Mme Adam et M. Emile Ollivier nous racontent la même époque, avec des
opinions bien différentes. Ce qu'on disait dans son salon politique et
parmi les inflexibles de l'opposition, Mme Adam nous le rend fort bien,
avec une flamme que les années écoulées n'ont pas refroidie. Elle
s'exprime comme si elle était encore en pleine bataille. M. Emile
Ollivier retrace, lui, les luttes de tribune, les divisions qui
sévissaient parmi les amis de l'empereur, la marche lente mais sûre vers
l'Empire libéral et vers le ministère de janvier 1870, dont il fut le
grand orateur.
A partir de 1866, une grande inquiétude règne en France, chez les sages
esprits. M. Thiers, le 3 mai 1866, un mois avant la guerre qui devait
aboutir à Sadowa, avait prononcé un magnifique et prophétique discours,
dans lequel il avait recommandé au gouvernement de faire, du côté de
l'Italie, le geste nécessaire et d'empêcher son alliance avec la Prusse.
Peut-être à la date où M. Thiers monta solennellement à la tribune
était-il déjà un peu tard; mais il n'avait pas ménagé précédemment ses
perpétuels avertissements. Neftzer, un familier de Mme Adam et le
créateur du _Temps_, ne cessa aussi de sonner l'alarme et de montrer du
doigt la frontière de l'est, jusqu'à l'éclat de juillet 1870. Pour tout
homme clairvoyant, M. de Bismarck voulait fermement la lutte et le
démembrement de la France.
M. Ollivier nous déclare qu'en persistant à toujours montrer les nuages
noirs accumulés à l'est, M. Thiers avait provoqué et déchaîné la
tempête. Tel n'est point mon sentiment. L'homme d'État signalait le
danger imminent, la nécessité de le conjurer, mais désirait fermement la
paix et ne fit pas un mouvement capable de la compromettre.
Il fallait un certain courage pour donner sa pensée. La Prusse était
populaire en France. L'opposition, accoutumée à répéter certaines
déclamations contre l'Autriche, se réjouissait de ses humiliations. Au
début, l'empereur lui-même et surtout le prince Napoléon, leurrés par
certaines fantasmagories trompeuses et certaines caresses de M. de
Bismarck, semblent avoir vu, d'un oeil favorable, la fortune croissante
de la Prusse. Quand les écailles leur tombèrent des yeux, il était un
peu tard. En 1868, le maréchal Niel soutint, à la tribune, une bataille
pour une nouvelle organisation de l'armée et une augmentation des
effectifs. M. Thiers se sépara, dans la circonstance, de ses amis de
l'opposition et vota toujours en faveur de notre puissance militaire.
Combien M. Jules Simon dut plus tard regretter amèrement ses paroles
imprudentes! Il vivait, avec ses amis, en pleine légende, s'imaginant
qu'au moment suprême la levée en masse de soldats improvisés pourvoirait
à tout, et qu'à notre chant de la Marseillaise allaient s'évanouir les
bataillons allemands. Se préparer à la guerre, enfermer des jeunes gens
dans une caserne, les soumettre à la discipline militaire, excitait
l'indignation de M. Jules Favre. Avec quelle brutalité les événements
renversèrent, deux ans après, toutes les théories des deux orateurs! M.
Emile Ollivier, d'une plume alerte, avec ses souvenirs et ses notes et
une parfaite bonne foi, n'a rien oublié des erreurs parlementaires de
l'époque. La majorité de la Chambre, fidèle à l'empereur, hésitait
elle-même, dans la crainte des électeurs, à soutenir le maréchal Niel.
[Note 1: _Mes Sentiments et nos Idées avant 1870_, par Mme Edmond Adam
(Lemerre, 3 fr. 50).--_L'Empire libéral_, par Emile Ollivier Garnier, 3
fr. 50.]
