CHAPITRE VI.

CLARKE AU QUARTIER-GÉNÉRAL DE L'ARMÉE D'ITALIE.--RUPTURE DES

NÉGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DÉPART DE MALMESBURY.--EXPÉDITION

D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN

V. ÉTAT DES FINANCES. RECETTES ET DÉPENSES.--CAPITULATION DE

KEHL.--DERNIÈRES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE

RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MÉMORABLE

CAMPAGNE DE 1796.

Le général Clarke venait d'arriver au quartier-général de l'armée

d'Italie, d'où il devait partir pour se rendre à Vienne. Sa mission

avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait

l'armistice inutile. Bonaparte, que le général Clarke avait ordre de

consulter, désapprouvait tout à fait l'armistice et ses conditions. Les

raisons qu'il donnait étaient excellentes. L'armistice ne pouvait plus

avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que

l'archiduc Charles assiégeait avec une grande vigueur; et pour cet objet

très accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tête de

pont qui n'était point indispensable pour déboucher en Allemagne. La

prise de Mantoue au contraire entraînait la conquête définitive de

l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du

Rhin. L'armistice compromettait évidemment cette conquête; car Mantoue,

remplie de malades, et réduite à la demi-ration, ne pouvait pas différer

plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer

rendraient à la garnison la santé et les forces. La quantité n'en

pourrait pas être exactement fixée, et Wurmser, en faisant des

économies, se ménagerait des approvisionnemens pour recommencer sa

résistance, en cas d'une reprise d'hostilités. La suite de batailles

livrées pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles,

et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'était pas tout. Le

pape ne pouvait manquer d'être compris dans l'armistice par l'Autriche,

et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou

trente millions, dont on avait besoin pour l'armée, et qui serviraient

à faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, perçant dans l'avenir,

conseillait, au lieu de suspendre les hostilités, de les continuer au

contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son véritable

théâtre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il

promettait à ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la

paix, la ligne du Rhin, et une république en Italie. Sans doute, cette

combinaison plaçait dans ses mains toutes les opérations militaires et

politiques de la guerre; mais, qu'elle fût intéressée ou non, elle était

juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse.

Cependant, par obéissance pour le directoire, on écrivit aux généraux

autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et

pour obtenir à Clarke des passeports. L'archiduc Charles répondit à

Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que

ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en référer au

conseil aulique. Alvinzy répondit de même, et fit partir un courrier

pour Vienne. Le ministère autrichien, secrètement dévoué à l'Angleterre,

était peu disposé à écouter les propositions de la France. Le cabinet de

Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il

s'était efforcé de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus

d'avantages en prenant part à la négociation ouverte à Paris, qu'en

faisant des conquêtes séparées, puisque les conquêtes anglaises dans

les deux Indes étaient sacrifiées pour lui procurer la restitution des

Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne

avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il

se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous très peu de temps;

les Français, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors

le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux

détachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces détachemens, joints à

de nouvelles levées qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une

merveilleuse activité, permettraient encore un effort sur l'Italie; et

peut-être cette terrible armée, qui avait tant anéanti de bataillons

autrichiens, finirait par succomber sous des efforts réitérés.

La constance allemande ne se démentait donc pas ici, et, malgré tant de

revers, elle ne renonçait pas encore à la belle Italie. En conséquence,

il fut résolu de refuser l'entrée de Vienne à Clarke. On craignait

d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on

ne voulait pas de négociation directe. Quant à l'armistice, on aurait

consenti à l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On répondit à

Clarke que, s'il voulait se rendre à Vicence, il y trouverait le baron

de Vincent, et qu'il pourrait y conférer avec lui. La réunion eut lieu

en effet à Vicence. Le ministre autrichien prétendit que l'empereur

ne pouvait recevoir un envoyé de la république, parce que c'était la

reconnaître; et, quant à l'armistice, il déclara qu'on ne pouvait

l'admettre qu'en Italie. Cette proposition était ridicule, et on ne

conçoit pas que le ministère autrichien pût la faire, car elle sauvait

Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Français bien sots

pour l'accepter. Cependant le ministère autrichien, qui voulait au

besoin se ménager le moyen d'une négociation séparée, fit déclarer par

son envoyé que si le commissaire français avait des propositions à

faire relativement à la paix, il n'avait qu'à se rendre à Turin, et les

communiquer à l'ambassadeur autrichien auprès du Piémont. Ainsi, grâce

aux suggestions de l'Angleterre et aux folles espérances de la cour de

Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut écarté. Clarke s'en alla à

Turin, pour profiter au besoin de l'intermédiaire qui lui était offert

auprès de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission:

c'était celle d'observer le général Bonaparte. Le génie de ce jeune

homme avait paru si extraordinaire, son caractère si absolu, si

énergique, que sans aucun motif précis, on lui supposa de l'ambition. Il

avait voulu conduire la guerre à son gré, et avait offert sa démission

quand on lui traça un plan qui n'était pas le sien; il avait agi

souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre,

sous prétexte des armistices; il s'était plaint avec hauteur de ce que

les négociations avec le pape n'avaient pas été conduites par lui seul,

et il avait exigé qu'on lui en remît le soin; il traitait fort durement

les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des

mesures qui lui déplaisaient, et il les avait obligés de quitter le

quartier-général; il s'était permis d'envoyer des fonds aux différentes

armées sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans

l'intermédiaire indispensable de la trésorerie. Tous ces faits

annonçaient un homme qui aimait à faire seul ce qu'il croyait être seul

capable de bien faire. Ce n'était encore que l'impatience du génie,

qui n'aime pas à être contrarié dans ses oeuvres; mais c'est par cette

impatience que commence à se manifester une volonté despotique. En le

voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens maîtres, et créer ou

détruire des états, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On

pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-même le reproche. Il

se plaignait d'être accusé, puis se justifiait lui-même, sans qu'un seul

mot du directoire lui en eût fourni l'occasion.

Clarke avait donc, outre la mission de négocier, celle de l'observer.

Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse

qui lui étaient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet

de sa mission, le subjugua bientôt par son ascendant et sa grâce, aussi

puissante, dit-on, que son génie, et en fit un homme dévoué. Clarke

avait de l'esprit, trop de vanité pour être un espion adroit et souple.

Il resta en Italie, tantôt à Turin, tantôt au quartier-général, et

bientôt il appartint plus à Bonaparte qu'au directoire.

A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, traîner

en longueur la négociation; mais le cabinet français par des réponses

promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury à s'expliquer.

