La fête est terminée; les habitants du pueblo s'aperçoivent maintenant,
comme tous les ans, que leur bourse est vide, qu'il ont travaillé,
sué et veillé beaucoup sans s'amuser guère, sans s'être même acquis
de nouveaux amis, en un mot, qu'ils ont acheté très cher du bruit et
des maux de tête. Mais, qu'importe! l'année prochaine on recommencera,
le siècle prochain il en sera encore de même, car, jusqu'à présent on
l'a fait et il n'y a rien qui puisse faire renoncer à une habitude,
même coûteuse et nuisible.
Chez Capitan Tiago, la maison est triste. Toutes les fenêtres sont
fermées, à peine si l'on ose faire quelque bruit et c'est à la cuisine
seulement que l'on se risque à parler à voix haute. Maria Clara, l'âme
de la maison, est clouée au lit; l'état de sa santé se lit sur tous
les visages comme se lisent dans nos gestes les chagrins de notre âme.
--Qu'en dis-tu, Isabel? dois-je faire un don à la croix de Tunasan ou
à celle de Matahong? demande à voix basse le père tout troublé. La
croix de Tunasan grandit, mais celle de Matahong sue; quelle est
selon toi la plus miraculeuse?
La tante Isabel réfléchit, hoche la tête et murmure:
--Grandir... grandir est plus miraculeux que suer; tous nous suons,
mais nous ne grandissons pas tous.
--C'est vrai, oui, Isabel, mais songe bien que suer... pour du
bois semblable à celui des pieds de banc, ce n'est pas un petit
miracle... Allons, le mieux sera de faire un don aux deux croix,
comme cela aucune ne sera fâchée et Maria Clara guérira plus vite...
--Les appartements sont prêts? Tu sais qu'avec le docteur vient un
jeune homme nouvellement arrivé, parent par alliance du P. Dámaso;
il faut que rien ne manque.
A l'autre bout de la salle à manger sont les deux cousines, Sinang
et Victoria, qui viennent de tenir compagnie à la malade. Andeng les
aide à nettoyer un service d'argent pour prendre le thé.
--Connaissez-vous le docteur Españada? demanda avec intérêt à Victoria
la soeur de lait de Maria Clara.
--Non! tout ce que j'en sais, c'est qu'il coûte très cher, d'après
Capitan Tiago.
--Alors il doit être très bon! dit Andeng; celui qui a percé le ventre
de Da. Maria a pris très cher, aussi était-il très savant.
--Sotte! s'écria Sinang; celui qui prend cher n'est pas savant pour
cela. Regarde le docteur Guevara; il n'a pas su aider à l'accouchement,
il a coupé la tête de l'enfant et cependant a pris cinquante pesos
au veuf... tout ce qu'il savait c'était toucher!
--Qu'en sais-tu? lui demanda sa cousine en lui poussant le coude.
--Ne dois-je pas le savoir? Le mari qui est un scieur de bois, après
avoir perdu sa femme, perdit aussi sa maison, parce que l'Alcalde
qui était l'ami du docteur l'obligea à payer... ne dois-je pas le
savoir? mon père lui a prêté l'argent pour faire le voyage à Santa Cruz
[168].
Une voiture s'arrêtant devant la maison coupa court à toutes les
conversations.
Capitan Tiago, suivi de la tante Isabel, descendit en courant les
escaliers pour recevoir les nouveaux arrivés.--C'étaient le docteur
D. Tiburcio de Espadaña, sa dame, la doctora Da. Victorina de los
Reyes de de Espadaña et un jeune Espagnol de physionomie sympathique
et d'aspect agréable.
Elle portait une robe de soie, bordée de fleurs et un chapeau avec
un grand perroquet, à demi aplati entre des rubans bleus et rouges;
la poussière du chemin, se mêlant sur ses joues à la poudre de riz,
accentuait plus fortement ses rides; comme lorsque nous l'avons vue à
Manille, aujourd'hui encore elle donnait le bras à son mari boiteux...
--J'ai le plaisir de vous présenter notre cousin D. Alfonso Linares
de Espadaña! dit Da. Victorina en désignant le jeune homme; le señor
est fils adoptif d'un parent du P. Dámaso, et secrétaire particulier
de tous les ministres...
Le jeune homme salua gracieusement; un peu plus, Capitan Tiago lui
aurait baisé la main.
