Là-haut, sur le versant de la montagne d'où jaillit un torrent,
se cache entre les arbres une cabane, construite sur des troncs
tordus. Sur son toit de kogon [242], grimpent les rameaux, chargés de
fruits et de fleurs, de la calebasse; des cornes de cerf, des têtes
de sanglier, quelques-unes portant de longues défenses, ornent le
rustique foyer. C'est la demeure d'une famille tagale, vivant de la
chasse et de la coupe des bois.
A l'ombre d'un arbre, l'aïeul fait des balais avec les nervures des
palmes, tandis qu'une jeune fille place dans un panier des oeufs,
des citrons et des légumes. Deux enfants, un garçon et une fille,
jouent à côté d'un autre pâle, mélancolique, aux grands yeux et au
profond regard, assis sur un tronc renversé. A sa mine amaigrie nous
reconnaîtrons le fils de Sisa, Basilio, le frère de Crispin.
--Quand ton pied sera guéri, lui disait la fillette, nous jouerons
pico-pico avec cachette, je serai la mère.
--Tu monteras avec nous à la cime du mont, ajoutait le petit garçon, tu
boiras du sang de cerf avec du jus de citron et tu engraisseras; alors
je te montrerai à sauter de rocher en rocher par dessus le torrent.
Basilio souriait avec tristesse, examinait la plaie de son pied et
regardait ensuite le soleil qui brillait splendide.
--Vends ces balais, dit l'aïeul à la jeune fille et achète quelque
chose pour tes frères, c'est aujourd'hui Noël.
--Des pétards, je veux des pétards, cria le petit.
--Moi, une tête pour ma poupée! clama la petite.
--Et toi, que veux-tu? demanda le vieillard à Basilio.
Celui-ci se leva avec peine et s'approchant du grand-père:
--Señor, lui dit-il. J'ai donc été malade plus d'un mois?
--Depuis que nous t'avons trouvé évanoui et couvert de blessures,
deux lunes se sont passées, nous croyions que tu allais mourir...
--Dieu vous récompense; nous sommes très pauvres, reprit Basilio,
mais, puisque c'est aujourd'hui Noël, je veux m'en aller au pueblo
voir ma mère et mon petit frère; ils m'auront cherché.
--Mais, fils, tu n'es pas encore bien et ton pueblo est loin; tu n'y
seras pas arrivé à minuit.
--N'importe, señor! Ma mère et mon petit frère doivent être bien
tristes; tous les ans nous passions ensemble cette fête... l'an
dernier nous avons mangé un poisson à nous trois... ma mère aura
pleuré en me cherchant.
--Tu n'arriveras pas vivant au pueblo, garçon! Ce soir nous avons
de la poule et un morceau de sanglier. Mes fils te chercheront quand
ils reviendront des champs.
--Vous avez beaucoup d'enfants et ma mère n'a que nous deux; peut-être
me croit-elle déjà mort! Ce soir, je veux lui faire une joie, lui
donner ses étrennes... un fils!
Le vieillard sentit s'humecter ses yeux; il mit la main sur la tête
de l'enfant et, tout ému, lui dit:
--Tu es sage comme un vieillard! Va, cherche ta mère, donne-lui
les étrennes... de Dieu, comme tu dis; si j'avais su le nom de
ton pueblo, j'y serais allé quand tu étais malade. Va, mon fils,
que Dieu et le Señor Jésus t'accompagnent. Lucia, ma petite-fille,
ira avec toi jusqu'au prochain pueblo.
--Comment? tu t'en vas? lui demanda le garçon. Là-bas, en bas, il y
a des soldats, il y a beaucoup de voleurs? Tu ne veux pas voir mes
pétards? Pum purumpum!
--Tu ne veux pas jouer à la poule aveugle avec cachette? demandait
la petite fille; t'es-tu caché quelquefois? Vrai, rien n'est plus
amusant que d'être poursuivi et de se cacher?
Basile sourit, il prit son bâton, et, les yeux baignés de larmes:
--Je reviendrai bientôt, dit-il, j'amènerai mon petit frère, vous le
verrez et vous jouerez avec lui; il est aussi grand que toi.
--Marche-t-il aussi en boitant? demanda la petite fille, alors nous
en ferons la mère au pico-pico.
