît qu’au 14 juillet, ça
ronflera chez vous?»
Jude haussa les épaules:
--Tu seras bien toujours le même!
Et arpentant la petite pièce, les mains aux poches:
--Tout le monde en parle!... Parbleu! tout le monde la désire, excepté
ceux que cela concerne! Laisse clabauder: j’ai foi dans mon étoile;
surtout, j’ai foi dans mes idées!
--Et moi, je dis que vous avez tort, répondit Clerc d’une voix sourde.
Bonnes pour les hurluberlus de Paris qui vous ont monté la tête, vos
idées! Lorsqu’il y aura de la casse, aucun ne viendra y voir. Quant à
vos ouvriers, ils valent les autres: des noceurs et des ivrognes. Tenez,
cela me fait rire! en leur donnant la part aux bénéfices, des retraites,
et tout le tremblement, vous vous imaginez vous faire aimer! Soyez sûr
qu’en touchant leur argent, ils pensent simplement que vous avez dû
rudement les voler pour en arriver là. L’incendie, la grève, tout est
possible... tout! et encore autre chose!
Il parlait sans colère, mais une conviction têtue luisait dans ses yeux,
et l’on sentait que rien au monde ne pourrait la lui arracher. Jude, qui
s’était arrêté pour écouter, sourit:
--Alors pourquoi m’avoir suivi quand je suis venu?
--Pourquoi?... oui pourquoi?... je me le demande.
Il souriait aussi. Leurs pensées venaient de quitter brusquement l’usine
pour remonter au lointain passé.
En effet, comment Clerc aurait-il pu quitter l’enfant qu’il avait élevé?
Depuis cinquante ans bientôt, il n’avait jamais eu d’autre toit que
celui des Servin. Entré d’abord comme simple domestique, il y était
devenu tour à tour une façon d’intendant, puis un ministre
indispensable, presque un parent adopté, enfin l’âme même de la maison,
car, devenu orphelin, Jude n’y avait plus trouvé que lui.
Tout, d’ailleurs, était contraste entre eux. Au physique, Clerc, cassé
par l’âge, des cheveux blancs hérissés sur la nuque, le crâne luisant,
les joues flasques; Jude avec un air d’assurance, des cheveux bruns, le
front volontaire, la bouche sensuelle; au moral, Clerc, homme
d’autrefois, amoureux de l’ordre établi et estimant que les castes
sociales sanctionnent avec équité des degrés divers dans la moralité;
Jude toujours en attente d’une révolution qui donnera au monde la
justice dont il manque.
Leur gaîté ne dura qu’un instant.
--En attendant, reprit Clerc, il y a cela...
--A tout hasard, préviens Doré. J’entends que désormais aucun ouvrier ne
pénètre au dépôt sans être accompagné, mais il n’y aura rien parce qu’il
n’y a jamais rien eu, sinon une menace d’imbécile.
--Ou un avis donné à bon escient.
--Dont je profite!
La porte s’ouvrit: une femme parut au seuil.
--Eh bien, quoi? s’écria Clerc, on ne frappe plus avant d’entrer?
Qu’est-ce que vous demandez?
A la vue d’une étrangère, il avait saisi le billet pour le faire
disparaître.
La femme répondit d’une voix sans timbre:
--Je voudrais parler à M. Servin.
--C’est moi: qu’y a-t-il? dit celui-ci.
Elle répéta, sans avancer:
--Je voudrais vous parler.
--Soit: dépêchez-vous; ce matin, je suis pressé.
Puis, comme elle montrait Clerc, embarrassée:
--Si cela concerne l’usine, il n’est pas de trop.
Alors, lentement, elle acheva d’entrer dans le bureau, referma
soigneusement la porte derrière elle, et avançant encore:
--Je suis Madame Pastre, dit-elle gravement.
Dressée au milieu de la pièce, la taille rigide, les mains tremblantes,
elle semblait à la fois misérable et tragique. Ce n’était pas une
paysanne, en dépit du madras qui la coiffait à la vieille mode, ni une
bourgeoise bien qu’un mantelet de soie recouvrît ses épaules. Une
mendiante, peut-être, ou une folle... Jude, une seconde, soupçonna un
lien possible entre cette apparition et l’avertissement anonyme qui
venait de les troubler. A y regarder mieux, il ne vit plus qu’un être
quelconque, acculé par la détresse et en quête de pain.