Tandis que l'on monte les nombreuses malles, valises et sacs de
voyage des nouveaux arrivés et que Capitan Tiago les conduit à leurs
appartements, faisons plus ample connaissance avec ce couple que nous
avons seulement entrevu dans les premiers chapitres.
Da. Victorina est une dame âgée de quarante-cinq étés qui, selon ses
calculs arithmétiques, sont équivalents à trente-deux printemps. Elle
avait été très belle dans sa jeunesse, avait eu de bonnes chairs--ainsi
disait-elle d'habitude,--mais extasiée, dans sa propre contemplation,
elle avait regardé avec le plus parfait dédain ses nombreux adorateurs
philippins; ses aspirations la portaient vers une autre race. Aussi
n'avait-elle voulu accorder à personne sa main blanche et fine,
bien que souvent elle ait livré à divers passagers étrangers ou
compatriotes des joyaux et des bijoux de valeur inestimable.
Depuis six mois elle avait réalisé son plus beau rêve, celui de toute
son existence, pour lequel elle avait dédaigné les hommages de la
jeunesse et même les serments d'amour jadis murmurés à ses oreilles
ou chantés en quelque sérénade par Capitan Tiago. Bien tard, il est
vrai, s'accomplissait ce songe mais, bien qu'elle ne parlât qu'un
fort mauvais castillan, Da. Victorina était plus espagnole que la
Agustina de Zaragoza [169], elle connaissait le proverbe: Mieux vaut
tard que jamais, et se consolait en se le redisant sans cesse.--Sur
la terre il n'est point de bonheur complet, était son autre maxime,
mais ses lèvres ne prononçaient jamais devant qui que ce soit ni l'un
ni l'autre de ces deux dictons.
Sa première jeunesse, puis sa seconde, puis sa troisième, s'étant
passées à tendre les filets pour pêcher dans l'océan du monde l'objet
de ses insomnies, Da. Victorina dut à la fin se contenter de ce que
le sort lui voulut bien départir. Si, au lieu d'avoir trente-deux
avrils, la pauvrette n'en avait eu que trente et un--la différence
était considérable pour son arithmétique--elle aurait abandonné
au Destin la prise qu'il lui offrait et en eût attendu une autre
plus conforme à ses désirs. Mais la femme propose et la nécessité
dispose; ayant absolument besoin d'un mari, elle se vit obligée de
se contenter d'un pauvre homme qui, arraché de son Estremadure, après
avoir, moderne Ulysse, quelque six ou sept ans erré de par le monde,
trouva enfin dans l'île de Luzon l'hospitalité, de l'argent et une
Calypso fanée... Le malheureux avait nom Tiburcio Espadaña et, bien
qu'il eût trente-cinq ans et parût vieux, il était cependant plus
jeune que Da. Victorina qui n'en avait que trente-deux: le pourquoi
en est facile à comprendre mais difficile à dire.
Il était parti pour les Philippines comme petit employé des Douanes,
mais sa mauvaise chance voulut qu'après avoir beaucoup navigué et
s'être fracturé une jambe pendant ses voyages il fût forcé de donner
sa démission.
Se défiant de la mer, il ne voulait pas retourner en Espagne sans
avoir fait fortune et chercha une occupation. L'orgueil espagnol ne lui
permettait aucun travail corporel; ce n'était pas que le pauvre homme,
désireux de vivre honorablement, n'eût accepté de faire n'importe quoi
avec plaisir, mais les nécessités du prestige des Péninsulaires lui
interdisaient certains métiers et le prestige ne le nourrissait point.
D'abord il vécut aux dépens de quelques-uns de ses compatriotes mais,
ayant du coeur, ce pain lui semblait amer et loin d'engraisser,
il maigrissait. Comme il n'avait ni science, ni argent, ni
recommandations, ses protecteurs, désireux de se débarrasser de
lui, conseillèrent donc à notre ami Tiburcio de s'en aller dans
les provinces et de s'y faire passer pour docteur en médecine. Cet
expédient ne lui convenait guère, il se refusa d'abord à l'adopter;
son service comme garçon à l'Hôpital de San Carlos ne lui avait
rien appris de la science de guérir: il se bornait à épousseter
les bancs et à allumer le feu; encore n'y était-il resté que peu de
temps. Cependant, la nécessité le pressant, ses amis lui démontrant
la vanité de ses scrupules, il fit ce qu'on lui disait, parcourut la
province et se mit à visiter quelques malades, ne demandant qu'un
prix modique que fixait sa conscience. Mais, de même que le jeune
philosophe dont parle Samaniego [170], ses prétentions devinrent
très hautes et il finit par attacher un tel prix à ses visites que
promptement on le prit pour un grand médecin. Il était en voie de
faire fortune et y aurait probablement réussi si le Protomedicato
[171] de Manille n'avait pas été informé des honoraires exorbitants
qu'il exigeait et de la concurrence qu'il faisait aux autres médecins.
