M. Lethois revint à lui.

--Minuit! déjà!... Au fait, c’est aujourd’hui qu’arrive Mlle Wimereux.

Cette pensée désagréable acheva de chasser les autres. En tout temps,

changer ses habitudes lui avait répugné. C’était bien pis cette fois: il

faudrait ranger la maison, s’occuper des repas, surveiller sa tenue...

--Tout cela, pour rien peut-être!...

Alors, violemment, il referma la lucarne et s’étant résigné à ne point

prolonger une rêverie vaine, il partit.

Revenu sur le palier, il dut comme à l’arrivée poser à terre le bougeoir

afin de fermer la porte. Il avait déjà glissé le cadenas dans les

crochets, introduisait la clé dans l’entrée, quand il s’interrompit,

stupéfait. La lumière qu’il regardait machinalement venait de

s’envelopper de brume. Puis cette brume épaissit. Progressivement, la

flamme pâlissait... pâlissait... Bientôt, elle cessa d’être distincte,

et la brume, à son tour, devint épaisse comme une fumée d’usine. Elle

semblait maintenant envahir l’escalier, lécher les murailles, s’étaler,

toujours plus sombre. Soudain, plus rien: le noir...

M. Lethois porta les mains à son front. En vérité, il ne rêvait pas; il

n’était pas halluciné; il se sentait vivre, remuer, agir...

Une minute passa, longue comme un siècle. Le noir demeurait absolu, sans

vibration, tout uni, un noir qui donnait la sensation d’étouffer au fond

d’un gouffre, inexprimable...

S’efforçant de dominer son angoisse, M. Lethois dit à voix haute:

--Est-ce que par hasard le vent aurait éteint la bougie?

Et se baissant, il tendit la main vers elle. Mais, chose étrange, à

mesure qu’il cherchait, il avait l’intuition de ne plus percevoir ni la

direction ni la distance. C’était comme s’il avait flotté dans un espace

mort.

Une exclamation suivit. Son poignet venait de rencontrer la flamme.

Quelque chose ensuite roula sur les marches,--le bougeoir sans doute,

renversé dans le tressaillement causé par la brûlure.

Figé d’horreur, M. Lethois écouta le cliquetis de la bobèche qui se

brisait. Puisque la lumière était là, et flambait, était-ce donc lui

_qui ne la voyait pas_? Avec un geste d’égarement, il releva ses mains

tremblantes, se frotta les paupières. En même temps, pris de vertige, il

mesurait ce cataclysme inique, monstrueux: plus d’observations, plus de

travail, et l’œuvre avortant au moment d’être achevée!

Puis, subitement, il chercha la rampe, la suivit. Il avait pu se

tromper, la bougie avait dû subir une transformation inconnue. Dehors,

au contraire, les étoiles n’avaient pas disparu: il allait dehors pour

vérifier qu’elles y étaient toujours.

Ah! les voir! Dix ans de sa vie, pour les voir comme tout à l’heure!

Déjà il avait gagné l’entrée, chassait les verrous, tirait à lui le

vantail. C’est ouvert. Est-il bien sûr que ce le soit? Dans le noir, on

ne sait plus. Allons, encore un pas, encore un autre... Cette fois M.

Lethois est bien sorti, cela se sent à l’air humide, à l’odeur qui monte

des feuillées. Il lève la tête, il a beau regarder: les étoiles ne sont

plus là! Aveugle! il est aveugle!

Un grand cri retentit:

--Au secours! au...

Roulant sur le sol, M. Lethois venait de perdre connaissance.

La vie secrète · 第 19 / 95 题