Dans le salon de Mme Adam régnaient un peu les mêmes idées qu'au
Parlement. Ceux qui, plus tard, devaient faire leur _mea culpa_, comme
Challemel-Lacour, ne montraient que de l'hostilité pour une aggravation
du budget de la guerre et même pour les armées permanentes. Et
cependant, de partout, arrivait un perpétuel _cave_. Nino Bixio, en
Italie, le prince de Sagan rencontré en Allemagne, ne cessaient de le
crier en même temps que M. Thiers et Neftzer. Sceptique et désabusé sur
le reste, Mérimée, toutefois, s'animait jusqu'à l'éloquence et jusqu'aux
larmes contre tout ce qui paraissait nuisible à la patrie.
J'ai marqué la principale préoccupation des deux volumes, si différents
et si hostiles parfois, de M. Emile Ollivier et de Mme Adam. Ce qui fait
le charme et l'intérêt passionnant du livre de M. Emile Ollivier, c'est
qu'il participe à la fois de la grande et belle histoire et des mémoires
familiers. Sans parti pris, par des faits quelquefois anecdotiques,
l'auteur nous montre les craintes des esprits avisés. Ne nous
découvre-t-il pas aussi comment, grâce à la politique extérieure et aux
luttes intestines, nous nous sommes peu à peu acheminés vers la
catastrophe? Ceux qui prirent le pouvoir en 1870 trouvèrent une
situation qu'ils n'avaient pas créée et que, longtemps avant leur venue,
avait dénoncée M. Thiers.
Mme Adam ne se borne pas, dans ses souvenirs, à la politique. Amie de
George Sand, elle nous répète ce que la grande artiste lui a dit de ses
amours avec Musset. L'enfant du siècle, Rolla, était en proie à l'alcool
et à de basses fréquentations. A certains moments d'ivresse que ne
put-il pas, en effet, dire à l'amie du voyage à Venise? Quels propos
n'entendit-elle pas dans leurs fréquentes querelles? Mais je ne veux, en
aucune façon, revenir sur cette histoire d'amour si douloureuse.
Plus plaisant nous apparaît Sainte-Beuve, nommé sénateur, essayant plus
de vingt fois son costume, ne sachant s'il le choisirait collant ou
aisé, aussi malheureux dans cette histoire d'habit et de tailleur qu'en
1848, lorsqu'il prit le train de l'exil pour Liège. Combien de lettrés
et d'hommes politiques sont présentés par Mme Adam, qui mime leurs
gestes et qui, sans méchanceté toutefois, en tire les ficelles! Nous
avons là quelques marionnettes humaines, gesticulant et parlant au
naturel. Hélas! le monde n'est-il pas comme un théâtre de _fantochi_?
Tel nous le voyons souvent dans _Mes Sentiments et nos Idées_. Ce qui
est singulièrement amusant, c'est la première visite de Gambetta au
salon et à la salle à manger de Mme Adam. Rien de plus pittoresque.
S'imaginant invité chez quelque bas bleu, il parut dans un costume peu
décoratif et fut tout surpris de trouver là tous les hommes en habit et
en cravate blanche. Pour le tirer de sa confusion, Mme Adam l'installa à
sa droite, place que, du reste, il ne quitta plus dans la maison. On
saisit, sur le vif, dans les pages de Mme Adam, ceux-là qui se
préparaient au pouvoir en jetant leur première gourme dans l'opposition.
M. Emile Ollivier nous peint de son côté les hommes du Parlement, en
pleine possession de leurs moyens, combattant pour ou contre l'Empire,
cherchant à se surpasser mutuellement et à occuper le premier rang.
Retiré de tout, il a pu écrire cette substantielle et vivante histoire.
Si la politique avait absorbé toute son existence, il n'aurait eu ni le
temps, ni le calme nécessaire pour bâtir ce monument dans lequel
entreront les historiens de l'avenir et où ils puiseront à pleines mains
les renseignements précis et les jugements sans passion.