Des particuliers, des professeurs intercédèrent pour lui.--Laissez-le
donc! disaient-ils au jaloux Dr. C., laissez-le faire sa petite pelote
et, quand il aura ramassé six ou sept mille pesos, il s'en retournera
dans son pays et y vivra en paix. En quoi cela vous gêne-t-il qu'il
trompe ces bonnes dupes d'Indiens? que ne sont-ils plus malins? C'est
un pauvre diable, ne lui retirez pas le pain de la bouche, montrez-vous
bon Espagnol!
Le docteur était bon Espagnol et consentit à fermer les yeux, mais le
bruit de l'affaire était arrivé aux oreilles du public, la confiance
disparut peu à peu et avec elle la clientèle; la misère revint et
D. Tiburcio Espadaña se retrouva devoir presque mendier le pain de
chaque jour. C'est alors que, par un de ses amis qui avait été l'intime
de Da. Victorina, il apprit dans quelle affliction se trouvait cette
dame et quels étaient son patriotisme et son bon coeur. D. Tiburcio
vit là un coin de ciel bleu et demanda à être présenté.
Da. Victorina et D. Tiburcio se virent. Tarde venientibus ossa [172],
se serait-il écrié s'il avait su le latin! Elle n'était plus passable,
elle était passée; sa chevelure abondante s'était réduite à un chignon
qui, au dire de sa domestique, ne dépassait guère la grosseur d'une
tête d'ail; des rides zébraient son visage et ses dents abandonnaient
leur poste; les yeux avaient également souffert et beaucoup; seul,
son caractère n'avait pas changé.
Après une demi-heure de conversation, ils s'étaient compris, ils
s'étaient acceptés. Sans doute, elle aurait préféré un Espagnol moins
boiteux, moins bègue, moins chauve, moins brèche-dents, mais ceux-là ne
lui avaient jamais demandé sa main. Souvent elle avait entendu dire que
l'occasion était chauve et, très fermement, elle crut que D. Tiburcio
était l'occasion en personne, lui qui devait à ses nuits blanches une
calvitie prématurée. A trente-deux ans quelle femme n'est pas prudente?
Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mélancolie
à ce que serait sa lune de miel. Il se résigna cependant, surtout
lorsqu'il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n'est pas qu'il
eût jamais eu ni grandes prétentions ni grandes ambitions: ses goûts
étaient simples, ses désirs limités; mais son coeur, jusqu'alors
vierge, avait rêvé d'une divinité bien différente.--Là-bas, dans sa
jeunesse, lorsque lassé par le travail, il allait, après un frugal
repas, se coucher dans un mauvais lit pour digérer le gazpacho [173],
il s'endormait en pensant à une image souriante et caressante. Ensuite,
quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les années
écoulées n'eurent point amené la poétique figure, il rêva d'une bonne
femme, économe, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot,
le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de
temps en temps!--oui, il songeait aux disputes comme à une joie! Mais,
quand obligé de vaguer de pays en pays à la recherche, non pas de la
fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionné par les récits de
ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqué pour
les Philippines, le réalisme de la femme de ménage céda la place à
une métisse arrogante, à une belle indienne aux grands yeux noirs,
drapée dans la soie et les tissus transparents, chargée d'or et
de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il
arriva aux Philippines et crut son rêve réalisé, car les jeunes filles
qui, en des calèches argentées, roulaient à la Luneta et au Malecon
l'avaient d'abord regardé avec une certaine curiosité. Mais bientôt
la métisse disparut ainsi que l'indienne et, après un long travail,
le malheureux en fut réduit à se forger la vision d'une veuve,
mais d'une veuve agréable. Quand il vit son rêve prendre corps en
partie, la tristesse l'envahit, mais, comme il avait une certaine
dose de philosophie naturelle, il se dit: «C'était un rêve; dans le
monde on ne vit pas en rêvant!» Et il raisonnait ainsi: «Elle use
beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai
qu'elle s'en déshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a
beaucoup de pièces et de déchirures; c'est une vieille prétentieuse
et impérieuse, mais la faim est plus impérieuse et plus prétentieuse
encore, d'ailleurs je suis né avec un caractère très doux et puis,
qui sait? l'amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle
parle très mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas très
bien, le chef de Division me l'a dit en me notifiant ma démission;
de plus qu'importe ceci? C'est une vieille laide et ridicule? je
suis boiteux, édenté, chauve!» D. Tiburcio préférait soigner les
autres que d'être soigné lui-même pour maladie d'inanition. Quand
quelques amis se moquaient de lui: «Donne-moi du pain, répondait-il,
et appelle-moi niais.»