--Ne nous oublie pas, lui dit le vieillard; emporte cette tranche de
sanglier et donne-la à ta mère.
Les enfants l'accompagnèrent jusqu'au pont de bambous, jeté sur le
cours rapide et troublé du torrent.
Lucia le fit s'appuyer sur son bras et, bientôt, les enfants les
perdirent tous deux de vue.
Basilio marchait légèrement malgré le bandage qui lui serrait la jambe.
Le vent du nord siffle et les habitants de San Diego tremblent
de froid.
C'est la Nochebuena, et cependant le pueblo est triste. Pas une
lanterne de papier pendue aux fenêtres, aucun bruit dans les maisons
n'annonce la réjouissance comme les autres années.
A l'entresol de la maison de Capitan Basilio, près d'une grille,
conversent le maître de la maison et D. Filipo--le malheur de ce
dernier les avait fait amis,--tandis que par l'autre Sinang, sa
cousine Victoria et la belle Iday regardent vers la rue.
La lune décroissante, commence à briller à l'horizon et argente les
nuages, les arbres, les maisons, projetant de longues et fantastiques
ombres.
--C'est une chance rare que la vôtre, sortir absous en ce
moment! disait Capitan Basilio à D. Filipo; on vous a brûlé vos livres,
c'est vrai, mais d'autres ont perdu plus.
Une femme s'approcha de la grille et regarda vers l'intérieur. Ses
yeux étaient brillants, sa figure creuse, sa chevelure dénouée et
éparse; la lune lui donnait un aspect singulier.
--Sisa! s'écria surpris D. Filipo et se retournant vers Capitan
Basilio, tandis que la folle s'éloignait.
--N'était-elle pas chez un médecin? demanda-t-il, on l'a déjà guérie?
Capitan Basilio sourit amèrement.
--Le médecin a eu peur d'être accusé comme ami de D. Crisóstomo et
il l'a chassée. Maintenant elle erre comme autrefois, toujours aussi
folle; elle chante, est inoffensive et vit dans le bois...
--Quels autres changements se sont encore produits dans le pueblo
depuis que nous l'avons quitté? Je sais que nous avons un nouveau
curé et un nouvel alférez...
--Terribles temps, l'Humanité recule! murmura Capitan Basilio en
songeant au passé. Voyez, le lendemain de votre départ, le sacristain
principal fut trouvé mort, pendu dans le grenier de sa maison. Le
P. Salvi fut vivement touché par cette mort et s'empara de tous les
papiers du défunt. Ah! le philosophe Tasio est mort aussi, on l'a
enterré dans le cimetière des Chinois.
--Pauvre D. Anastasio! soupira D. Filipo, et ses livres?
--Les dévots, croyant être agréables à Dieu, les ont brûlés. Rien n'a
pu être sauvé, pas même les oeuvres de Cicéron... le gobernadorcillo
n'a rien fait pour empêcher quoi que ce soit.
Tous deux gardèrent le silence.
En ce moment on entendait le triste et mélancolique chant de la folle.
--Sais-tu quand Maria Clara se marie? demandait Iday à Sinang.
--Je ne le sais pas, répondit celle-ci; j'ai reçu une lettre d'elle,
mais je ne l'ouvre pas par crainte de le savoir. Pauvre Crisóstomo!
--On dit que si ce n'avait pas été à cause de Linares, Capitan Tiago
était pendu; que devait faire Maria Clara? observa Victoria.
Un enfant passa en boitant; il courait vers la place d'où partait
le chant de Sisa. C'était Basilio. L'enfant avait trouvé sa maison
déserte et en ruines; après beaucoup de demandes il avait appris que
sa mère était folle et vaguait par le pueblo; de Crispin on ne lui
avait pas dit un mot.
Basilio essuya ses larmes, étouffa son chagrin et, sans se reposer,
partit à la recherche de sa mère. Il arriva au pueblo, s'informa
d'elle et bientôt le chant vint frapper ses oreilles. Le malheureux,
malgré la faiblesse de ses jambes, voulut courir pour se jeter dans
les bras de sa mère.
La folle quitta la place et arriva devant la maison du nouvel
alférez. Maintenant comme autrefois une sentinelle est à la porte
et une tête de femme se montre à la fenêtre; mais ce n'est plus la
Méduse, c'est une jeune femme: alférez et mal partagé ne sont pas
toujours synonymes.