--Vous cherchez de l’ouvrage? demanda-t-il sans hésiter.
Elle acquiesça d’un signe de tête. Il fit un geste de lassitude.
--Je n’y puis rien. On n’embauche plus avant l’hiver. Revenez dans trois
mois.
La femme eut un frémissement à peine perceptible.
--Alors, il n’y a pas d’ouvrage ici, même pour Mme Pastre?...
--Ni pour vous, ni pour une autre.
Et Jude se tourna vers Clerc, affectant ainsi de le prendre à témoin. Il
s’étonnait de cette insistance à répéter un nom ignoré, comme si ce nom
avait dû suffire à déterminer son consentement.
--Il faudra bien pourtant que vous m’en procuriez, maintenant que je
suis dans la misère!
--Vous figurez-vous par hasard que je sois chargé de faire vivre tous
ceux qui ne trouvent pas leur vie ailleurs?
Jude n’avait pu retenir un mouvement d’irritation. Il conclut:
--Dans trois mois, pas avant. Allez!
Mais, au lieu d’obéir, la femme avança d’un pas. Un orage de colère
ravageait son visage.
--Je vous dis qu’on n’a pas le droit de chasser d’ici Mme Pastre!... Mme
Pastre que vous avez ruinée!...
--Oh! Madame, interrompit Jude, croyant cette fois qu’elle était
vraiment folle, c’est m’accorder beaucoup d’honneur quand je n’ai même
pas celui de vous connaître.
Stupéfaite, elle avait cru d’abord qu’il se moquait. Des sons
inarticulés s’étranglèrent ensuite dans sa gorge:
--Ainsi, vous ne savez pas qui est Mme Pastre? Vous n’avez jamais vu la
maison Pastre, sur les allées? Jamais on ne vous a dit que la maison
Pastre, la première, a fabriqué des fauteuils? Pourtant, sans le
grand-père Pastre, qui donc à Revel aurait eu cette idée? Demandez! Tout
le monde vous le dira, l’idée est à nous! Rien qu’à nous! A Toulouse,
partout, on n’appelait cela que le fauteuil Pastre, et si d’autres y
travaillaient, c’est qu’il y avait place pour chacun. Mais voilà qu’à
votre tour, en un seul hiver, vous fabriquez plus que tout Revel en deux
ans! Et pas de gendarmes pour empêcher cela! On est libre, paraît-il, de
copier le métier des autres! On vole votre bien, la loi ne dit rien. Ah!
elle est jolie, la loi! D’où venez-vous? Vous n’êtes même pas du pays.
C’est pour des étrangers qu’on me jette à la rue. Depuis hier, il n’y a
plus de maison Pastre: les meubles, le bois, tout est vendu! L’huissier
n’a rien laissé!
Et serrant les poings:
--Dieu de Dieu! il faut pourtant que je mange!
Bien que sa voix montât, chaque incise était couverte par le bruit des
machines lointaines; on eût dit que, d’avance, l’usine triomphante
étouffait cette réclamation vaine.
Jude, maintenant, se rappelait avoir passé parfois devant une maison
Pastre, sur le boulevard de la Barque. Il n’avait pas remarqué
d’ailleurs qu’elle eût fermé. Il attendit que Mme Pastre eût terminé,
puis froidement:
--Vous venez, chère Madame, de me raconter une histoire très
intéressante, mais en quoi me regarde-t-elle? Est-ce ma faute si, après
avoir fait concurrence à d’autres maisons, après avoir aidé peut-être à
les ruiner, vous devez liquider à votre tour? Vous n’avez pas la
prétention, je pense, de supprimer la liberté du commerce ou ses
accidents? Je ne suppose pas, non plus, qu’autrefois vous vous soyez
crue obligée d’embaucher tous les gens dignes d’intérêt qui frappaient à
votre porte?
Mme Pastre interrompit, farouche:
--Chez nous, il n’y avait pas d’ouvriers! La famille suffisait.
--La famille! J’en ai deux cents à faire vivre!
Jude s’anima soudain:
--Cela vous étonne, vous n’aviez oublié que cela! Deux cents familles,
six cents bouches peut-être à qui je fournis le pain! six cents êtres
qui, avant moi, crevaient de misère, et qui aujourd’hui touchent leur
semaine grasse! Je draine les commandes, je ruine des fabriques en
chambre: possible! mais qu’est cela devant la vie que j’entretiens? Si
cela vous gêne, vendez autre chose, n’importe quoi, des légumes, du
linge, des habits... Puisque mes ouvriers ont de l’argent, cet argent
vous reviendra. Quant à faire de l’usine un hospice de passage pour
malchanceux, non! Toute insistance est superflue. Je ne vous embaucherai
pas pour le moment. Faites-moi donc le plaisir d’attendre et si vous y
tenez, repassez dans trois mois.