Ce ministre, comme on l'a vu, avait posé d'abord le principe d'une

négociation générale, et de la compensation des conquêtes; de son côté,

le directoire avait exigé des pouvoirs de tous les alliés, et une

explication plus claire du principe des compensations. Le ministre

anglais avait mis dix-neuf jours à répondre; il avait répondu enfin que

les pouvoirs étaient demandés, mais qu'avant de les obtenir, il fallait

que le gouvernement français admît positivement le principe des

compensations. Le directoire avait alors demandé qu'on lui énonçât

sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel

est le point où la négociation en était restée. Lord Malmesbury écrivit

de nouveau à Londres, et après douze jours, répondit, le 6 frimaire (26

novembre), que sa cour n'avait rien à ajouter à ce qu'elle avait dit, et

qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement

français n'admettrait pas formellement le principe proposé. C'était là

une subtilité; car, en demandant l'énonciation des objets qui seraient

compensés, la France admettait évidemment le principe des compensations.

Écrire à Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilité,

c'était se jouer du directoire. Il répondit, comme il faisait toujours,

le lendemain même, et par une note de quatre lignes il dit que sa

précédente note impliquait nécessairement l'admission du principe

des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement,

et demandait sur-le-champ la désignation des objets sur lesquels ce

principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si à chaque

question lord Malmesbury serait obligé d'écrire à Londres. Lord

Malmesbury répondit vaguement qu'il serait obligé d'écrire toutes les

fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il écrivit

encore, et resta vingt jours avant de répondre. Il était évident cette

fois qu'il fallait sortir du vague où l'on s'était enfermé, et aborder

enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet,

c'était rompre la négociation, et on conçoit que le cabinet anglais mît

les plus longs délais possibles à la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18

décembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix,

et lui remit une note dans laquelle les prétentions du cabinet anglais

étaient exposées. Il voulait que la France restituât aux puissances du

continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendît à l'Autriche la

Belgique et le Luxembourg, à l'Empire les états allemands de la rive

gauche; qu'elle évacuât toute l'Italie, et la replaçât dans le _statu

quo ante bellum_; qu'elle restituât à la Hollande certaines portions

de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la

rendre indépendante; et enfin, que des changemens fussent faits à sa

constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre

les colonies de la Hollande que dans le cas du rétablissement du

stathoudérat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en

garder quelques-unes comme indemnité de guerre; le Cap était du nombre.

Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois îles que

la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique,

Sainte-Lucie, Tobago,et à condition encore que Saint-Domingue ne nous

resterait pas en entier. Ainsi la France, après une guerre inique, où

elle avait eu toute justice de son côté, où elle avait dépensé des

sommes énormes, et dont elle était sortie victorieuse, la France

n'aurait pas gagné une seule province, tandis que les puissances du Nord

venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire

dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la

ligne du Rhin, et qui était maîtresse de l'Italie, aurait évacué le

Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles

conditions étaient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en

était offensante, et elles ne devaient pas être écoutées. Le ministre

Delacroix les écouta cependant avec une politesse qui frappa le ministre

anglais, et qui lui fit même espérer qu'on pourrait poursuivre la

négociation.

Delacroix donna une raison qui était mauvaise, c'est que les Pays-Bas

étaient déclarés territoire national par la constitution; et le ministre

anglais lui répondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que

le traité d'Utrecht les attribuait à l'Autriche. La constitution pouvait

être obligatoire pour la nation française, mais elle ne concernait ni

n'obligeait les nations étrangères. Le traité d'Utrecht était, comme

tous les traités du monde, un arrangement de la force, que la force

pouvait changer. La seule raison que le ministre français devait donner,

c'est que la réunion des Pays-Bas à la France était juste, fondée sur

toutes les convenances naturelles et politiques, et légitimée par la

victoire. Après une longue discussion sur tous les points accessoires de

la négociation, les deux ministres se séparèrent. Le ministre Delacroix

vint en référer au directoire, qui, s'irritant à bon droit, résolut de

répondre au ministre anglais comme il le méritait. La note du ministre

anglais n'était pas signée, elle était seulement contenue dans une

lettre signée. Le directoire exigea, le jour même, qu'elle fût revêtue

des formes nécessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre

heures. Lord Malmesbury, embarrassé, répondit que la note était

suffisamment authentique, puisqu'elle était contenue dans une lettre

signée, et que quant à un _ultimatum_, il était contre tous les usages

de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 décembre),

le directoire lui fit déclarer qu'il n'écouterait jamais aucune

proposition contraire aux lois et aux traités qui liaient la république;

il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir à chaque

instant à son gouvernement, et remplissant un rôle purement passif dans

la négociation, sa présence à Paris était inutile; qu'en conséquence il

avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit

heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour négocier, si

le gouvernement anglais adoptait les bases posées par la république

française.

Ainsi finit cette négociation, dans laquelle le directoire, loin de

manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un véritable exemple de

franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut

point ici d'usage violé. Les communications des puissances portent,

comme toutes les relations entre les hommes, le caractère du temps, de

la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et

victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il

convenait à une république, appuyée sur la justice et la victoire, de

rendre son langage prompt, net, et public.

Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande

s'effectuait. C'était là ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui

pouvait, en effet, la mettre dans un grand péril. Malgré les bruits

adroitement semés d'une expédition en Portugal ou en Amérique,

l'Angleterre avait bien compris l'objet des préparatifs qui se faisaient

à Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les côtes, et donner

l'ordre de tout évacuer dans l'intérieur, si les Français débarquaient.

L'Irlande, à laquelle on destinait l'expédition, était dans une

situation propre à inspirer de graves inquiétudes. Les partisans de la

réforme parlementaire et les catholiques présentaient dans cette île une

masse suffisante pour opérer un soulèvement. Ils auraient volontiers

adopté un gouvernement républicain, sous la garantie de la France, et

ils avaient envoyé des agens secrets à Paris pour s'entendre avec le

directoire. Ainsi tout présageait qu'une expédition pourrait causer de

cruels embarras à l'Angleterre, et la réduire à accepter une toute autre

paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consumé les

deux plus belles années de sa vie dans la Vendée, et qui voyait les

grands théâtres de la guerre occupés par Bonaparte, Moreau et Jourdan,

brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre était un aussi noble

adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur à la

combattre et à la vaincre. Une république nouvelle s'élevait en Italie,

et allait y devenir le foyer de la liberté. Hoche croyait beau et

possible d'en élever une pareille en Irlande, à côté de l'aristocratie

anglaise. Il s'était lié beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la

marine, et ministre à grandes vues. Ils s'étaient promis tous deux de

donner une haute importance à la marine, et de faire de grandes choses;

car alors toutes les têtes étaient en travail, toutes méditaient des

prodiges pour la gloire et la félicité de leur patrie. L'alliance

offensive et défensive conclue avec l'Espagne à Saint-Ildefonse, offrait

de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En réunissant la

flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans

la Manche avec celle que la France avait dans l'Océan, on pouvait

rassembler des forces formidables, et tenter de délivrer les mers par

une bataille décisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande,

et aller interrompre les succès de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral

Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans

l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la réunion

des flottes française et espagnole dans la Manche, mît à la voile

sur-le-champ, jetât l'armée de Hoche en Irlande, gardât quelques mille

hommes à bord, fît voile ensuite pour l'Ile-de-France, allât y prendre

les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportât ces secours

dans l'Inde pour soutenir Tippo-Saïb. Cette grande expédition avait

l'inconvénient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'armée

d'expédition, et de la laisser exposée à de grandes chances, en

attendant la réunion très éventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve

qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui était dispersée

dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait

d'Amérique. Cette expédition ne fut pas exécutée. On attendit l'arrivée

d'Amérique de Richery, et on fit, malgré l'état des finances, des

efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest.