Il était de ceux dont on dit vulgairement qu'ils ne feraient pas de
mal à une mouche; modeste, incapable d'une mauvaise pensée, aux temps
anciens il se fût fait missionnaire. Son séjour dans le pays n'avait
pu lui donner cette conviction de haute supériorité, d'extraordinaire
valeur et de grande importance qu'y acquièrent en peu de semaines
la plupart de ses compatriotes. Son coeur n'avait jamais connu la
haine, il n'avait encore pu trouver un seul flibustier; il ne voyait
que des malheureux qu'il lui fallait plumer s'il ne voulait pas être
plus malheureux qu'eux. Quand on parla de le poursuivre pour exercice
illégal de la médecine, il n'en eut de ressentiment contre personne,
il ne se plaignit pas; il reconnaissait le bien fondé de l'accusation
et se contentait de répondre: Il me faut pourtant vivre.
Ils se marièrent donc [174] et s'en allèrent à Santa Anna passer leur
lune de miel; la nuit même des noces, Da. Victorina eut une terrible
indigestion, D. Tiburcio rendit grâces à Dieu et se montra dévoué et
empressé. La seconde nuit cependant il se comporta en homme honorable
mais, lorsque le lendemain il se regarda dans un miroir, il sourit
avec mélancolie, découvrant ses gencives dégarnies: il avait vieilli
d'au moins dix ans.
Enchantée de son mari, Da. Victorina le fit doter d'une bonne denture
postiche, habiller et équiper par les meilleurs tailleurs de la ville,
commanda des lustres et des voitures, et alla jusqu'à l'obliger à
avoir deux chevaux pour les courses prochaines.
Tandis qu'elle transformait ainsi son époux, elle ne s'oubliait pas
elle-même: elle abandonna la jupe de soie et la chemise de piña pour
le costume européen; elle substitua les fausses nattes à la simple
coiffure des Philippines, et par ses atours qui lui allaient divinement
mal, troubla la paix de tout son oisif et tranquille voisinage.
Son mari, qui jamais ne sortait à pied,--elle ne voulait pas qu'il
affichât son infirmité--la promenait toujours là où il n'y avait
personne; elle, qui aurait voulu faire briller son mari aux yeux de
tous, en souffrait beaucoup, mais elle se taisait, ne voulant pas
troubler la lune de miel.
L'éclat de cet astre commença à pâlir lorsqu'il voulut lui faire des
observations sur l'abus qu'elle faisait des poudres de riz.
Comme il lui faisait remarquer que rien n'était plus laid que le faux
ni mieux que le naturel, Da. Victorina fronça les sourcils et regarda
sa denture postiche. Il comprit et se tut.
Au bout de peu de temps elle se crut mère et annonça l'heureux
événement à tous ses amis:
--Le mois prochain, moi et de Espadaña nous irons à la Pegninsule;
je ne veux pas que notre fils naisse ici et qu'on l'appelle
révolutionnaire.
Elle mit un de avant le nom de son mari; le de ne coûtait rien et
donnait un genre. Elle signait: Victorina de los Reyes de de Espadaña;
ce de de Espadaña était sa manie; ni le graveur de ses cartes de
visite ni son mari n'avaient pu l'y faire renoncer.
--Si je ne mets qu'un seul de, on peut croire que tu ne l'as pas,
imbécile! disait-elle à D. Tiburcio.
Continuellement elle parlait de ses préparatifs de voyage, apprenant
par coeur les noms des points d'escale et c'était un plaisir de
l'entendre dire:--Je vais voir l'isme du canal de Suez; De Espadaña
croit que c'est le plus joli et De Espadaña a parcouru le monde
entier.--Il est probable que je ne reviendrai jamais dans ce pays
de sauvages.--Je ne suis pas née pour vivre ici; Aden ou Port-Saïd
me conviendraient mieux; toute enfant je le croyais, etc. Dans sa
géographie particulière, Da. Victorina divisait le monde en deux
parties, l'Espagne et les Philippines.
