Tous les grands personnages de la province sont réunis sous le kiosque
décoré et pavoisé.
L'Alcalde occupe une extrémité de la table; Ibarra l'autre. A
la droite du jeune homme est assise Maria Clara, le notaire à sa
gauche. Capitan Tiago, l'alférez, les moines, les employés et les
quelques jeunes filles qui sont restées ont pris place au hasard,
non selon leur rang mais selon leurs affections.
Le repas était suffisamment animé et joyeux; on était à la moitié
environ du service lorsqu'un employé des télégraphes entra et remit
une dépêche à Capitan Tiago qui, naturellement, demanda la permission
de la lire. Non moins naturellement, tous l'en prièrent.
Le digne Capitan commença par froncer les sourcils, puis il leva la
tête: son visage pâlissait, s'illuminait, puis il replia précipitamment
la dépêche et se levant:
--Señores, s'écria-t-il éperdu, Son Excellence le capitaine général
viendra tantôt honorer ma maison de sa présence!
Et il se mit à courir, emportant la dépêche et la serviette, mais
oubliant son chapeau, poursuivi d'exclamations et de questions.
On lui aurait annoncé l'arrivée des tulisanes qu'il eût certainement
été moins troublé.
--Mais écoutez!--Quand vient-il?--Dites-nous donc?--Son Excellence!
Capitan Tiago était déjà loin.
--Son Excellence vient ici et c'est à Capitan Tiago qu'elle demande
l'hospitalité! s'écrièrent quelques-uns, oubliant qu'ils parlaient
devant sa fille et son futur gendre.
--Le choix ne pouvait être meilleur! répondit celui-ci.
Les moines se regardaient d'un oeil qui voulait dire:
«Le capitaine général fait encore une des siennes, il nous vexe;
c'est au couvent qu'il devait descendre». Mais tous se turent et
personne n'exprima sa pensée à ce sujet.
--On m'avait déjà parlé de ceci hier, dit l'Alcalde, mais alors Son
Excellence n'était pas encore décidée.
--Savez-vous, señor Alcalde, combien de temps le capitaine général
pense rester ici? demanda l'alférez inquiet.
--Avec certitude, non; Son Excellence aime faire des surprises.
--Voici trois autres dépêches!
Elles étaient pour l'Alcalde, l'alférez et le gobernadorcillo;
identiques, elles annonçaient l'arrivée du gouverneur; les moines
remarquèrent qu'aucune n'avait été adressée au curé.
--Son Excellence arrivera à quatre heures du soir, señores! dit
solennellement l'Alcalde, nous pouvons achever le repas tranquillement!
Léonidas ne peut certes avoir mieux dit: «Ce soir nous souperons
chez Pluton!»
La conversation reprit son cours ordinaire.
--Je remarque l'absence de notre grand prédicateur! dit timidement
l'un des employés, brave homme d'aspect inoffensif, qui n'avait pas
ouvert la bouche de toute la journée et dont c'était le premier mot.
Ceux qui savaient l'histoire du père de Crisóstomo firent un
mouvement et eurent un clignement des paupières significatif:
«Allons, bon! pensaient-ils, première parole, première sottise!»
mais quelques-uns, plus bienveillants répondirent:
--Il doit être quelque peu fatigué...
--Comment quelque peu, s'écria l'alférez; il doit être rendu et,
comme on dit ici, malunqueado. Quel sermon!
--Un sermon superbe, gigantesque! opina le notaire.
--Magnifique, profond! ajouta le correspondant.
--Pour pouvoir tant parler, il faut avoir ses poumons! observa le
P. Manuel Martin.
L'augustin ne lui reconnaissait que de forts poumons.
--Et la facilité de s'exprimer, ajouta le P. Salvi.
--Savez-vous que le señor Ibarra a le meilleur cuisinier de la
province? dit l'Alcalde coupant la conversation.
--Je me le disais, répondit un des employés, mais sa belle voisine
ne veut pas faire honneur à sa table, car c'est à peine si elle a
touché aux plats.
Maria Clara rougit et timidement balbutia:
--Je vous remercie, señor... vous vous occupez trop de ma personne,
mais...
--Mais votre seule présence est déjà un suffisant honneur! conclut
galamment l'Alcalde qui se retourna vers le P. Salvi.
--Père curé, ajouta-t-il à haute voix, je remarquai que toute la
journée, Votre Révérence a été muette et pensive...