Écrasée sous le flot de ces paroles raisonnables, Mme Pastre venait de
baisser la tête. Jusqu’au bout, elle avait espéré un revirement, quelque
chose d’imprévu et de miraculeux qui sans doute détruirait l’injustice
dont elle était victime.
--Ainsi, vous refusez? dit-elle enfin.
--Évidemment.
Un nouveau frisson la secoua tout entière:
--Dieu de Dieu!
Puis sa robe noire tournoya. Elle s’en allait. Pris de pitié, Jude la
rejoignit.
--Si vous voulez un peu d’argent... murmura-t-il.
--Je ne mendie pas.
Ce fut le dernier mot. La porte se ferma.
Immobile, Jude la regarda longuement, espérant peut-être, sans se
l’avouer, qu’elle allait se rouvrir. Il sentait en même temps le regard
de Clerc fixé sur lui, mais ne voulait point se retourner de peur de le
rencontrer.
--Entendu, dit-il enfin, préviens Doré. Moi, je pars pour ma tournée des
ateliers.
Il sortit à son tour, sans que Clerc fît un signe pour le retenir. Il
éprouvait maintenant un malaise indéfinissable, comme s’il eût commis
une mauvaise action. En vain s’assurait-il qu’il avait agi pour la bonne
règle, qu’il est fou de vouloir supprimer les lois de la concurrence,
que l’intérêt du plus grand nombre domine celui de l’individu, un doute
l’assaillait. Si son œuvre, en fin de compte, ne devait aboutir qu’à un
déplacement de misère? Le souvenir des bruits de grève, trop étrangement
persistants, traversait aussi sa pensée. Mais, à peine dans la cour, il
aperçut les bâtiments abreuvés de lumière, bourdonnants et paisibles:
--Bah! murmura-t-il, à quoi bon scruter l’avenir? le présent suffit.
Et tout entier à ce présent, il ne songea plus qu’à la visite qu’il
allait commencer: celle-là, du moins, ne laissait aucune place aux
possibles décevants ni aux soupçons invérifiables...
* * * * *
Un bruit d’acier qui vibre à la volée et de bois qu’on déchire. Partout
des planches glissent, d’un mouvement très doux, sur un bâti de métal. A
fin de course, elles tressaillent, gémissent, halètent et, à mesure, des
pièces tombent, arrachées par des dents invisibles, accoudoirs, bâtis de
tables, montants de chaises. Grâce aux baies ouvertes, chaque établi se
détache sur un fond vert de campagne. Les hommes, la taille inclinée,
ont l’air de chasseurs à l’affût. Une fumée de poussière monte; on
respire du feu; c’est la _scierie_.
Le contremaître accourut.
--Rien de particulier?
--Rien. Une lame à remplacer, ce matin: c’est tout.
--A quelle machine?
--Au trois.
--Allons-y.
Ils gagnèrent l’établi et suivirent un instant le travail de l’ouvrier.
--Ote-toi de là et regarde, dit Jude avec brusquerie. Les mains doivent
être là et là.
Il avait pris une planche, la poussait. Celle-ci courut d’un jet. Le
copeau s’abattit.
--Comme cela, on ne casse pas les lames et pas d’accidents à craindre.
L’ouvrier murmura, vexé:
--Oh! les accidents!...
--Je les paye; c’est entendu, mais je ne rends pas les doigts coupés.
Déjà l’ouvrier, revenu à sa place, faisait glisser une autre planche.
--Il y est, cette fois! dit le contremaître.
--Tant mieux.
Et sans s’attarder plus, Jude passa au _montage_.
Là, plus de machines: rien que le heurt des marteaux qui s’abattent,
manœuvrés à pleine main, et enfoncent dans le bois les longs clous
d’assemblage. Dès l’entrée, Jude fut satisfait. Tout paraissait en
ordre. Cela se reconnaissait à la marche des _formes_, sereine et
régulière. Du fond de l’atelier, on les voyait venir, pendues au
transporteur. Elles allaient d’un établi à l’autre, recevaient à chaque
arrêt une pièce nouvelle, devenaient à mesure une chose reconnaissable,
et cela donnait l’idée d’une création en marche, une création qui aurait
borné son effort à jeter inlassablement au pied d’un monte-charge des
squelettes de fauteuils ou de chaises.