Le mari sentait le ridicule de ces barbarismes mais il ne disait
rien, craignant qu'elle ne se moquât de lui et ne lui fît honte de
son bégaiement. Elle fit la fantasque pour augmenter ses illusions
de maternité et affecta de se vêtir de couleurs chatoyantes, de
s'orner de fleurs et de rubans, de se promener en robe de chambre sur
l'Escolta, mais, ô désillusion! trois mois se passèrent et le rêve
s'évanouit. Aucune raison ne subsistant plus pour que l'enfant devînt
un révolutionnaire, elle renonça au voyage. Elle eut beau consulter
les médecins, les matrones, les vieilles femmes, tout fut inutile, et,
comme au grand mécontentement de Capitan Tiago elle s'était moquée de
S. Pascual Bailon, elle ne voulut recourir à aucun saint ni à aucune
sainte. Aussi, un ami de son mari lui dit-il un jour:
--Croyez-moi, señora, vous êtes le seul esprit fort qu'il y ait dans
ce pays.
Elle sourit sans comprendre, mais le soir, avant de s'endormir,
elle demanda à son mari ce que c'était que de l'esprit fort.
--Ma chère, lui répondit-il, l'es... l'esprit le plus fort que
je connaisse, c'est l'ammoniaque; mon ami aura fait une figure de
rhé... rhétorique.
Depuis lors, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle ne
manquait pas de dire:
--Je suis le seul ammoniaque de ce pays abruti, soit dit par
rhétorique, c'est l'avis du señor N. de N. péninsulaire de très
grande catégorie.
Quand elle parlait, on devait obéir; elle avait réussi à dominer
complètement son mari qui, sans résistance, en était arrivé à n'être
plus que son petit toutou d'appartement. S'il la gênait, elle ne le
laissait pas sortir et, dans ses moments de grande colère, elle lui
arrachait sa fausse mâchoire, le laissant un ou plusieurs jours,
selon le cas, horriblement défiguré.
Elle s'avisa que son mari devait être docteur en médecine et chirurgie.
--Tu veux donc que l'on me mette en prison? demanda-t-il épouvanté.
--Ne fais pas la bête et laisse-moi arranger cela! répondit-elle;
tu ne soigneras personne, mais je veux que l'on t'appelle docteur et
moi doctoresse, voilà!
Le lendemain, Rodoreda recevait l'ordre de graver sur une plaque de
marbre noir:
DR DE ESPADAÑA,
SPÉCIALISTE EN TOUTES SORTES DE MALADIES.
Toute la valetaille dut leur donner les nouveaux titres; le nombre
de fanfreluches s'augmenta, l'enduit de poudres de riz s'épaissit,
les rubans et les dentelles s'entassèrent, Da. Victorina regarda avec
plus de dédain que jamais ses pauvres compatriotes qui n'avaient
pas eu le bonheur d'avoir un mari d'aussi haute catégorie que le
sien. Chaque jour elle se sentait s'élever, se dignifier plus; en
continuant ainsi, au bout d'un an, elle se serait persuadée qu'elle
était d'origine divine.
Toute cette gloire, tous ces sublimes pensers n'empêchaient
pas cependant que chaque jour elle ne fût plus vieille et plus
ridicule. Chaque fois que Capitan Tiago se trouvait avec elle et
se rappelait lui avoir vraiment causé d'amour, il envoyait aussitôt
un peso à l'église pour une messe d'actions de grâces; cependant il
avait beaucoup de respect pour D. Tiburcio, à cause de son titre de
spécialiste en toutes sortes de maladies, et écoutait avec attention
les rares phrases que son bégayement lui permettait de prononcer. C'est
pour cela, et aussi parce que ce docteur ne prodiguait pas ses visites
à tout le monde comme les autres médecins, que Capitan Tiago l'avait
choisi pour soigner sa fille.
Quant au jeune Linarès, son histoire était différente. Au moment où
elle se disposait à partir en Espagne, Da. Victorina, peu confiante
dans les Philippins, chercha à prendre un intendant péninsulaire;
son mari se souvint d'un de ses cousins qui étudiait le droit à
Madrid et qui était considéré comme le plus malin de la famille;
ils lui écrivirent donc, lui envoyant d'avance le prix du passage et,
quand le rêve se fût évanoui, le jeune homme était déjà en route.
Tels étaient les trois personnages qui arrivaient chez Capitan Tiago.