--Le señor Alcalde est un terrible observateur! s'écria le P. Sibyla
d'un ton particulier.
--C'est mon habitude, balbutia le franciscain, je préfère écouter
que parler.
--Votre Révérence espère toujours gagner et ne rien perdre! dit
l'alférez un peu moqueur.
Le P. Salvi n'accepta pas la plaisanterie; son oeil brilla un moment
puis il répliqua:
--Le señor alférez sait bien, en ces jours-ci, que ce n'est pas moi
qui gagne ou qui perds le plus.
L'alférez dissimula le coup sous un éclat de rire forcé et ne répondit
rien, affectant l'indifférence.
--Mais, señores, je ne comprends pas comment on peut parler de gains ou
de pertes, intervint l'Alcalde; que penseraient de nous ces aimables
et discrètes demoiselles qui embellissent notre fête? Pour moi, les
jeunes filles sont comme les harpes éoliennes au milieu de la nuit;
il n'y a qu'à les écouter, à leur prêter attentivement l'oreille,
parce que leurs ineffables harmonies élèvent l'âme vers les célestes
sphères de l'infini et de l'idéal.
--Votre Excellence est poète! dit gaiement le notaire; et tous deux
vidèrent leur verre.
--Je ne puis moins faire, dit l'Alcalde en s'essuyant les lèvres;
l'occasion, si elle ne fait pas toujours le larron, fait le poète. En
ma jeunesse j'ai composé des vers, qui certainement n'étaient pas
mauvais.
--De telle sorte que, pour suivre Thémis, Votre Excellence a été
infidèle aux Muses! dit emphatiquement notre mythique et sympathique
correspondant.
--Psh! que voulez-vous dire? Parcourir toute l'échelle sociale a
toujours été mon rêve. Hier je cueillais des fleurs et j'entonnais
des chansons, aujourd'hui j'ai pris la verge de la justice et je sers
l'humanité, demain...
--Demain, Votre Excellence jettera la verge au feu pour se réchauffer
dans l'hiver de la vie et prendra un portefeuille de ministre, ajouta
le P. Sibyla.
--Psh! oui... non... être ministre n'est pas précisément mon idéal:
le premier venu arrive à l'être. Une villa dans le Nord pour passer
l'été, un hôtel à Madrid, quelques propriétés en Andalousie pour
l'hiver... Nous vivrons en paix, nous souvenant de nos chères
Philippines... De moi, Voltaire n'aurait pas dit: Nous n'avons été
chez ces peuples que pour nous y enrichir et pour les calomnier [137].
Les employés crurent que Son Excellence avait fait un bon mot et se
mirent à rire pour le célébrer; les moines les imitèrent, car ils
ne savaient pas que Voltaire était le Voltaïré [138] qu'ils avaient
tant de fois maudit et voué à l'enfer. P. Sibyla, lui, le savait,
et supposant que l'Alcalde avait soutenu quelque hérésie ou proféré
quelque impiété, il affecta un air sérieux et réservé.
Dans l'autre kiosque étaient les enfants. Ils étaient plus bruyants que
ne le sont d'ordinaire les enfants philippins qui, à table ou devant
des étrangers, pèchent plutôt par timidité que par hardiesse. Si
l'un se servait mal de son couvert son voisin le corrigeait; de là
une discussion, tous deux avaient leurs partisans: pour les uns tel
ou tel objet était une cuiller, pour les autres une fourchette ou un
couteau, et, comme personne ne faisait autorité, c'était un vacarme
épouvantable; on aurait cru assister à une discussion de théologiens.
--Oui, disait une paysanne à un vieillard qui triturait du buyo dans
son kalikut [139]; bien que mon mari ne le veuille pas, mon Andoy sera
prêtre. Il est vrai que nous sommes pauvres, mais nous travaillerons;
s'il le faut nous demanderons l'aumône. Beaucoup donnent de l'argent
pour permettre aux pauvres de se faire ordonner. Le frère Mateo, qui
ne ment jamais, n'a-t-il pas dit que le pape Sixte avait été pasteur
de carabaos à Batangas? Tiens! regarde-le mon Andoy, regarde s'il
n'a pas déjà la figure de saint Vincent!
Et l'eau en venait à la bouche de la bonne mère de voir son fils
prendre sa fourchette à deux mains!