Elle se trouva en frimaire (décembre) en état de mettre à la voile. Elle

se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt frégates, de

six gabares, et cinquante bâtimens de transport. Elle pouvait porter

vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral

Villaret-Joyeuse, on remplaça ce dernier par Morard-de-Galles.

L'expédition dut débarquer dans la baie de Bantry. On assigna à chaque

capitaine de vaisseau, dans un ordre cacheté, la direction qu'il devait

suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident.

L'expédition mit à la voile le 26 frimaire (16 décembre). Hoche et

Morard-de-Galles étaient montés sur une frégate. L'escadre française,

grâce à une brume épaisse, échappa aux croisières anglaises, et traversa

la mer sans être aperçue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une

tempête affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le

contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et après deux

jours, parvint à la réunir tout entière, à l'exception d'un vaisseau

et de trois frégates. Malheureusement la frégate qui portait Hoche et

Morard-de-Galles était du nombre de ces dernières. L'escadre cingla vers

le cap Clear, et manoeuvra là plusieurs jours pour attendre les deux

chefs. Enfin, le 4 nivôse (24 décembre), elle entra dans la baie de

Bantry. Un conseil de guerre décida le débarquement; mais il devint

impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau

éloignée des côtes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effrayé par tant

d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et séparé de ses chefs,

crut devoir regagner les côtes de France. Hoche et Morard-de-Galles

arrivèrent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent là le retour de

l'escadre française. Ils revinrent à travers des périls inouïs. Battus

par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages

de France que par une espèce de miracle. Le vaisseau _les Droits de

l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva séparé de l'escadre, et fit

des prodiges: attaqué par deux vaisseaux anglais, il en détruisit un,

échappa à l'autre; mais, tout mutilé, privé de mâts et de voiles,

il succomba à la violence de la mer. Une partie de l'équipage fut

engloutie, l'autre fut sauvée à grand'peine.

Ainsi finit cette expédition, qui jeta une grande alarme en Angleterre,

et qui révéla son point vulnérable. Le directoire ne renonça pas à

revenir plus tard à ce projet, et tourna dans le moment toutes ses

idées du côté du continent, pour se hâter de faire déposer les armes

à l'Autriche. Les troupes de l'expédition avaient peu souffert; elles

furent débarquées. On laissa sur les côtes les forces nécessaires pour

faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie

de l'armée qui avait porté le titre d'armée de l'Océan. Les deux Vendées

et la Bretagne étaient, du reste, tout à fait soumises, par les soins

et la présence continuelle de Hoche. On préparait à ce général un grand

commandement, pour le récompenser de ses ingrats et pénibles travaux.

La démission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait

dégoûté, et qu'on avait provisoirement remplacé par Beurnonville,

permettait d'offrir à Hoche un dédommagement qui, depuis long-temps,

était dû à son patriotisme et à ses talens.

L'hiver, déjà fort avancé (on était en nivôse,--janvier 1797), n'avait

point interrompu cette campagne mémorable. Sur le Rhin, l'archiduc

Charles assiégeait Kehl et la tête de pont d'Huningue; sur l'Adige,

Alvinzy préparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte.

L'intérieur de la république était assez calme: les partis avaient les

yeux fixés sur les différens théâtres de la guerre. La considération et

la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances

de la campagne. La dernière victoire d'Arcole avait répandu un grand

éclat et réparé le mauvais effet produit par la retraite des armées du

Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure désespérée ne rassurait

pas entièrement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy

se renforçait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans

disaient que l'armée d'Italie était épuisée; que son général, accablé

par les travaux d'une campagne sans exemple, et consumé par une maladie

extraordinaire, ne pouvait plus tenir à cheval. Mantoue n'était pas

encore prise, et on pouvait concevoir des inquiétudes pour le mois de

nivôse (janvier).

Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la liberté de

la presse, continuaient à se déchaîner. Ceux de la contre-révolution,

voyant approcher le printemps, époque des élections, tâchaient de remuer

l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les désastres des

royalistes de la Vendée, il devenait clair que leur dernière ressource

était de se servir de la liberté elle-même pour la détruire, et

d'envahir la république en s'emparant des élections. Le directoire, en

voyant leur déchaînement, était saisi de ces mouvemens d'impatience

dont le pouvoir même le plus éclairé ne peut pas toujours se défendre.

Quoique fort habitué à la liberté, il s'effrayait du langage qu'elle

prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il

faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais à redouter,

quelque publicité qu'il acquière, qu'il s'use par sa violence, et

qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité

comprimée. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la

presse. On se récria; on prétendit que, les élections approchant, il

voulait en gêner la liberté; on lui refusa les lois qu'il demandait. On

accorda seulement deux dispositions: l'une, relative à la répression

de la calomnie privée; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les

rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonçaient par des

phrases détachées, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un

pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et

f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il

fut décidé, pour éviter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les

journaux et les écrits que par un simple titre. Le directoire aurait

voulu l'établissement d'un journal officiel du gouvernement. Les

cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposèrent. La loi du 3

brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendémiaire, et

devenue le prétexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp

de Grenelle, avait été maintenue après une discussion solennelle.

Elle était en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se

rencontrer les deux partis. C'était surtout la disposition qui excluait

les parens des émigrés des fonctions publiques, que le côté droit

voulait détruire, et que les républicains voulaient conserver. Après une

troisième attaque, il fut décidé que cette disposition serait maintenue.

On ne fit qu'un seul changement à cette loi. Elle excluait de l'amnistie

générale, accordée aux délits révolutionnaires, les délits qui se

rattachaient au 13 vendémiaire; cet événement était déjà trop loin pour

ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui,

d'ailleurs, étaient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc appliquée

aux délits de vendémiaire, comme à tous les autres faits purement

révolutionnaires.

Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la république

directoriale, conservaient la majorité dans les conseils, malgré les

cris de quelques patriotes follement emportés, et de quelques intrigans

vendus à la contre-révolution.

L'état des finances avait l'effet ordinaire de la misère dans les

familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps

législatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures

toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message

alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les

malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce

message du 25 frimaire (15 décembre) était conçu en ces termes: «Toutes

les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est

arriérée; les défenseurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la

nudité, leur courage est énervé par le sentiment douloureux de leurs

besoins; le dégoût, qui en est la suite, entraîne la désertion.