Le père Salvi entra tandis qu'ils prenaient le second déjeuner et
les époux qui le connaissaient déjà lui présentèrent, avec tous ses
titres, le jeune Linarès qui rougit quelque peu.
Naturellement on parla de Maria Clara; la jeune fille reposait
et dormait. On parla aussi du voyage; Da. Victorina fit briller sa
loquacité en critiquant les coutumes des provinciaux, leurs maisons de
nipa, leurs ponts de bambou, elle n'oublia pas de faire savoir au curé
ses relations amicales avec le Segundo Cabo [175], avec l'Alcalde un
tel, avec le Conseiller ceci, avec l'Intendant cela, toutes personnes
de catégorie qui avaient pour elle la plus grande considération.
--Si vous étiez venue deux jours plus tôt, Da. Victorina, reprit
Capitan Tiago, profitant d'une petite pause de la dame, vous vous
seriez rencontré avec Son Excellence le Capitaine Général: il était
assis à cette place.
--Quoi? Comment? Son Excellence était ici? Et chez vous? Ce n'est
pas possible!
--Je vous dis qu'il s'est assis là! Si vous étiez venue il y a deux
jours...
--Ah! quel malheur que Clarita ne soit pas tombée malade plus tôt,
s'écria-t-elle, véritablement ennuyée; et s'adressant à Linares:
--Ecoute, cousin? Son Excellence était ici! Vois-tu comme De Espadaña
avait raison quand il te disait de ne pas aller chez un misérable
Indien? Parce que vous saurez, D. Santiago, que notre cousin, à Madrid,
était l'ami des ministres et des ducs et qu'il dînait chez le comte
du Campanario.
--Chez le duc de la Torre [176], Victorina, corrigea son mari.
--C'est la même chose; si tu me disais...?
--Trouverai-je aujourd'hui le P. Dámaso à son pueblo? interrompit
Linares en s'adressant au P. Salvi; on m'a dit qu'il était tout
près d'ici.
--Le P. Dámaso est justement ici même et va venir d'un moment à
l'autre, répondit le curé.
--J'en suis bien content! j'ai une lettre pour lui, s'écria le jeune
homme, et si une heureuse chance ne m'avait pas amené ici, je serais
venu exprès pour lui rendre visite.
Entre temps, l'heureuse chance, c'est-à-dire Maria Clara, s'était
réveillée.
--De Espadaña? dit Da. Victorina, quand le déjeuner fut terminé,
allons-nous voir Clarita?
Et, se tournant vers Capitan Tiago, elle ajouta:
--C'est pour vous qu'il le fait, D. Santiago, pour vous seul! Mon mari
ne soigne que les personnes de catégorie, et encore! Mon mari n'est
pas comme ceux d'ici... à Madrid, il ne visitait que les personnages
de catégorie.
Ils passèrent dans la chambre de la malade.
L'appartement était presque dans l'obscurité, les fenêtres closes
par crainte des courants d'air; seuls, deux cierges brûlant devant
une image de la Vierge d'Antipolo projetaient quelque lumière.
La tête ceinte d'un mouchoir imbibé d'eau de Cologne, le corps
soigneusement enveloppé dans des draps blancs dont les multiples plis
voilaient ses formes virginales, la jeune fille était étendue dans
son lit de Kamagon [177] entre des rideaux de jusi et de piña. Ses
cheveux, encadrant son visage, augmentaient cette pâleur transparente
qu'animaient seulement ses deux grands yeux pleins de tristesse. Près
d'elle étaient ses deux amies et Andeng tenant une branche de lis.
De Espadaña lui prit le pouls, examina la langue, fit quelques
questions et hochant la tête:
--E... elle est malade, mais cela peut se guérir!
Da. Victorina regarda l'assistance avec orgueil, mais le praticien
ordonnait:
--Du lichen avec du lait pour le matin, du sirop de guimauve, deux
pilules de cynoglosse!
--Prends courage, Clarita, dit Da. Victorina en s'approchant; nous
sommes venus pour te guérir... Je vais te présenter notre cousin!
Linares contemplait, absorbé, ces yeux éloquents qui semblaient
chercher quelqu'un; il n'entendit pas Da. Victorina.
--Señor Linares, lui dit le curé en l'arrachant à son extase; voici
le P. Dámaso.
C'était lui, en effet, pâle et quelque peu triste; aussitôt relevé,
sa première visite était pour Maria Clara. Mais ce n'était plus le
P. Dámaso d'antan, si robuste, si décidé; maintenant il s'en allait
silencieux, d'une marche indécise.