--Dieu nous aide! ajoutait le vieillard en mâchant le sapâ; si Andoy
arrive à être pape, nous irons à Rome. Hé! hé! je peux encore bien
marcher. Et si je meurs... hé! hé!
--N'ayez crainte, grand-père! Andoy n'oubliera pas que vous lui avez
enseigné à tresser des paniers de roseaux et de dikines [140].
--Tu as raison, Petra; moi aussi je crois que ton fils sera quelque
chose de grand..... au moins patriarche! Je n'en ai pas vu d'autres
qui ait appris l'office en moins de temps! Oui, oui, il se rappellera
de moi quand il sera Pape ou évêque et qu'il s'amusera à faire des
paniers pour sa cuisinière. Il dira des messes pour mon âme, hé! hé!
Et le bon vieillard, dans cette espérance, remplit son kalikut de buyo.
--Si Dieu écoute mes prières et si mes espérances s'accomplissent,
je dirai à Andoy: Fils, enlève-nous nos péchés et envoie-nous au
Ciel. Nous n'aurons plus besoin de prier, de jeûner ni d'acheter
des bulles. Quand on a un saint Pape pour fils, on peut commettre
des péchés!
--Envoie-le demain chez moi, Petra, dit enthousiasmé le vieillard;
je vais lui montrer à labourer le nitô [141]!
--Hem! bah! que croyez-vous donc, grand-père? Pensez-vous que les
Papes travaillent des mains? Le curé, bien qu'il ne soit qu'un curé,
ne travaille qu'à la messe... quand il se retourne! L'archevêque, lui,
ne se retourne pas; il dit la messe assis; et le Pape... le Pape doit
la dire dans le lit, avec un éventail! Que vous imaginiez-vous donc!
--Rien de plus, Petra, seulement j'aimerais qu'il sût comment se
prépare le nitô. Il est bon qu'il puisse vendre des salakots et des
bourses à tabac pour n'avoir pas besoin de demander l'aumône comme
le curé le fait ici tous les ans au nom du Pape. Cela me fait peine
de voir si pauvre ce saint homme et je donne toujours tout ce que
j'ai économisé.
Un autre paysan s'approcha en disant:
--C'est décidé, cumare [142], mon fils doit être docteur; il n'y a
rien de tel que d'être docteur!
--Docteur! taisez-vous, cumpare, répondit la Petra; il n'y a rien de
tel que d'être curé!
--Curé? prr! curé? Le docteur gagne beaucoup d'argent; les malades
le vénèrent, cumare!
--Merci bien! Le curé, pour faire deux ou trois tours et dire déminos
pabiscum, mange le bon Dieu et reçoit de l'argent. Tous, même les
femmes, lui racontent leurs secrets.
--Et le docteur! que croyez-vous donc qu'est le docteur? Le docteur
voit tout ce qu'ont les femmes, il tâte le pouls des filles... Je
voudrais bien être docteur seulement une semaine!
--Et le curé? peut-être que le curé n'en voit pas autant que votre
docteur? Et encore mieux! Vous savez le refrain: poule grasse et
jambe ronde sont pour le curé!
--Quoi? est-ce que les médecins mangent des sardines sèches? est-ce
qu'ils s'abîment les doigts à manger du sel?
--Est-ce que le curé se salit les mains comme vos médecins? C'est pour
cela qu'il a de grandes fermes et, quand il travaille, il travaille
avec de la musique et les sacristains l'aident.
--Et confesser, cumare, n'est-ce pas un travail!
--En voilà un ouvrage! Je voudrais confesser tout le monde. Nous
nous donnons beaucoup de mal pour arriver à savoir ce que font les
hommes et les femmes et les affaires de nos voisins! Le curé n'a qu'à
s'asseoir; on lui raconte tout. Parfois il s'endort, mais il murmure
deux ou trois bénédictions et nous sommes de nouveau fils de Dieu! Je
voudrais bien être curé pendant une seule après-midi de carême!
--Et le... le prêcher? vous ne me direz pas que ce n'est pas un
travail. Voyez donc, comme le grand curé suait ce matin! objecta
l'homme, qui ne voulait pas battre en retraite.
--Le prêcher? Un travail? Où avez-vous la tête? Je voudrais parler
pendant une demi-journée du haut de la chaire en grondant tout
le monde, en me moquant de tous, sans que personne ne se risque à
répliquer et encore être payé, par dessus le marché! Oui, je voudrais
être curé seulement une matinée quand ceux qui me doivent sont à la
messe! Voyez, voyez le P. Dámaso comme il engraisse à toujours crier
et frapper!
