Elles reviendront les noires hirondelles...
Gustavo A. Becquer.
Ainsi que José l'avait annoncé, Ibarra arriva le lendemain. Sa
première visite fut pour la famille de Capitan Tiago; il espérait voir
Maria Clara et lui annoncer que Son Illustrissime Grandeur l'avait
réconcilié avec la Religion; il apportait pour le curé une lettre
de recommandation, écrite de la main même de l'archevêque. La tante
Isabelle, qui avait beaucoup d'affection pour le jeune homme et voyait
avec plaisir son mariage avec sa nièce, en fut toute réjouie. Gapitan
Tiago était sorti.
--Entrez, lui dit la tante en son mauvais castillan; Maria,
D. Crisóstomo est rentré en grâce avec Dieu, l'archevêque l'a
désexcommunié!
Mais le jeune homme ne put avancer, le sourire se gela sur ses lèvres,
la parole s'enfuit de sa mémoire. Appuyé au balcon, debout, à côté de
Maria Clara, était Linares; il faisait des bouquets avec les fleurs
et les feuilles des plantes grimpantes; sur le sol gisaient des roses
effeuillées et des sampagas; Maria Clara, couchée dans son fauteuil,
pâle, pensive, le regard triste, jouait avec un éventail d'ivoire
moins blanc que ses doigts effilés.
A la vue d'Ibarra, Linares blêmit et les joues de Maria Clara se
teintèrent de carmin. Elle essaya de se lever mais, les forces lui
manquant, elle baissa les yeux et laissa tomber son éventail.
Pendant quelques secondes régna un silence embarrassant. Enfin Ibarra
put s'avancer et, tremblant, il murmura:
--J'arrive à l'instant, je suis accouru pour te voir... Je te trouve
mieux que je ne le croyais.
On aurait dit que Maria Clara était devenue muette; les yeux toujours
baissés elle ne répondit pas un mot.
Ibarra toisa Linares d'un regard que le timide jeune homme soutint
avec hauteur.
--Allons, je vois que mon arrivée n'était pas attendue, reprit-il
lentement. Pardonne-moi, Maria, de ne pas m'être fait annoncer, un
autre jour je pourrai te donner des explications sur ma conduite... car
nous nous verrons encore... sûrement!
Ces derniers mots furent accompagnés d'un regard à l'adresse
de Linares. La jeune fille leva vers son fiancé ses beaux yeux,
pleins de pureté et de mélancolie, si suppliants et si doux qu'Ibarra
s'arrêta confus.
--Pourrai-je venir demain?
--Tu sais que pour moi tu es toujours le bienvenu, répondit-elle
d'une voix faible.
Ibarra s'éloigna tranquille en apparence, mais une tempête agitait son
cerveau, un froid intense glaçait son coeur. Ce qu'il venait de voir
et de comprendre lui semblait incompréhensible: était-ce du doute,
de l'oubli, une trahison?
--Oh, femme! murmura-t-il.
Sans s'en apercevoir, il était arrivé au terrain où se construisait
l'école. Les travaux étaient très avancés; son mètre et son fil à
plomb à la main, Nor Juan allait et venait au milieu des nombreux
ouvriers. En voyant Ibarra, il courut à sa rencontre.
--D. Crisóstomo, lui dit-il, enfin vous voici! nous vous attendions
tous; voyez où en sont les murs, ils ont déjà un mètre dix de haut;
dans deux jours ils auront la hauteur d'un homme. Je ne me suis
servi que de molave, de dungon, d'ipil, de langil; j'ai demandé du
tindalo, du malatapay, du pino et du narra [193] pour les oeuvres
mortes. Voulez-vous visiter les fondations?
Les travailleurs saluaient respectueux.
--Voici la canalisation que je me suis permis d'ajouter, disait señor
Juan; ces canaux souterrains conduisent à une espèce de réservoir
situé à trente pas. Ce réservoir donnera de quoi fumer le jardin;
ceci n'avait pas été prévu par le plan. Vous n'approuvez pas...?
--Bien au contraire, je vous approuve et je vous félicite de votre
idée. Vous êtes un véritable architecte; qui vous a appris?
--Moi-même, señor, répondit modestement le vieillard.
--Ah! que je n'oublie pas une chose assez importante: que ceux qui
auraient des scrupules et qui craindraient de me parler sachent que
je ne suis pas excommunié; l'Archevêque m'a invité à dîner.
--Ahl señor, nous ne faisons guère cas des
excommunications! Excommuniés, mais nous le sommes tous, le P. Dámaso
lui-même l'est aussi et cependant cela ne le fait pas maigrir.
--Que voulez-vous dire?
--Sans doute; l'an dernier il a donné un coup de bâton à un vicaire
et les vicaires sont aussi prêtres que lui. Qui donc fait cas des
excommunications?
Ibarra remarqua Elias parmi les travailleurs; celui-ci le salua
comme les autres mais, d'un regard, lui fît comprendre qu'il avait
à lui parler.
--Señor Juan, dit Ibarra, voulez-vous m'apporter la liste des
travailleurs?
Le señor Juan disparut et Ibarra s'approcha d'Elias qui, seul,
soulevait une grosse pierre et la chargeait sur un chariot.
--Si vous pouvez, señor, m'accorder quelques heures de conversation,
nous nous promènerons ce soir, de bonne heure, sur les rives du lac
et nous prendrons ma barque, car nous aurons à parler de choses graves.
Ibarra consentit d'un signe, Elias s'éloigna.
Le señor Juan apportait la liste; vainement D. Crisóstomo la parcourut:
le nom d'Elias n'y figurait point.