Les hôpitaux manquent de fournitures, de feu, de médicamens. Les

établissemens de bienfaisance, en proie au même dénuement, repoussent

l'indigent et l'infirme dont ils étaient la seule ressource. Les

créanciers de l'état, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent à

fournir aux besoins des armées, n'arrachent que de faibles parcelles

des sommes qui leur sont dues; leur détresse écarte des hommes qui

pourraient faire les mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de

moindres bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communications

interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout

à l'autre de la république, on voit les juges, les administrateurs,

réduits à l'horrible alternative, ou de traîner dans la misère leur

existence et celle de leur famille, ou de se déshonorer en se vendant

à l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux

l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans force, parce

qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne peut arrêter ce désordre.»

Les conseils furent irrités de la publication de ce message, qui

semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'état, et censurèrent

vivement l'indiscrétion du directoire. Cependant ils se mirent à

examiner sur-le-champ ses propositions. Le numéraire abondait partout,

excepté dans les coffres de l'état. L'impôt, actuellement percevable en

numéraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens

nationaux soumissionnés étaient payés en partie; les paiemens restant

à faire n'étaient pas échus. On vivait d'expédiens, on donnait

aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de

liquidation, espèces de valeurs d'attente, qui n'étaient reçues que pour

une valeur inférieure, et qui faisaient monter considérablement le prix

des marchés. C'était donc toujours la même situation que nous avons déjà

exposée si souvent.

De grandes améliorations furent apportées aux finances pour l'an V.

On divisa le budget en deux parties, comme on a déjà vu: la dépense

ordinaire de 450 millions, et la dépense extraordinaire de 550. La

contribution foncière, portée à 250 millions, la contribution somptuaire

et personnelle à 50, les douanes, le timbre, l'enregistrement à

150, durent fournir les 450 millions de la dépense ordinaire.

L'extraordinaire dut être couvert par l'arriéré de l'impôt et par

le produit des biens nationaux. L'impôt était désormais entièrement

exigible en numéraire. Il restait encore quelques mandats et quelques

assignats, qui furent annulés sur-le-champ, et reçus au cours pour le

paiement de l'arriéré. De cette manière on fit cesser totalement les

désordres du papier-monnaie. L'emprunt forcé fut définitivement fermé.

Il avait produit à peine 400 millions valeur effective. Les impositions

arriérées durent être entièrement acquittées avant le 15 frimaire de

l'année actuelle (5 décembre). Les garnisaires furent institués pour

hâter la perception. On ordonna la confection des rôles, pour percevoir

sur-le-champ le quart des impôts de l'an V. Restait à savoir comment on

userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie

pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore à toucher

le dernier sixième sur les biens soumissionnés. On décida que,

pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acquéreurs des

obligations payables en numéraire, échéant à l'époque même à laquelle

la loi les obligeait de s'acquitter, et entraînant, en cas de protêt,

l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer

quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs

annonçaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de

confiance dans l'état, mais on en avait dans les particuliers; et les 80

millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue

un papier émis et garanti par la république. On décida que les biens

vendus à l'avenir se paieraient comme il suit: un dixième comptant en

numéraire; cinq dixièmes comptant, en ordonnances des ministres, ou en

bordereaux de liquidation délivrés aux fournisseurs; quatre dixièmes

enfin, en quatre obligations, payables une par an.

Ainsi, n'ayant plus de crédit public, on se servait du crédit privé;

ne pouvant plus émettre du papier-monnaie hypothéqué sur les biens, on

exigeait des acquéreurs de ces biens une espèce de papier qui, portant

leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux

fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-mêmes.

Ces dispositions faisaient donc espérer un peu d'ordre et quelques

rentrées. Pour suffire aux besoins pressans du ministère de la guerre,

on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivôse, pluviôse, ventôse

et germinal, mois consacrés, aux préparatifs de la nouvelle campagne,

la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient être pris sur

l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes,

les douanes, les patentes, la contribution foncière allaient fournir ces

33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit

des bois, de l'arriéré des contributions militaires, et des obligations

des acquéreurs de biens nationaux. Ces valeurs étaient assurées, et

allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics

en numéraire. On décida de payer les rentiers de la même manière; mais

ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets

au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les

ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation délivrés aux

fournisseurs.

Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de

l'an V (1796 à 1797), et les moyens qu'il se prépara pour suffire à la

campagne suivante. La campagne actuelle n'était pas terminée, et tout

annonçait que malgré dix mois de combats acharnés, malgré les glaces et

les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc

Charles s'opiniâtrait à enlever les têtes de pont de Kehl et d'Huningue,

comme si, en les enlevant, il eût à jamais interdit aux Français le

retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de

l'y occuper, c'était de l'empêcher de se porter en Italie. Il passa près

de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes

s'illustrèrent par un courage héroïque, et les généraux divisionnaires

déployèrent un grand talent d'exécution. Desaix surtout s'immortalisa

par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de

ce fort misérablement retranché. La conduite des deux généraux en chef

fut loin d'être aussi approuvée que celle de leurs lieutenans. On

reprocha à Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son armée,

et de n'avoir pas débouché sur la rive droite pour tomber sur l'armée

de siége. On blâma l'archiduc d'avoir dépensé tant d'efforts contre une

tête de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivôse an V (9 janvier 1797);

c'était une légère perte. Notre longue résistance prouvait la solidité

de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait

employé le temps à perfectionner leur organisation; son armée présentait

un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passée sous les ordres de

Beurnonville, n'avait pas été employée utilement pendant ces derniers

mois, mais elle s'était reposée, et renforcée de détachemens nombreux

venus de la Vendée; elle avait reçu un chef illustre, Hoche, qui était

enfin appelé à une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne

possédât pas encore Mayence, et qu'il fût privé de Kehl, le directoire

pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur

côté, étaient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant

tous leurs efforts sur la tête de pont d'Huningue. Mais tous les voeux

de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux

de l'administration pour renforcer l'armée d'Alvinzy, et pour essayer

une dernière lutte, étaient extraordinaires. On avait fait partir les

troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait été acheminée sur le

Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de dévouement pour la

maison impériale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent

enrégimentés, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'impératrice leur

donna des drapeaux brodés de ses mains. On avait fait une nouvelle

levée en Hongrie, et on avait tiré du Rhin quelques mille hommes des

meilleures troupes de l'empire. Grâce à cette activité, digne des plus

grands éloges, l'armée d'Alvinzy se trouva renforcée d'une vingtaine de

mille hommes, et portée à plus de soixante mille. Elle était reposée et

réorganisée; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait

en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de

Vienne était formé de jeunes gens, étrangers, il est vrai, à la guerre,

mais appartenant à de bonnes familles, animés de sentiments élevés,

très dévoués à la maison impériale, et prêts à déployer la plus grande

bravoure.

Les ministres autrichiens s'étaient entendus avec le pape, et l'avaient

engagé à résister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoyé Colli

et quelques officiers pour commander son armée, en lui recommandant de

la porter le plus près possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient

annoncé à Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre,

et s'il était réduit à l'extrémité, de sortir de Mantoue avec tout ce

qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter à travers

le Bolonais et le Ferrarais dans les états romains, pour se réunir à

l'armée papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrières de

Bonaparte. Ce plan, fort bien conçu, pouvait réussir avec un général

aussi brave que Wurmser. Ce vieux maréchal tenait toujours dans Mantoue

avec une grande fermeté, quoique sa garnison n'eût plus à manger que de

la viande de cheval salée et de la _poulenta_.