En effet, le P. Dámaso arrivait, de cette marche particulière à l'homme
gras, à moitié souriant, mais d'une manière si maligne qu'en le voyant
Ibarra, qui était en train de parler, perdit le fil de son discours.
On fut étonné de voir le P. Dámaso, mais tout le monde, excepté Ibarra,
le salua avec des marques de plaisir. On en était au dessert et le
Champagne moussait dans les coupes.
Le sourire du P. Dámaso devint nerveux quand il vit Maria Clara
assise à la droite de Crisóstomo; mais, prenant une chaise à côté de
l'Alcalde, il demanda au milieu d'un silence significatif:
--Vous parliez de quelque chose, señores, continuez!
--Nous en étions aux toasts, répondit l'Alcalde. Le señor de Ibarra
mentionnait ceux qui l'avaient aidé dans sa philanthropique entreprise
et il parlait de l'architecte, quand Votre Révérence...
--Eh bien! moi je n'entends rien à l'architecture, interrompit
le P. Dámaso, mais je me moque des architectes et des nigauds qui
s'en servent. Ainsi, j'ai tracé le plan d'une église et elle a été
parfaitement construite; c'est un bijoutier anglais qui logea un jour
au couvent qui me l'a dit. Pour tracer un plan, il suffit d'avoir
deux doigts d'intelligence!
--Cependant, répondit l'Alcalde, en voyant qu'Ibarra se taisait,
quand il s'agit de certains édifices, comme d'une école par exemple,
il faut un homme expert...
--Quel expert, quelles expertes! s'écria avec ironie le
P. Dámaso. Celui qui a besoin d'experts est un petit chien [143]! Il
faut être plus brute que les Indiens qui bâtissent eux-mêmes leurs
propres maisons, pour ne pas savoir construire quatre murs et placer
une charpente dessus; c'est tout ce qu'il faut pour une école!
Tous regardèrent Ibarra, mais celui-ci, bien qu'il ait un peu pâli,
poursuivait sa conversation avec Maria Clara.
--Mais Votre Révérence considère-t-elle?...
--Voyez, continua le franciscain sans laisser causer l'Alcalde, voyez
comment un de nos frères lais, le plus bête que nous ayons, a construit
un bon hôpital, beau et à bon marché. Il faisait beaucoup travailler
et ne payait pas plus de huit cuartos par jour les ouvriers, qui,
de plus devaient venir d'autres pueblos. Celui-là savait s'y prendre,
il ne faisait pas comme beaucoup de ces jeunes écervelés, de ces petits
métis, qui perdent les ouvriers en leur payant trois ou quatre réaux.
--Votre Révérence dit que l'on ne donnait que huit cuartos? c'est
impossible! dit l'Alcalde pour changer le cours de la conversation.
--Si, señor, et c'est ce que devraient faire aussi ceux qui se targuent
d'être bons Espagnols. On voit bien que, depuis l'ouverture du canal
de Suez, la corruption est venue jusqu'ici. Autrefois, quand on devait
doubler le Cap, il ne venait pas tant d'hommes perdus et il n'y en
avait pas tant qui allassent se perdre là-bas!
--Mais, P. Dámaso...!
--Vous connaissez bien l'indien; aussitôt qu'il a appris quelque chose,
il se donne du docteur. Tous ces blancs-becs qui s'en vont en Europe...
--Mais! que Votre Révérence écoute...! interrompit l'Alcalde qui
s'inquiétait de la dureté de ces paroles.
--Tous finissent comme ils le méritent, continua-t-il, la main de Dieu
est là, il faut être aveugle pour ne pas la voir. Déjà, dans cette
vie, les pères de tous ces serpents reçoivent leur châtiment... ils
meurent en prison! hé!...
Il n'acheva pas. Ibarra, livide, l'avait suivi du regard; en entendant
l'allusion à la mort de son père, il se leva, sauta d'un seul bond,
et sa robuste main s'abattit sur la tête du moine qui, hébété, tomba
à la renverse.
La surprise, la terreur clouèrent à leur place tous les assistants;
aucun n'osait intervenir.
