FUMADERO PUBLICO DE ANFION [245].

C'est là ce capitan Tiago si célèbre, aujourd'hui complètement oublié,

même du sacristain principal.

Da. Victorina a ajouté à ses fausses frisures et à son andalousement,

si l'on nous permet cette expression, la nouvelle manie de vouloir

conduire elle-même les chevaux de la voiture, obligeant D. Tiburcio à

rester tranquille. Comme la faiblesse de sa vue est cause de beaucoup

d'accidents, elle fait usage de lorgnons qui lui donnent un aspect

bizarre. Le docteur n'a plus voulu être appelé pour assister personne:

nombreux sont les jours de la semaine où les domestiques le voient

sans dents, ce qui, on le sait, est de très mauvais augure.

Linares, seul défenseur de cette malheureuse, se repose quelque

temps à Paco, victime d'une dyssenterie et des mauvais traitements

de sa parente.

Le victorieux alférez est parti en Espagne, lieutenant avec le grade

de commandant; il a laissé son aimable femme dans sa chemise de

flanelle dont la couleur est déjà inqualifiable. La pauvre Ariane,

se voyant abandonnée, s'est consacrée, comme la fille de Minos, au

culte de Bacchus et à la culture du tabac; elle boit et fume avec une

telle passion que les jeunes filles ne sont plus seules à la craindre,

mais aussi les vieilles femmes et les enfants.

Beaucoup de nos connaissances du pueblo de San Diego vivent

probablement encore, s'il ne s'en est pas trouvé parmi les victimes

de l'explosion du vapeur

«Lipa» qui fait le voyage de Manille à cette province. Comme personne

ne s'est inquiété de savoir quels furent les malheureux qui périrent

dans cette catastrophe, ni à qui appartenaient les bras et les jambes

éparpillés dans l'Ile de la Convalecencia et sur les rives du rio,

nous ignorons complètement si, parmi ces malheureux, se trouvait

quelqu'un de nos amis. Nous sommes satisfaits, comme le furent alors

le gouvernement et la presse, de savoir que le seul moine qui était

dans le vapeur s'est sauvé et nous n'en demandons pas davantage. Le

principal pour nous est la vie des prêtres vertueux dont Dieu prolonge

le règne aux Philippines pour le bien de nos âmes [246].

De Maria Clara on ne sut plus rien sinon que le sépulcre semblait

l'avoir gardée dans son sein. Nous nous sommes informé près de diverses

personnes de beaucoup d'influence, mais aucune n'a voulu nous en

dire un seul mot, pas même les dévotes bavardes, qui reçoivent de la

fameuse friture de foies de poules et de la sauce plus fameuse encore,

appelée «des religieuses», préparées par l'intelligente cuisinière

des Vierges du Seigneur.

Cependant:

Une nuit de septembre, l'ouragan rugissait et frappait de ses

gigantesques ailes les édifices de Manille; le tonnerre résonnait à

chaque instant, les éclairs illuminaient par moments les ravages du

vent déchaîné et plongeaient les habitants dans une épouvantable

terreur. La pluie tombait à torrents. Aux lueurs qui zébraient

l'obscurité on voyait parfois un morceau de toit, un volet emportés

par le vent, s'abattre avec un horrible fracas: pas une voiture,

pas un passant ne se risquait par les rues. Quand l'écho rauque du

tonnerre, cent fois répercuté, se perdait au loin, on entendait le

soupir du vent qui faisait tourbillonner la pluie, produisant un

trac-trac répété contre les conchas des fenêtres fermées.

Des gardes s'étaient abrités dans un édifice en construction près du

couvent: c'étaient un soldat et un distinguido [247].

--Que faisons-nous ici? disait le soldat; il n'y a personne dans la

rue... nous devrions aller quelque part; ma maîtresse demeure dans

la calle del Arzobispo.

--D'ici là, il y a un bon bout, et nous nous mouillerons, répondit

le distinguido.

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que la foudre ne nous tue pas?

--Bah! n'aie pas peur; les religieuses doivent avoir un paratonnerre

pour se garer.

--Oui, dit le soldat, mais à quoi sert-il quand la nuit est aussi

obscure.

Et il leva les yeux pour voir dans l'ombre: en ce moment, un éclair

répété brilla, suivi d'un formidable coup de tonnerre.