Bonaparte s'attendait à cette dernière lutte, qui allait décider pour

jamais du sort de l'Italie, et il s'y préparait. Comme le répandaient à

Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il

était malade d'une gale mal traitée, et prise devant Toulon en chargeant

un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux

fatigues inouïes de cette campagne, l'avait singulièrement affaibli. Il

pouvait à peine se tenir à cheval; ses joues étaient caves et livides;

sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et

aussi perçants, annonçaient que le feu de son ame n'était pas éteint.

Ses proportions physiques formaient même avec son génie et sa renommée

un contraste singulier et piquant pour des soldats à la fois gais

et enthousiastes. Malgré le délabrement de ses forces, ses passions

extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activité qui

se portait sur tous les objets à la fois. Il avait commencé ce qu'il

appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espèce étaient

accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armées,

et y profiter de la richesse de cette belle contrée. Tandis que la

simplicité et l'indigence régnaient dans les armées du Rhin, le luxe

s'était introduit dans celle d'Italie; il y était aussi grand que la

gloire. Les soldats, bien vêtus, bien nourris, bien accueillis par les

belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les

officiers, les généraux participaient à l'opulence générale, et

commençaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils déployaient un

faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les

faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en

lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, était livré à une

seule, la gloire, vivait d'une manière simple et sévère, ne cherchait de

délassement qu'auprès de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et

qu'il avait fait venir à son quartier-général. Indigné des désordres de

l'administration, il portait un regard sévère sur les moindres détails,

vérifiait lui-même la gestion des compagnies, faisait poursuivre les

administrateurs infidèles, et les dénonçait impitoyablement. Il leur

reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'armée les

jours de péril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes

d'une énergie éprouvée; il voulait l'institution d'un syndicat, qui

jugeant comme un jury, pût, sur sa simple conviction, punir des délits

qui n'étaient jamais prouvables matériellement. Il pardonnait volontiers

à ses soldats et à ses généraux des jouissances qui n'étaient pas pour

eux les délices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous

ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l'armée, sans la servir de leurs

exploits ou de leurs soins.

Il avait apporté la même attention et la même activité dans ses

relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec

Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du

Bergamasque, il différa toute explication jusqu'après la reddition de

Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le château de

Bergame, qui avait garnison vénitienne, et donna pour raison qu'il ne

le croyait pas assez bien gardé pour résister à un coup de main des

Autrichiens. Il se mit ainsi à l'abri d'une perfidie, et imposa aux

nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la

Cispadane, il continua à favoriser l'esprit de liberté, réprimant le

parti autrichien et papal, et modérant le parti démocratique, qui, dans

tous les pays, a besoin d'être contenu. Il se maintint en amitié avec

le roi de Piémont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne

à Bologne, pour terminer une négociation avec le duc de Toscane, et

imposer à la cour de Rome. Le duc de Toscane était incommodé par la

présence des Français à Livourne; de vives discussions s'étaient élevées

avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux

négocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup

d'animosité; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine,

étaient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler

cinq à six millions à l'armée. Bonaparte aima mieux transiger avec le

grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il évacuerait

Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la

garnison de cette ville. Son projet était de prendre les deux légions

formées par la Cispadane, de les réunir à la garnison de Livourne, d'y

ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite

armée vers la Romagne, et la Marche d'Ancône. Il voulait s'emparer

encore de deux provinces de l'état romain, y mettre la main sur les

propriétés du pape, y arrêter les impôts, se payer par ce moyen de la

contribution qui n'avait pas été acquittée, prendre des otages choisis

dans le parti ennemi de la France, et établir ainsi une barrière entre

les états de l'Église et Mantoue. Par là, il rendait impossible le

projet de jonction entre Wurmser et l'armée papale; il pouvait imposer

au pape, et l'obliger enfin à se soumettre aux conditions de la

république. Dans son humeur contre le Saint-Siége, il ne songeait même

plus à lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de

l'Italie. On aurait rendu la Lombardie à l'Autriche; on aurait composé

une république puissante, en ajoutant au Modénois, au Boulonnais et au

Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancône, le duché de Parme, et on

aurait donné Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir

à l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les

puissances. Déjà il avait commencé à exécuter son projet; il s'était

porté à Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de là il menaçait

le Saint-Siége, qui avait déjà formé un noyau d'armée. Mais le pape,

certain maintenant d'une nouvelle expédition autrichienne, espérant

communiquer par le Bas-Pô avec Wurmser, bravait les menaces du général

français, et témoignait même le désir de le voir s'avancer encore

davantage dans ses provinces. Le saint-père, disait-on au Vatican,

quittera Rome, s'il le faut, pour se réfugier à l'extrémité de ses

états. Plus Bonaparte s'avancera, et s'éloignera de l'Adige, plus il se

mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables à la cause

sainte. Bonaparte, qui était tout aussi prévoyant que le Vatican,

n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il

avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant à chaque instant à une

nouvelle attaque. Le 19 nivôse (8 janvier 1797), en effet, il apprit

qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa

le Pô sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne à

Vérone.

Son armée avait reçu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait dû

recevoir avant cette bataille. Ses malades étaient sortis des hôpitaux

avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes présens sous

les armes. Leur distribution était toujours la même. Dix mille hommes

à peu près bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille étaient en

observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Masséna Vérone;

Joubert, qui avait succédé à Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey,

avec une division de réserve, était à Dezenzano, au bord du lac de

Garda. Les quatre à cinq mille hommes restans étaient, soit dans les

châteaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens

s'avançaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt

dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans

cette lutte, comme dans les précédentes, la proportion de l'ennemi était

du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils

avaient essayé de toutes les routes pour attaquer la double ligne du

Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils étaient descendus le long

des deux rives du lac de Garda, par les deux vallées de la Chiesa et de

l'Adige. Plus tard, ils avaient débouché par la vallée de l'Adige et

par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Vérone. Maintenant ils

avaient modifié leur plan conformément à leurs projets avec le

pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec

quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque

accessoire, et indépendante de la première, devait se faire avec vingt

mille hommes à peu près, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige,

dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'armée

du pape.

L'attaque d'Alvinzy était la principale; elle était assez forte pour

faire espérer un succès sur ce point, et elle devait être poussée sans

aucune considération de ce qui arriverait à Provera. Nous avons décrit

ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui

tournait derrière le lac de Garda avait été négligée depuis l'affaire

de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant

entre l'Adige et le lac de Garda, passait à travers les montagnes qui

séparent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli;

l'autre longeait extérieurement le fleuve, et allait déboucher dans la

plaine de Vérone, en dehors de la ligne française. Alvinzy choisit celle

qui passait entre le fleuve et le lac, et qui pénétrait dans la ligne

française. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups.