--Combien de formes, hier? demanda Jude à l’homme chargé du
monte-charge.
--Cent vingt-six.
--Et tes douleurs dans le bras?... elles vont toujours?
L’homme sourit. Il s’appelait Brugnet. C’était un pauvre diable,
impropre aux travaux rudes. Il avait fini par accepter ce poste,
reconnaissant de n’être pas jeté dehors.
Il balbutia:
--C’est le jet du marteau qui me tuait: maintenant, je suis d’aplomb.
--Je sais. Tout va bien ici?
Brugnet hésita une seconde.
--Pour sûr... tout doit aller.
Il avait dit cela, comme chaque jour, désireux avant tout de satisfaire
«le patron». Cependant, Jude eut l’intuition qu’on lui cachait quelque
chose.
--Est-ce que par hasard...
Au fait, à quoi bon questionner cet homme? C’était dangereux et inutile.
--Allons, tu es comme les autres, prêt à faire une bêtise si l’occasion
s’en présente.
Brugnet n’eut pas le loisir de répondre. Pressé, Jude gagnait maintenant
l’escalier et montait à _l’habillage_.
Justement, Cottron, le contremaître, dégringolait les marches, exaspéré.
A la vue du patron, il cria:
--Ça tombe bien! J’allais vous prévenir, j’ai donné ses huit jours à
Gouraille.
--A quel propos?
--Ça ne pouvait durer. Il bousille: hier encore, deux dossiers à
refaire.
--Où sont-ils?
--On les a démontés.
--Vous savez bien que c’est interdit. Je tiens à contrôler moi-même.
Gagné par la colère de Cottron, Jude passa devant celui-ci, traversa
l’atelier, alla droit à Gouraille.
En marchant, il apercevait une forêt de baguettes et de tiges souples
dont chacune semblait se débattre avant de s’enrouler autour des formes,
mais il n’en regardait aucune. Bien que le décor avec des branches
courbes soit essentiel,--il donne aux meubles de Revel leur aspect de
terroir,--tout entier au souci des incidents possibles, Jude ne se
souciait plus de le vérifier.
--Voici que tu ne sais plus _habiller_? dit-il en arrivant devant
Gouraille.
Gouraille lança vers Cottron un regard oblique.
--Quand on veut tuer son chien...
--Suffit. On t’a donné tes huit jours pour l’atelier. Tu ne quitteras
pas l’usine, mais lundi, tu descendras aux _formes_.
Furieux d’être désavoué, Cottron interrompit:
--Si vous aviez vu les dossiers!
--Il fallait ne pas les démonter. J’entends qu’on observe mes ordres,
les contremaîtres comme les autres!
Gouraille répéta, s’obstinant dans sa formule:
--Quand on veut tuer son chien...
--Après tout, conclut Cottron, cela vous concerne. Tant pis s’il
survient du grabuge.
--Que signifie?...
--Rien.
Puis affectant l’indifférence:
--Il y a aussi Bouchut qui demande à vous parler. Bouchut! avance à
l’ordre!
--Présent! répondit une voix forte.
On vit ensuite un ouvrier s’approcher lentement.
--Excusez, M. Servin, fit-il en saluant, c’est moi Bouchut, qui suis
chargé de m’entendre avec vous, rapport aux autres.
Étonné par ce début insolite, Jude répliqua sèchement:
--Tu viens au nom des autres?
--Si ça ne vous gêne pas, M. Servin.
--Est-ce, en tout cas, si pressé que tu ne puisses attendre la sortie
pour m’en faire part?
Bouchut insista:
--C’est rapport aux autres, M. Servin.
--Soit. Descends avec moi.
--A votre gré.
Ils traversèrent de nouveau l’atelier. Jude marchait le premier, le cœur
tout à coup serré par une inquiétude hostile: l’ouvrier suivait, gardant
une allure gauche qu’accentuait sa carrure puissante.
--Eh bien, dit Jude arrivé dans la cour, de quoi s’agit-il?
--Voilà, répondit Bouchut, faudrait régler vos embauchages.