--N'approchez pas! cria le jeune homme d'une voix terrible, en tirant
un couteau effilé, tandis qu'il maintenait du pied le cou du prêtre
revenu de son étourdissement. Que celui qui ne veut pas mourir ne
s'approche pas!
Ibarra était hors de lui, son corps tremblait, ses yeux menaçants
sortaient de leurs orbites. Fr. Dámaso, d'un effort, se souleva mais
le jeune homme, lui prenant le cou, le secoua jusqu'à ce qu'il l'eût
plié à genoux.
--Señor de Ibarra! Señor de Ibarra! balbutièrent quelques assistants.
Mais personne, même l'alférez, ne se risquait à s'approcher; ils
voyaient le couteau briller, ils calculaient la force de Crisóstomo,
décuplée par la colère. Tous se sentaient paralysés.
--Vous tous, ici, vous n'avez rien dit! maintenant, cela me regarde! Je
l'ai évité, Dieu me l'apporte! que Dieu juge!
Le jeune homme respirait avec effort; mais son bras de fer maintenait
durement le franciscain qui luttait en vain pour se dégager.
--Mon coeur bat tranquille, ma main est sûre...
Et il regarda autour de lui.
--Avant tout, je vous le demande, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui
n'ait pas aimé son père, qui ait haï sa mémoire, quelqu'un né dans la
honte et dans l'humiliation?... Vois, écoute ce silence! Prêtre d'un
Dieu de paix, dont la bouche est pleine de sainteté et de religion
et le coeur de misères, tu ne dois pas savoir ce que c'est qu'un
père... tu aurais pensé au tien! Vois! dans toute cette foule que tu
méprises il n'y en a pas un comme toi! Tu es jugé!
Ceux qui l'entouraient, croyant qu'il allait frapper, firent un
mouvement.
--N'approchez pas! cria-t-il de nouveau d'une voix
menaçante. Quoi? Vous craignez que je ne tache ma main d'un sang
impur? Ne vous ai-je pas dit que mon coeur battait tranquille? Loin
de nous, tous! Écoutez, prêtres, juges, qui vous croyez différents
des autres hommes et vous attribuez d'autres droits! Mon père était un
homme honorable, demandez-le à ce pays qui vénère sa mémoire. Mon père
était un bon citoyen; il s'est sacrifié pour moi et pour le bien de sa
patrie. Sa maison était ouverte, sa table mise pour recevoir l'étranger
ou l'exilé qui recourait à lui dans sa misère! Il était bon chrétien,
toujours il a fait le bien, jamais il n'a opprimé le faible ni fait
pleurer le misérable... Quant à celui-ci, il lui a ouvert la porte de
sa maison, l'a fait asseoir à sa table et l'a appelé son ami. Comment
cet homme lui a-t-il répondu? Il l'a calomnié, il l'a poursuivi,
il a armé contre lui l'ignorance; se prévalant de la sainteté de son
emploi, il a outragé sa tombe, déshonoré sa mémoire, sa haine a troublé
même le repos de la mort. Et non satisfait encore, il poursuit le fils
maintenant! Je l'ai fui, j'ai évité sa présence... Vous l'entendiez ce
matin profaner la chaire, me signaler au fanatisme populaire, et moi,
je n'ai rien dit. A l'instant, il vient ici me chercher querelle; à
votre surprise, j'ai souffert en silence; mais voici que, de nouveau,
il insulte une mémoire sacrée pour tous les fils... Vous tous qui
êtes ici, prêtres, juges, avez-vous vu votre vieux père s'épuiser en
travaillant pour vous, se séparer de vous pour votre bien, mourir de
tristesse dans une prison, soupirant après le moment où il pourrait
vous embrasser, cherchant un être qui lui apporte une consolation,
seul, malade, tandis que vous à l'étranger...? Avez-vous ensuite
entendu déshonorer son nom, avez-vous trouvé sa tombe vide quand
vous avez voulu prier sur elle? Non? Vous vous taisez, donc vous
le condamnez!
Il leva le bras. Mais une jeune fille, rapide comme la lumière, se
jeta entre le prêtre et lui et, de ses mains délicates, arrêta le
bras vengeur: c'était Maria Clara.
Ibarra la regarda d'un oeil qui semblait refléter la folie. Peu à
peu ses doigts crispés s'étendirent, il laissa tomber le corps du
franciscain, abandonna le couteau, puis se couvrant la figure de ses
deux mains, s'enfuit à travers la multitude.