Voici quelle est cette position à jamais célèbre. La chaîne du

Monte-Baldo sépare le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule

entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'étendue de quelques

lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied même des montagnes, et

ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne

les bords du fleuve, s'élève par une espèce d'escalier tournant dans les

flancs de la montagne, et débouche sur un vaste plateau, qui est celui

de Rivoli. Il domine l'Adige d'un côté, et de l'autre il est entouré

par l'amphithéâtre du Monte-Baldo. L'armée qui est en position sur ce

plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au

loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile

à emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier étroit pour y

arriver. Aussi ne cherche-t-on pas à l'attaquer par cette seule voie.

Avant de parvenir à Incanale, d'autres routes conduisent sur le

Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpées, viennent aboutir au

plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni à la cavalerie ni à

l'artillerie, mais elles donnent un facile accès aux troupes à pied, et

peuvent servir à porter des forces considérables d'infanterie sur

les flancs et les derrières du corps qui défend le plateau. Le plan

d'Alvinzy était d'attaquer la position par toutes les issues à la fois.

Le 23 nivôse (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les

positions avancées, et le resserra sur Rivoli. Le même jour Provera

poussait deux avant-gardes, l'une sur Vérone, l'autre sur Legnago, par

Caldiero et Bevilaqua. Masséna, qui était à Vérone, en sortit,

culbuta l'avant-garde qui s'était présentée à lui, et fit neuf cents

prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment même. Il fit

replier toute la division dans Vérone pour la tenir prête à marcher.

Dans la nuit, il apprit que Joubert était attaqué et forcé à Rivoli,

qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considérables. Il ne

pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa

principale masse. Il tint toujours la division Masséna prête à marcher,

et ordonna à la division Rey, qui était à Dezenzano, et qui n'avait vu

déboucher aucun ennemi par derrière le lac de Garda, de se porter à

Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le

lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succédèrent avec rapidité.

Bonaparte apprit que Joubert, attaqué par des forces immenses, allait

être enveloppé, et qu'il devait à l'opiniâtreté et au bonheur de sa

résistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui

mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans

qu'il se passât aucun événement important. Bonaparte n'avait guère

devant lui à Vérone que deux mille Autrichiens. Dès cet instant, il

devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se

dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour défendre

le Bas-Adige; il le renforça d'un corps de cavalerie, détaché de la

division Masséna. Il ordonna à Serrurier, qui bloquait Mantoue,

de porter sa réserve à Villa-Franca, pour qu'elle fût placée

intermédiairement à tous les points. Il laissa à Vérone un régiment

d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au

25 (13 à 14 janvier), avec les dix-huitième, trente-deuxième,

soixante-quinzième demi-brigades de la division Masséna, et deux

escadrons de cavalerie. Il manda à Rey de ne pas s'arrêter à

Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devança ses

divisions, et arriva de sa personne à Rivoli à deux heures du matin. Le

temps, qui était pluvieux les jours précédens, s'était éclairci. Le

ciel était pur, le clair de lune éclatant, le froid vif. En arrivant,

Bonaparte vit l'horizon embrasé des feux de l'ennemi. Il lui supposa

quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il était

temps qu'un secours arrivât. L'ennemi s'était partagé en plusieurs

corps. Le principal, composé d'une grosse colonne de grenadiers, de

toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous

Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et

devait déboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous

les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composés d'infanterie

seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver

sur le champ de bataille en descendant les degrés de l'amphithéâtre que

le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrième corps,

sous les ordres de Lusignan, circulant sur le côté du plateau, devait

venir se placer sur les derrières de l'armée française, pour la couper

de la route de Vérone. Alvinzy avait enfin détaché un sixième corps,

qui, par sa position, était tout à fait en dehors de l'opération. Il

marchait de l'autre côté de l'Adige, et suivait la route qui, par

Roveredo, Dolce et Vérone, longe le fleuve extérieurement. Ce corps,

commandé par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets

sur le champ de bataille, en tirant d'une rive à l'autre. Bonaparte

sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau à tout prix. Il

avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphithéâtre,

sans une seule pièce de canon; il avait à sa droite les grenadiers,

l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant

déboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche,

Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lancés de l'autre

rive de l'Adige, arrivaient sur sa tête. Placé sur le plateau, il

empêchait la jonction des différentes armes, il foudroyait l'infanterie

privée de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie,

engagées dans un chemin étroit et tournant. Peu lui importait alors

que Lusignan fît effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lançât

quelques boulets.

Son plan arrêté avec sa promptitude accoutumée, il commença l'opération

avant le jour. Joubert avait été obligé de se resserrer pour n'occuper

qu'une étendue proportionnée à ses forces; et il était à craindre que

l'infanterie, descendant les degrés du Monte-Baldo, ne vînt faire sa

jonction avec la tête de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte,

bien avant le jour, donna l'éveil aux troupes de Joubert, qui, après

quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit

attaquer les postes avancés de l'infanterie autrichienne, les replia, et

s'étendit plus largement sur le plateau.

L'action devint extrêmement vive. L'infanterie autrichienne, sans

canons, plia devant la nôtre, qui était armée de sa formidable

artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphithéâtre du Monte-Baldo.

Mais un événement fâcheux arrive dans l'instant à notre gauche. Le corps

de Liptai, qui tenait l'extrémité du demi-cercle ennemi, donne sur la

gauche de Joubert, composée des quatre-vingt-neuvième et vingt-cinquième

demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige à se retirer

en désordre. La quatorzième, venant immédiatement après ces deux

demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et

résiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se réunissent contre

elle, et sont près de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses

canons, dont les chevaux ont été tués. Déjà ils arrivent sur les

pièces, lorsqu'un officier s'écrie: «Grenadiers de la quatorzième,

laisserez-vous enlever vos pièces?» Sur-le-champ cinquante hommes

s'élancent à la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens,

s'attellent aux pièces, et les ramènent.

Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menacé,

et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les

premières troupes de Masséna arrivaient à peine, après avoir marché

toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxième, devenue

fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte à la gauche,

pour rallier les deux demi-brigades qui avaient plié. L'intrépide

Masséna s'avance à sa tête, rallie derrière lui les troupes rompues,

et renverse tout ce qui se présente à sa rencontre. Il repousse les

Autrichiens, et vient se placer à côté de la quatorzième, qui n'avait

cessé de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi rétabli

sur ce point, et l'armée occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'échec

momentané de la gauche avait obligé Joubert à se replier avec la droite;

il cédait du terrain, et déjà l'infanterie autrichienne se rapprochait

une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'intérêt à lui

faire abandonner; elle allait joindre le débouché par lequel le chemin

tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce même instant, la

colonne composée d'artillerie et de cavalerie, et précédée de plusieurs

bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des

efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvième.

Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lançait une grêle de boulets

pour protéger cette espèce d'escalade. Déjà les grenadiers avaient gravi

le sommet du défilé, et la cavalerie débouchait à leur suite sur le

plateau. Ce n'était pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait

vu au loin les feux, et qu'on avait aperçue à la gauche tournant la

position des Français, venait se mettre sur leurs derrières, intercepter

la route de Vérone, et barrer le chemin à Rey, qui arrivait de

Castel-Novo avec la division de réserve. Déjà les soldats de Lusignan,

se voyant sur les derrières de l'armée française, battaient des mains,

et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serré de front par un

demi-cercle d'infanterie, tourné à gauche par une forte colonne,

escaladé à droite par le gros de l'armée autrichienne, et labouré par

les boulets qui portaient de la rive opposée de l'Adige sur ce plateau,

Bonaparte était isolé avec les seules divisions Joubert et Masséna, au

milieu d'une nuée d'ennemis. Il était avec seize mille hommes enveloppé

par quarante au moins.

Dans ce moment si redoutable, il n'est pas ébranlé. Il conserve toute

la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les

Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-là sont à nous_, et il les laisse

s'engager sans s'inquiéter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur

général, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont à nous_.

Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant

lui. Sa gauche est couverte par l'héroïsme de la quatorzième et de la

trente-deuxième; sa droite est menacée à la fois par l'infanterie qui

a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il

ordonne sur-le-champ des mouvemens décisifs. Une batterie d'artillerie

légère, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle,

sont dirigés sur le débouché envahi. Joubert, qui, avec l'extrême

droite, avait ce débouché à dos, fait volte-face avec un corps

d'infanterie légère. Tous chargent à la fois. L'artillerie mitraille

d'abord tout ce qui a débouché; la cavalerie et l'infanterie légère

chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tué; il se relève

plus terrible, et s'élance sur l'ennemi un fusil à la main. Tout ce

qui a débouché, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est précipité

pêle-mêle dans l'escalier tournant d'Incanale. Un désordre horrible

s'y répand; quelques pièces, plongeant dans le défilé, y augmentent

l'épouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des

prisonniers. Après avoir délivré le plateau des assaillans qui l'avaient

escaladé, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui était rangée

en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie

légère, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque,

l'épouvante se répand dans cette infanterie, privée maintenant de tout

espoir de jonction; elle fuit en désordre. Alors toute notre ligne

demi-circulaire s'ébranle de la droite à la gauche, jette les

Autrichiens contre l'amphithéâtre du Monte-Baldo, et les poursuit à

outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses

derrières, et vient réaliser sa prédiction sur le corps de Lusignan.

Ce corps, en voyant les désastres de l'armée autrichienne, s'aperçoit

bientôt de son sort. Bonaparte, après l'avoir mitraillé, ordonne à la

dix-huitième et à la soixante-quinzième demi-brigade de le charger. Ces

braves demi-brigades s'ébranlent en entonnant le _Chant du départ_, et

poussent Lusignan sur la route de Vérone, par laquelle arrivait Rey avec

la division de réserve. Le corps autrichien résiste d'abord, puis se

retire, et vient donner contre la tête de la division Rey. Epouvanté à

cette vue, il invoque la clémence du vainqueur, et met bas les armes, au

nombre de quatre mille soldats. On en avait pris déjà deux mille dans le

défilé de l'Adige.

Il était cinq heures, et on peut dire que l'armée autrichienne était

anéantie. Lusignan était pris; l'infanterie, qui était venue par les

montagnes, fuyait à travers des rochers affreux; la colonne principale

était engouffrée sur le bord du fleuve; le corps accessoire de

Wukassovich assistait inutilement à ce désastre, séparé par l'Adige du

champ de bataille. Cette admirable victoire n'étourdit point la pensée

de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laissé menacé; il juge que

Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de réserve,

suffiront pour porter les derniers coups à l'ennemi, et pour lui enlever

des milliers de prisonniers. Il rallie la division Masséna, qui s'était

battue le jour précédent à Vérone, qui avait ensuite marché toute la

nuit, s'était battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour

marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler à de nouveaux

combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de

nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent

plutôt qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze

lieues les séparent.

Bonaparte apprend en route ce qui s'est passé sur le Bas-Adige. Provera,

se dérobant à Augereau, a jeté un pont à Anghuiari, un peu au-dessus

de Legnago: il a laissé Hoënzolern au-delà de l'Adige, et a marché sur

Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est

jeté cependant à sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille

prisonniers. Mais avec sept à huit mille soldats, Provera marche sur

Mantoue pour se joindre à la garnison. Bonaparte apprend ces détails à

Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la

main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux

feux. Il a marché toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division

Masséna; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle

arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les réserves qu'il

avait laissées intermédiairement à Villa-Franca, et y vole de sa

personne pour y faire ses dispositions.

Ce jour même du 26 (15), Provera était arrivé devant Mantoue. Il se

présente au faubourg de Saint-George, dans lequel était placé Miollis

avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le

brave Miollis lui répond à coups de canon. Provera repoussé se porte du

côté de la citadelle, espérant une sortie de Wurmser; mais il trouve

Serrurier devant lui. Il s'arrête au palais de la Favorite, entre

Saint-George et la citadelle, et lance une barque à travers le lac,

pour faire dire à Wurmser de déboucher de la place le lendemain matin.

Bonaparte arrive dans la soirée, dispose Augereau sur les derrières de

Provera, Victor et Masséna sur ses flancs, de manière à le séparer de

la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de déboucher. Il oppose

Serrurier à Wurmser. Le lendemain 27 nivôse (16 janvier) à la pointe du

jour, la bataille s'engage. Wurmser débouche de la place, et attaque

Serrurier avec furie; celui-ci lui résiste avec une bravoure égale, et

le contient le long des lignes de circonvallation. Victor, à la tête de

la cinquante-septième, qui dans ce jour reçut le nom de la _Terrible_,

s'élance sur Provera, et renverse tout ce qui se présente devant lui.

Après un combat opiniâtre, Wurmser est rejeté dans Mantoue. Provera,

traqué comme un cerf, enveloppé par Victor, Masséna, Augereau, inquiété

par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes.

Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Après une défense

honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brodé par les mains de

l'impératrice.

Tel fut le dernier acte de cette immortelle opération, jugée par

les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont

l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy,

lui avait enlevé encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le

jour même de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau

en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait

recueilli mille devant Vérone, et encore quelques centaines ailleurs,

ce qui portait le nombre, en trois jours, à vingt-deux ou vingt-trois

mille. La division Masséna avait marché et combattu sans relâche, depuis

quatre journées, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte

écrivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpassé la rapidité

tant vantée des légions de César. On comprend pourquoi il attacha plus

tard au nom de Masséna celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier)

s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela

de la Favorite.

Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tué une moitié

de l'armée ennemie, et l'avait comme frappée d'un coup de foudre.