Il y eut un bref silence durant lequel chacun, observant l’autre,
s’efforçait de lire à l’avance les paroles qui allaient venir, puis Jude
reprit, tranquillement:
--Explique-toi, je ne comprends pas.
Bouchut baissa la tête comme s’il craignait d’être troublé dans son
exposition par le regard de Jude.
--C’est très simple... On reconnaît que vous faites votre possible pour
qu’on n’ait pas à se plaindre... Tout de même, si on ne demande pas
mieux que de vous ficher la paix, on ne peut pas non plus se laisser
causer du tort. Or, l’année dernière, on a touché du bénéfice, pas
beaucoup... Ainsi moi, j’ai eu pour ma part 79 francs, exactement.
Enfin, si peu que ce soit, ça aide à compenser la retraite, les
assurances, toutes ces machines par lesquelles vous êtes libre de vous
rattraper. Mais pour que cela dure, il est clair qu’on ne doit pas
embaucher tous les jours. Il y a déjà vingt-trois nouveaux cette année.
A chacun qui vient, c’est autant de moins pour nous, exactement comme si
on retirait 79 francs aux camarades, sans même les consulter, et ça, M.
Servin, je suis chargé de vous le dire, ça n’est plus possible!
--Tu veux maintenant m’interdire les embauchages?
Bouchut, acquiesçant, résuma:
--Nous autres, pourvu qu’on ait son dû, nous ne réclamons rien.
Jude, qui avait écouté attentivement, eut un sourire d’ironie.
--Cela n’a pas le sens commun.
--Si j’en parle, fit Bouchut se redressant, c’est que les camarades...
--Tâche d’abord de juger par toi-même: cela vaudra mieux.
Et mettant familièrement sa main sur le bras de Bouchut:
--La chose, comme tu l’as dit, est très simple. Plus il y a de
commandes, plus il y a de bénéfices, c’est clair. Si les commandes sont
telles que le personnel ne puisse y suffire, il faut donc ou renoncer à
ces commandes, ce qui est renoncer à l’accroissement des bénéfices, ou
se mettre en mesure de les exécuter, c’est-à-dire embaucher. A chaque
embauchage, ce n’est pas de l’argent que je vous prends, mais vos parts
que j’accrois: as-tu compris?
Bouchut se recueillit; puis, têtu:
--Je vois très bien que lorsqu’on embauche, c’est du bénéfice pour
vous--cela, parbleu, nous le savions,--mais je vois bien aussi que, ce
bénéfice, on le fait sur notre dos. Ce n’est pas une raison, parce que
vous parlez bien, pour se laisser flouer. A chaque nouveau qui entre,
c’est 79 francs qu’on prendra dans nos poches.
Jude laissa retomber sa main, découragé.
--Dire que c’est toi le plus fort, et que tu en es là!
Une flamme s’alluma dans les yeux de Bouchut:
--Il est possible que je sois un imbécile: je sais compter. J’entends
que ce qui est à moi n’aille pas dans la bourse d’un autre; voilà!
--Si tu préfères que cela n’aille à personne, tu n’as qu’à le dire. Il
m’a plu d’accorder la part aux bénéfices: il peut me plaire de ne plus
la donner.
--Vous oseriez...
--Qui peut me l’interdire?
Les ripostes venaient de partir, malgré eux, déroutant leurs projets de
prudence. Ils n’étaient plus ni Servin ni Bouchut, mais le patron et
l’ouvrier, c’est-à-dire deux êtres séparés par le fossé béant des
intérêts, n’utilisant ni la même langue, ni la même logique.
Tout de suite Jude se ressaisit, et redevenu maître de son énervement:
--Écoute encore, dit-il, et tâche une dernière fois de me suivre.
Peut-être saisiras-tu mieux des faits que des raisonnements. Je suis
riche. Je n’ai pas besoin d’argent. J’aurais pu, je puis encore boucler
la maison, si le désir me venait d’aller passer ailleurs ma fantaisie.
Rien ne m’obligeait donc à monter l’usine. En la montant, j’y ai gagné
de vivre dans un pays qui me déplaît, de m’encombrer de soucis et de
courir des risques. Si donc j’ai fait cela, ce n’est pas pour moi, mais
pour vous!
Il surprit dans les yeux de Bouchut une lueur d’incrédulité et
s’emporta.
