LA FRONTIÈRE FRANCO-SIAMOISE

Comme la Russie, nous avons un voisin jaune, actif et remuant, en

Extrême-Orient: moins dangereux que le Japon, le Siam nous créa

cependant autrefois de graves difficultés. Mais nos relations avec lui

ont été en s'améliorant, et l'accord semble parfait depuis les récents

travaux des commissions de délimitation française et siamoise.

La commission française était présidée par le commandant Bernard, de

l'artillerie coloniale; la commission siamoise par le général Mom

Chatidej Udom, chef d'état-major de l'armée siamoise. Les deux

commissions ont procédé, cette année, à la délimitation de la région

comprise entre le Grand Lac du Cambodge et la mer. Elles se sont réunies

au mois de janvier dernier à la frontière même, au petit poste de

Soai-Don-Kéo, sur les bords du Prek-Kompong-Prak et se sont mises en

route vers Kratt.

Tout le territoire qu'elles ont traversé est à peu près désert. Le

brigandage a été en effet si actif, depuis près de quarante ans, sur les

confins du Siam et du Cambodge, que presque tous les villages ont été

successivement abandonnés. Il n'était donc pas possible de recruter sur

place des porteurs. La commission française a employé exclusivement,

pour ses transports, une cinquantaine d'éléphants loués à des

propriétaires cambodgiens ou prêtés par le roi du Cambodge. La

commission siamoise a dû, au contraire, réquisitionner, à une grande

distance, une véritable armée de coolies, ce qui risquait évidemment de

mécontenter les populations de la zone frontière.

Le peu de ressources qu'offrait la région traversée ne permettait du

reste aux membres des deux commissions ni de se ravitailler sur place,

ni même de trouver des abris. Malgré les difficultés qui résultaient

d'une telle situation, la traversée de la forêt, qui couvre tout le pays

jusqu'à la mer, s'est effectuée, grâce aux précautions sanitaires prises

dès le départ, sans que le commandant Bernard ait eu à déplorer la perte

d'un seul homme, européen ou indigène. C'est là un exemple et, un

enseignement fort remarquables, d'autant que la forêt cambodgienne a,

dans toute l'Indo-Chine, une terrible réputation d'insalubrité.

Les résultats obtenus dans cette première campagne ont été très

importants et presque inespérés. La frontière, tracée d'une façon trop

précise par le texte même du traité, ne tenait compte ni des

revendications formulées par les populations cambodgiennes, ni même de

la topographie exacte des lieux. Cela s'explique par l'imperfection des

cartes existantes et par le peu de renseignements que possédait notre

administration du Cambodge elle-même. Le commandant Bernard a réussi

cependant à obtenir, aussi, bien du côté du Grand Lac que du côté de la

mer, des rectifications de frontière que notre carte indique

suffisamment.

[Illustration: Le commandant Bernard.]

Du côté de Kratt, en particulier, la frontière devait, d'après le

traité, être formée par une rivière dénommée Klong-Dja, qui, en réalité,

se réduit à un ruisseau nommé Klong-Chê, extrêmement étroit et qui est à

sec pendant huit mois de l'année, sauf dans le voisinage de

l'embouchure. La frontière a été reportée jusqu'aux rives du grand

fleuve qui arrose toute la région de Kratt, le Klong-Yaï.

D'autre part, le mouillage des grands navires, situé entre l'île de

Koh-Chang et le cap Lem-Ling, ne pouvait présenter de sécurité, au point

de vue militaire, que si le gouvernement siamois consentait à une

cession additionnelle de territoire au nord du cap Lem-Ling. De ce côté

encore, la frontière a été reportée jusqu'à l'estuaire de Packnam-Ven,

large de 3.000 mètres, profond de 6 à 8, et qui deviendra un port de

cabotage de premier ordre le jour où les passes qui y conduisent auront

été approfondies ou balisées.

Les districts que nous venons d'acquérir sont, nous l'avons dit, très

peu peuplés. On ne trouve d'agglomérations de quelque importance que

dans le voisinage du Grand Lac ou dans les environs mêmes de Kratt.

Kratt est un très gros village, peuplé de 12.000 à 15.000 habitants,

mais où se fait un commerce assez important. Il y a un assez grand

nombre de marchands chinois qui s'occupent principalement du commerce

des cotonnades et du commerce du poivre. Le sol, très fertile, est

couvert d'une forêt très épaisse, presque inextricable, qui a rendu les

opérations topographiques particulièrement difficiles. On ne peut dire

que notre nouvelle acquisition nous apporte, en dehors du mouillage de

Koh-Chang et du port de Packnam-Ven, des richesses importantes, mais il

y a là des terres riches, en bordure le long de la mer, adossées à de

magnifiques montagnes et dont l'avenir n'est pas douteux. Il faut

attendre toutefois que, grâce à la paix que nous saurons faire régner,

grâce à une organisation médicale qui s'impose, à un régime fiscal

approprié, la zone frontière se repeuplé. Il dépend de nous et de notre

administration que cet avenir se réalise dans un délai assez bref.

[Illustration: Carte des rectifications de la frontière

franco-siamoise.]

[Illustration: Le convoi de la commission française dans une clairière

de la forêt.]

[Illustration: A DAKAR.--Savorgnan de Brazza sur son lit de mort.]

[Illustration: M. Binger. Mme de Brazza. M. Ph. de Brazza. A

MARSEILLE.--La veuve de M. de Brazza traversant les docks, à sa descente

du paquebot.]

[Illustration: A MARSEILLE.--Le cercueil transporté, du paquebot à la

chapelle ardente sur le quai.]

[Illustration: M. Chanot, maire. M. Mastier, préfet. Général Hambel. A

MARSEILLE.--Les autorités se rendant à la chapelle ardente.]

[Illustration: A PARIS.--Les funérailles officielles: le cortège passant

devant le ministère de la Marine. LA MORT DE SAVORGNAN DE BRAZZA ET SES

OBSÈQUES EN FRANCE.]

L'Illustration, No. 3267, 7 Octobre 1905 · 第 21 / 35 题