--Naku! Susmariôsep [248]! s'écria le soldat en se signant. Et,

secouant son camarade: Allons-nous en d'ici!

--Qu'as-tu?

--Allons-nous en, allons-nous en d'ici! répéta-t-il en claquant les

dents de terreur.

--Qu'as-tu vu?

--Un fantôme! murmura-t-il tremblant.

--Un fantôme?

--Sur le toit... ce doit être la soeur qui recueille des braises

pendant la nuit.

Le distinguido avança la tête et voulut voir.

Un autre éclair brilla, une veine de feu sillonna le ciel, laissant

entendre un horrible éclat.

--Jésus! s'écria-t-il en se signant à son tour.

En effet, à la lueur brillante du météore, il avait vu une figure

blanche, debout, presque sur le faîtage du toit, les bras et la figure

dirigés vers le ciel comme pour l'implorer. Le ciel répondait par

ses éclairs et son tonnerre! Après le coup de tonnerre on entendit

une triste plainte.

--Ce n'est pas le vent, c'est le fantôme! murmura le soldat comme

répondant à la pression de mains de son compagnon.

--Ay! ay! ce cri traversait l'air, dominant le bruit de la pluie;

le vent ne pouvait couvrir de ses sifflements cette voix douce et

plaintive, pleine de désespoir.

Un autre éclair brilla avec une intensité éblouissante.

--Non, ce n'est pas un fantôme! s'écria le distinguido, je l'ai vue

autrefois; elle est belle comme la Vierge... Allons-nous en d'ici!

Le soldat ne se fit pas répéter l'invitation et tous deux disparurent.

Qui donc gémit ainsi au milieu de la nuit, malgré le vent, la pluie

et la tempête? Qui, la timide vierge, l'épouse de Jésus-Christ;

elle défie les éléments déchaînés et choisit la nuit redoutable et

le libre ciel pour, d'une hauteur périlleuse, exhaler ses plaintes à

Dieu? Le Seigneur aurait-il abandonné son temple dans le couvent,

n'écouterait-il plus les supplications? Les voûtes saintes ne

laisseraient-elles pas les soupirs de cette âme monter jusqu'au trône

du Très-Miséricordieux?

La tempête hurla furieuse presque toute la nuit; pas une étoile ne

brilla; les cris désespérés, mêlés aux soupirs du vent continuèrent,

mais la nature et les hommes étaient sourds; Dieu s'était voilé,

il n'entendait pas.

Le lendemain quand, le ciel débarrassé des nuages obscurs, le soleil

brilla de nouveau au milieu de l'éther purifié, une voiture s'arrêta à

la porte du couvent de Santa Clara, un homme en descendit qui excipa

de sa qualité de représentant de l'Autorité et demanda à parler

immédiatement à l'abbesse et à voir toutes les religieuses.

On raconte qu'il en parut une portant un habit tout mouillé, en

lambeaux, qui demanda en pleurant la protection de cet homme contre

les violences de l'hypocrisie et qui dénonça des horreurs. On raconte

aussi qu'elle était très belle et avait les yeux les plus beaux et

les plus expressifs qui se puissent voir.

Le représentant de l'Autorité n'accueillit pas cette plainte; il

parlementa avec l'abbesse et, malgré ses larmes et ses prières,

abandonna la malheureuse. La jeune religieuse vit se fermer la

porte derrière lui, comme le damné doit voir se fermer les portes du

ciel, si toutefois le ciel est aussi injuste et aussi cruel que les

hommes. L'abbesse avait déclaré que la pauvre fille était folle.

L'homme ne savait-il pas qu'à Manille est un'hospice pour les

déments? ou bien encore jugeait-il que le couvent de religieuses

n'était par lui-même qu'un asile de folles? Encore que l'on prétende

qu'il était suffisamment ignorant pour ne pas reconnaître quoi que

ce soit, surtout s'il s'agissait de décider qu'une personne était ou

n'était pas en possession de sa raison.

On raconte encore que, lorsque le fait lui fut connu, le général

Sr. J. [249], en eut une opinion différente. Il voulut protéger cette

folle et demanda à la voir.

Mais cette fois, aucune jeune fille belle et désespérée n'apparut

et l'abbesse, invoquant le nom de la Religion et les Saints Statuts,

ne permit pas que l'on visitât le cloître.

On ne parla plus jamais ni de cet incident ni de la malheureuse

Maria Clara.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 146 / 152 题