--Parbleu oui! pour vous! Qu’est-ce que j’avais à craindre en continuant
de vivre tranquille comme auparavant? On a beau prédire la révolution
sociale, le monde tel qu’il est aujourd’hui durera bien autant que moi!
Pour vous seuls, j’ai bâti cela, anéanti la concurrence, suscité contre
moi la haine de toute une région... Or, ce matin, tout à l’heure, une
femme s’est présentée ici. Cette femme, jadis, fabriquait des fauteuils,
pareils aux nôtres; elle avait eu une maison à elle, du travail,
l’aisance: tout a disparu grâce à nous, et elle venait me dire:
«Embauchez-moi; on n’a pas le droit de dépouiller quelqu’un de son bien
et de se refuser ensuite à le nourrir!» Elle me l’a dit, entends-tu
bien? et j’écoutais, sachant que c’est vrai, certain d’être l’auteur de
sa débâcle. Pourtant j’ai répondu non. N’ayant besoin de personne en ce
moment, j’aurais fait une aumône et je ne me reconnais pas le droit de
la faire à vos dépens!
A mesure qu’il avançait dans ce récit, on sentait qu’il voulait moins
encore convaincre Bouchut que satisfaire à l’impérieux besoin qu’éprouve
la conscience de discuter au grand jour les actes dont elle doute. Il
acheva:
--Crois-tu maintenant que je puisse, par caprice ou pour un gain
problématique, compromettre vos parts?
Bouchut avait écouté, très attentif. En effet, c’étaient là des actes,
de ces choses claires par elles-mêmes et qui satisfont l’esprit, sans
risque de surprise.
--Je n’y contredis pas...
Cependant ses calculs aussi étaient précis, irréfutables.
--N’empêche que depuis un an il y a eu vingt-trois embauchages et qu’à
79 francs par tête, cela représente...
--Inutile de répéter!
--Alors... vous acceptez?
--Je refuse.
--C’est le dernier mot?
--Le dernier.
--Pourtant, les camarades...
--Si des camarades sont mécontents, la caisse leur est ouverte: on
paiera les huit jours.
Le buste de Bouchut oscilla soudain, comme un chêne sous la tempête.
--Et si tous, demain, partaient sans les attendre?
--Des menaces?
--Non, pas de menaces... Pourtant, croyez-moi, M. Servin, on ne peut pas
toujours trimer comme une brute. Que voulez-vous que ça nous fiche, vos
grands mots et vos airs socialeux, si, au bout du compte, vous
n’accueillez même pas une demande si simple. Quand vous serez député, ce
n’est pas nous, n’est-ce pas, qui palperons le traitement?...
La voix coupante de Jude interrompit net la tirade:
--Tais-toi! Je crois que tu es gris.
Furieux, Bouchut ferma les poings.
--Je ne suis pas saoul.
Mais déjà la main de Jude s’abattait sur l’épaule du colosse.
--Rentre! Tu es gris! te dis-je: si tu n’as pas bu, tu es saoul de
paroles!
En même temps, presque sans effort, il le ramenait vers l’atelier. Une
colère blanche le soulevait. A la moindre résistance, il aurait écrasé
l’homme.
Bouchut gronda:
--Soit! on sait ce qu’on voulait savoir.
Il répliqua:
--Tant mieux! chacun voit ainsi ce qu’il doit faire.
Puis frémissant, il traversa la cour. Maintenant que Bouchut était
remonté, sa fureur faisait place à la conscience du danger révélé. Un
désir animal de faire face à celui-ci l’étourdissait; s’il n’aurait pu
dire encore par quels moyens, il savait en revanche que, dût l’usine en
mourir, pied à pied, il allait résister, résisterait jusqu’à la mort!
En le voyant rentrer, Clerc eut un geste de surprise:
--Déjà fini?
--Viens, il y a du nouveau.
Il traversa le bureau. Arrivé dans la pièce où il travaillait
d’habitude, il se tourna ensuite vers Clerc.
--Ferme la porte.
--C’est grave?
--Ferme donc!
Clerc obéit.
--Écoute.
Posément, Jude commença son récit. Il parlait avec lenteur, trouvant
dans cet effort même, le moyen de retrouver le sang-froid nécessaire.
Les menaces de Bouchut et son obstination à réclamer une chose absurde
l’avaient d’ailleurs moins exaspéré que l’accusation, pressentie plutôt
que formulée, de spéculer sur les retraites.