Sisa commença à chanter devant la maison, regardant la lune qui
régnait dans le ciel bleu entre des nuages d'or. Basilio voyait sa
mère et n'osait pas s'en approcher; il espérait peut-être qu'elle
quitterait cet endroit: il allait d'un côté à l'autre, mais évitant
toujours de s'approcher du quartier.
La jeune femme qui était à la fenêtre écoutait attentive le chant de
la folle; elle commanda à la sentinelle de la faire monter.
Sisa, à la vue du soldat qui s'approchait, à sa voix, terrifiée se
mit à courir, et Dieu sait comment peut courir une folle. Basilio la
vit s'enfuir et, craignant de la perdre, oubliant la douleur de ses
pieds, il se jeta à sa poursuite.
--Regardez comme ce gamin poursuit la folle! s'écria indignée une
servante qui se trouvait dans la rue!
Et voyant qu'il ne cessait pas sa course, elle prit une pierre et la
lança contre lui en disant:
--Quel malheur que le chien soit attaché.
Basilio sentit un coup frapper sa tête, mais il continua à courir
sans s'en occuper. Les chiens aboyaient, les oies criaient, quelques
fenêtres s'ouvraient pour donner passage à la tête d'un curieux,
d'autres se fermaient par crainte d'une nouvelle nuit de troubles.
Promptement, ils furent hors du pueblo. Sisa commença à modérer sa
course; une grande distance la séparait de son poursuivant.
--Mère! lui cria-t-il quand il la distingua.
La folle entendit à peine la voix qu'elle reprit sa course.
--Mère! c'est moi! criait l'enfant désespéré.
La folle n'entendait pas, le pauvre petit la suivait haletant. Les
champs cultivés étaient maintenant dépassés, déjà ils étaient sur la
lisière du bois.
Basilio vit sa mère y entrer; il l'y suivit. Les buissons, les
arbustes, les joncs épineux, les racines des arbres saillant hors
de terre entravaient leur marche. L'enfant suivait la silhouette de
sa mère, éclairée par instant des rayons de la lune, traversant les
branchages touffus. C'était le bois mystérieux de la famille d'Ibarra.
Basilio plusieurs fois trébucha et tomba, mais il se relevait,
insensible à la douleur; toute son âme se concentrait dans ses yeux
qui ne perdaient pas de vue la figure chérie.
Ils passèrent le ruisseau qui murmurait doucement; les épines des
roseaux, tombées sur le bord du rivage, s'enfonçaient dans ses pieds
nus: il ne s'arrêtait pas pour les arracher.
A sa grande surprise, il vit que sa mère s'enfonçait dans les fourrés
et entrait par la porte de bois fermant la tombe du vieil Espagnol
au pied du balitî.
Il s'efforça de la suivre, mais la porte était fermée. De ses bras
décharnés, de sa tête échevelée, Sisa défendait l'entrée, maintenant
la porte fermée de toutes ses forces.
--Mère, c'est moi, c'est moi, c'est Basilio, votre fils! cria l'enfant
exténué en se laissant tomber.
Mais la folle ne cédait pas; s'appuyant des pieds contre le sol,
elle offrait une énergique résistance.
Basilio frappa la porte de son poing, de sa tête baignée de sang,
pleura, tout fut vain. Se levant péniblement il regarda le mur,
pensant à l'escalader, mais il ne trouva rien qui l'y aidât. Il en
fit alors le tour et vit une branche du fatidique balitî se croisant
avec une de celles d'un autre arbre. Il grimpa; son amour filial
faisait des miracles, de branche en branche, il parvint au balitî,
et vit sa mère soutenant encore avee sa tête les planches de la porte.
Le bruit qu'il faisait dans les branches appela l'attention de Sisa;
elle se retourna, voulut fuir, mais son fils, se laissant tomber
de l'arbre, la saisit dans ses bras, la couvrit de baisers, puis,
épuisé, s'évanouit.
Sisa vit le front baigné de sang; elle s'inclina vers lui; ses yeux
tendus à sortir de leurs orbites se fixèrent sur cette figure dont
la mine pâlie secoua les cellules endormies de son cerveau; quelque
chose comme une étincelle en jaillit, elle reconnut son fils, et,
poussant un cri, tomba sur l'enfant évanoui, le pressant sur son coeur,
l'embrassant et pleurant.