L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie était

à nous. Wurmser, rejeté dans Mantoue, était sans espoir; il avait

mangé tous ses chevaux, et les maladies se joignaient à la famine pour

détruire sa garnison. Une plus longue résistance eût été inutile et

contraire à l'humanité. Le vieux maréchal avait fait preuve d'un noble

courage et d'une rare opiniâtreté, il pouvait songer à se rendre. Il

envoya un de ses officiers à Serrurier pour parlementer; c'était Klenau.

Serrurier en référa au général en chef, qui se rendit à la conférence.

Bonaparte, enveloppé dans son manteau, et ne se faisant pas connaître,

écouta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien

dissertait longuement sur les ressources qui restaient à son général,

et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte,

toujours enveloppé, s'approche de la table auprès de laquelle avait

lieu cette conférence, saisit le papier sur lequel étaient écrites les

propositions de Wurmser, et se met à tracer quelques lignes sur les

marges, sans mot dire, et au grand étonnement de Klenau, qui ne

comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se découvrant,

Bonaparte s'approche de Klenau: «Tenez, lui dit-il, voilà les

conditions que j'accorde à votre maréchal. S'il avait seulement pour

quinze jours de vivres, et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait

aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est

réduit à l'extrémité. Je respecte son âge, sa bravoure et ses malheurs.

Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la

place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni

meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra à son

honneur.»

A ce langage, à ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut

porter à Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux

maréchal fut plein de reconnaissance, en voyant la générosité dont usait

envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de

sortir librement de la place avec tout son état-major; il lui accordait

même deux cents cavaliers, cinq cents hommes à son choix, et six pièces

de canon, pour que sa sortie fût moins humiliante. La garnison dut

être conduite à Trieste, pour y être échangée contre des prisonniers

français. Wurmser se hâta d'accepter ces conditions; et pour témoigner

sa gratitude au général français, il l'instruisit d'un projet

d'empoisonnement tramé contre lui dans les États du pape. Il dut sortir

de Mantoue le 14 pluviôse (2 février). Sa consolation, en quittant

Mantoue, était de remettre son épée au vainqueur lui-même; mais il ne

trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut obligé de défiler

avec tout son état-major; Bonaparte était déjà parti pour la Romagne,

pour aller châtier le pape et punir le Vatican. Sa vanité, aussi

profonde que son génie, avait calculé autrement que les vanités

vulgaires; il aimait mieux être absent que présent sur le lieu du

triomphe.

Mantoue rendue, l'Italie était définitivement conquise, et cette

campagne terminée.

Quand on en considère l'ensemble, l'imagination est saisie par la

multitude des batailles, la fécondité des conceptions et l'immensité

des résultats. Entré en Italie avec trente et quelques mille hommes,

Bonaparte sépare d'abord les Piémontais des Autrichiens à Montenotte et

Millesimo, achève de détruire les premiers à Mondovi, puis court après

les seconds, passe devant eux le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare

de la Lombardie, s'y arrête un instant, se remet bientôt en marche,

trouve les Autrichiens renforcés sur le Mincio, et achève de les

détruire à la bataille de Borghetto. Là, il saisit d'un coup d'oeil le

plan de ses opérations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'établir,

pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses

derrières, il se contentera de les contenir par des négociations et des

menaces. On lui envoie une seconde armée sous Wurmser; il ne peut la

battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement

chacune de ses masses isolées en homme résolu, il sacrifie le blocus de

Mantoue, écrase Wurmser à Lonato, Castiglione, et le rejette dans le

Tyrol. Wurmser est renforcé de nouveau, comme l'avait été Beaulieu;

Bonaparte le prévient dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout

devant lui à Roveredo, se jette à travers la vallée de la Brenta, coupe

Wurmser qui croyait le couper lui-même, le terrasse à Bassano, et

l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armée autrichienne détruite

après avoir été renforcée.

Bonaparte, toujours négociant, menaçant des bords de l'Adige, attend la

troisième armée. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait reçu

des renforts, il est forcé de céder devant elle; il est réduit au

désespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais

impraticable, deux lignes débouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y

jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore à Arcole. Mais

l'ennemi est arrêté, et n'est pas détruit; il revient une dernière

fois, et plus puissant que les premières. D'une part, il descend des

montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte découvre le seul

point où les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux,

peuvent se réunir, s'élance sur le célèbre plateau de Rivoli, et, de ce

plateau, foudroie la principale armée d'Alvinzy; puis, reprenant son

vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entière la colonne qui l'avait

franchi. Sa dernière opération est la plus belle, car ici, le bonheur

est uni au génie. Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois

armées formidables, trois fois renforcées, avaient été détruites par une

armée qui, forte de trente et quelques mille hommes à l'entrée de la

campagne n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi,

cinquante-cinq mille Français avaient battu plus de deux cent mille

Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tué ou blessé

plus de vingt mille; ils avaient livré douze batailles rangées, plus de

soixante combats, passé plusieurs fleuves, en bravant les flots et

les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mécanique,

consistant à pousser et à tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu

digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se présente, où

l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pensée, qui se

développe au milieu des éclats de la foudre avec autant de netteté que

celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le

spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'état et du

militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul

individu, qui produit la force à son plus haut degré, sert à protéger,

à défendre une noble cause, celle de la liberté, alors la scène devient

aussi morale qu'elle est grande.

Bonaparte courait maintenant à de nouveaux projets; il se dirigeait vers

Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de prêtres, et pour

revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses

succès, ramené la guerre sur son véritable théâtre, celui de l'Italie,

d'où l'on pouvait fondre sur les états héréditaires de l'empereur. Le

gouvernement, éclairé par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec

lesquels il pouvait aller à Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de

la république française. La fin de la campagne avait relevé toutes les

espérances que son commencement avait fait naître.

Les triomphes de Rivoli mirent le comble à la joie des patriotes. On

parlait de tous côtés de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait

le témoignage des autorités de Milan, qui les avaient passés en revue,

et qui en avaient certifié le nombre, pour répondre à tous les doutes

de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble à

la satisfaction. Dès cet instant, on crut la conquête de l'Italie

définitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir à

Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia à la lueur

des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous

les Français attachés à leur pays. Jours à jamais célèbres et à jamais

regrettables pour nous! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle

et plus grande? Les orages de la révolution paraissaient calmés; les

murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la

tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un état

libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable;

le sol entier, restitué à des mains industrielles, allait être fécondé.

Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république

avec modération; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes

les voies étaient libres. La France, au comble de la puissance, était

maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux

Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux

siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était

resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient

flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu

l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils

seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la

victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et

une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites

divers; mais aucun oeil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait

dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun

oeil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l'âge, atteint

d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous

le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, purs, heureux, pleins

d'avenir! Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des momens

dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions

retrouver l'opulence avec le repos; quant à la liberté et à la gloire,

nous les avions!... «Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit

non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse.» Ce voeu était

accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée,

notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire,

n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et

d'espérance!

Histoire de la Révolution française, Tome 08 · 第 14 / 22 题