Quand il eut achevé, il alla vers la fenêtre, écarta le rideau et
affecta de regarder l’allée vide qui passe devant l’usine. Clerc, devenu
livide, restait muet.
--Eh bien! reprit Jude au bout d’un instant, tu ne dis rien?
--Parce qu’il n’y a rien à dire. Quand un arbre est de mauvaise race, on
a beau le tailler, il donne toujours son fruit.
Jude haussa les épaules.
--Des rengaines!
--Aujourd’hui c’est la mise en demeure, demain...
--Ils réfléchiront.
--C’est réfléchi: demain la grève!
--Qu’ils essayent! On verra qui est le maître!
--En admettant que ce soit vous,--ce qui n’est pas certain,--en
serons-nous plus avancés?
Clerc s’était redressé. Ses lèvres tremblèrent. Il éprouvait le désir
aigu de vider son âme.
--Tenez, reprit-il, vous m’amusez avec vos illusions. Très joli de
s’attendrir sur le sort de l’ouvrier, d’en faire un affamé de justice
qui ne guette qu’une occasion favorable pour adorer le patron! La
vérité, je la connais, et je vais vous la dire. Ce qu’on leur donne leur
est dû. Ce qu’ils n’ont pas leur est volé. A plat devant vous, comme des
brutes; sitôt sortis, bavant la haine et enragés d’envie. Des brutes,
vous dis-je, qui ne respectent que la force! L’autre jour, j’en écoutais
un par hasard. Il parlait d’une de ses places: il en avait des larmes
dans la voix. Au moins, là, songez-donc! le contremaître était un
gendarme retraité qui, ne sachant rien du métier, n’avait pour office
que de coller des amendes à tort et à travers! Allez, après cela, leur
faire de la douceur et les traiter en beaux messieurs!
Jude, abandonnant la fenêtre, se retourna:
--Est-ce que tu deviens fou?
Il fit un geste comme pour déblayer un horizon importun:
--Au surplus, mettons,--ce que je ne crois pas et ce que tu
ignores,--mettons que ces gens soient tels: suis-je le premier qui
emploie des ouvriers? La grève est risque de métier, le moindre en
vérité. Les autres étaient pires et je m’en accommode.
--Les autres?
--Allons donc! oublierais-tu la femme qui était là, tout à l’heure?
--Je n’en ai pas parlé!
--L’attitude a suffi: c’est tout, vraiment, si parce qu’elle est ruinée,
tu ne me traites pas de malfaiteur! Comme si j’avais le pouvoir de
renverser le cours des événements!
--On a toujours celui de renoncer!
--Merci, le conseil est imprévu.
--Il est le seul bon! C’est un crime, quand on est, comme vous, libre de
rester tranquille, c’est un crime de ruiner des gens pour son plaisir!
Il y eut un arrêt brusque, puis Clerc s’effondra sur sa chaise,
balbutiant:
--Pardon... quand il s’agit de vous, je crois toujours que vous êtes,
comme autrefois, trop jeune pour vous passer de moi...
--Bah! répondit Jude tristement, tôt ou tard, cette heure devait
sonner...
Et il se remit à marcher, le cœur étrangement lourd, plus accablé par
cette dispute que par tous les dangers qui menaçaient son œuvre.
--Aussi bien, reprit-il après un long silence, j’ai réfléchi. Quoiqu’on
tente, pour aboutir on doit passer outre aux sentimentalités vaines. Il
est possible que je ruine le petit commerce d’alentour. J’estime
néanmoins que la vie de mes deux cents ouvriers n’est pas achetée trop
cher par la suppression de dix ou douze petits ateliers qui végétaient.
Il est possible aussi que mes deux cents ouvriers soient assez fous pour
tenter de détruire un organisme qui les sauve. J’en doute cependant. La
preuve en est qu’à midi tu iras trouver cette femme Pastre; annonce-lui
que j’ai changé d’avis et que je l’embauche à partir de demain: huit
francs par jour, le taux des hommes...
Doutant d’avoir entendu, Clerc s’était levé:
--Embaucher cette femme! Après ce qu’a dit Bouchut!
Jude sourit, dédaigneux:
--Précisément: c’est le moyen de fixer tout le monde.
Il approcha de la porte:
--Sans rancune, mon pauvre Clerc! Puisque je devais m’installer ce soir
à Montaigut, autant m’occuper tout de suite du départ. Tu es maître de
la boîte.
Il sortit ensuite sans attendre la réponse.