Mère et fils restèrent immobiles.
Quand Basilio revint à lui, il trouva sa mère sans connaissance. Il
l'appela, lui prodigua les noms les plus tendres et, voyant qu'elle
ne respirait pas, qu'elle ne se réveillait pas, il se leva, courut à
l'arroyo chercher un peu d'eau dans un cornet de feuilles de platane
et en arrosa le pâle visage de sa mère. Mais la folle ne fit pas le
moindre mouvement, ses yeux restèrent fermés.
Epouvanté, Basilio la regarda; il appuya son oreille sur le coeur de
sa mère, mais le sein amaigri et flétri de la pauvre femme était déjà
froid, le coeur ne battait plus: il posa les lèvres sur ses lèvres
et ne perçut aucun souffle. Le malheureux embrassa le cadavre et
pleura amèrement.
Dans le ciel la lune brillait toujours majestueuse, la brise
soufflait en soupirant dans les branches et, dans l'herbe, les
grillons fredonnaient.
La nuit de lumière et de joie pour tant d'enfants qui, au foyer bien
chaud de la famille, célèbrent la fête des plus doux souvenirs, la
fête qui rappelle le premier regard d'amour que le ciel envoya à la
terre, cette nuit où toutes les familles chrétiennes mangent, boivent,
dansent, chantent, rient, jouent, aiment, s'embrassent... cette
nuit qui, dans les pays froids, est magique pour l'enfance avec
son traditionnel sapin chargé de lumières, de poupées, de bonbons,
de bibelots que regardent éblouis ces yeux arrondis où se reflète
l'innocence, cette nuit n'offrait à Basilio que la solitude et le
deuil. Qui sait? Peut-être au foyer du taciturne P. Salvi des enfants
jouent-ils, peut-être y chante-t-on
La Nochebuena vient
La Nochebuena s'en va...
L'enfant pleura et gémit beaucoup; quand il leva la tête, un homme
était devant lui qui le contemplait en silence.
L'inconnu lui demanda à voix basse:
--Tu es le fils?
L'enfant affirma d'un signe de tête.
--Que penses-tu faire?
--L'enterrer.
--Au cimetière?
--Je n'ai pas d'argent et le curé ne le permettrait pas.
--Alors...?
--Si vous voulez m'aider...
--Je suis trop faible, répondit l'homme qui se laissa tomber peu à peu
sur le sol, en s'appuyant des deux mains à terre; je suis blessé... il
y a deux jours que je n'ai ni mangé ni dormi... Personne n'est venu
cette nuit?
L'homme restait pensif, regardant l'intéressante physionomie du
jeune garçon.
--Écoute? continua-t-il d'une voix plus faible; je serai mort,
moi aussi, avant le jour... A vingt pas d'ici, de l'autre côté de
l'arroyo, il y a un gros tas de bois; apportes-en, fais un bûcher,
places-y nos deux cadavres, recouvre-les et allume du feu, un grand
feu, jusqu'à ce que nous soyons réduits en cendres...
Basile écoutait.
--Ensuite, si personne ne vient... tu creuseras ici, tu trouveras
beaucoup d'or... et tout sera à toi. Étudie!
La voix de l'inconnu se faisait de plus en plus inintelligible.
--Va chercher le bois... je veux t'aider.
Basilio s'éloigna. L'inconnu tourna la tête vers l'Orient et murmura
comme s'il priait:
--Je meurs sans voir l'aurore briller sur ma patrie...! vous, qui
la verrez, saluez-la... n'oubliez pas ceux qui sont tombés pendant
la nuit!
Il leva ses yeux au ciel, ses lèvres s'agitèrent, comme murmurant une
ultime oraison, puis il baissa la tête et lentement, tomba à terre...
Deux heures plus tard, soeur Rufa était dans le batalan [243] de sa
maison, faisant ses ablutions matinales avant d'aller à la messe. La
pieuse femme, regardant vers le bois voisin, vit monter une grosse
colonne de fumée; elle fronça les sourcils et, saisie d'une sainte
indignation, s'écria:
--Quel est l'hérétique qui dans un jour de fête fait kaiñgin
[244]? C'est de là que viennent tant de malheurs! Va-t'en au
Purgatoire, et tu verras si je te tire de là, sauvage!