--Démissionner! murmura-t-il en se dirigeant vers
l'église. Démissionner! Oui, certainement, si mon poste était une
dignité et non une charge, je démissionnerais!
Il y avait foule sur le parvis: hommes et femmes, enfants et
vieillards, en habits de fête, confondus, entraient et sortaient
par les étroites portes. L'odeur de la poudre se mélangeait à
celles des fleurs, de l'encens, des parfums; les bombes, les fusées,
les serpenteaux faisaient courir et crier les femmes, amusaient les
enfants. Un orchestre jouait devant le couvent: d'autres, accompagnant
la municipalité, parcouraient les rues où flottaient et ondoyaient
une multitude de drapeaux. La lumière et les couleurs distrayaient
la vue, les musiques et les détonations l'oreille. Les cloches ne
cessaient de tinter; les voitures, les calèches se croisaient et les
chevaux, qui parfois s'effrayaient, se cabraient, ruaient, donnaient
un spectacle gratuit qui, pour n'avoir pas été prévu au programme de
la fête, n'en était moins des plus intéressants.
Le Frère principal avait envoyé des domestiques chercher les convives
dans la rue, comme pour ce festin dont nous parle l'Evangile. On
invitait les gens, presque par la force, à venir prendre du café, du
thé, des pâtisseries. Parfois, l'invitation ressemblait à une querelle.
On allait célébrer la grand'messe, celle que l'on appelle la
dalmatique, de la même façon que la veille; le rapport du digne
correspondant nous l'a déjà fait connaître; mais aujourd'hui,
le célébrant devait être le P. Salvi et, parmi les assistants,
on attendait l'Alcalde de la province avec beaucoup d'autres
Espagnols et de notables; enfin on allait entendre le P. Dámaso
qui, comme prédicateur, jouissait dans la province de la plus grande
renommée. L'alférez lui-même, qui se méfiait des sermons du P. Salvi,
était venu, tant pour faire preuve de bonne volonté que pour prendre
sa revanche des mauvais moments que lui avait fait passer le curé. La
réputation du P. Dámaso était telle que, d'avance, le correspondant
avait écrit au directeur du journal:
«Tout s'est passé comme je vous l'avais annoncé dans ma
lettre d'hier. Nous avons eu la spéciale joie d'entendre le
T. R. P. Fr. Dámaso Verdolagas, ancien curé de ce pueblo, transféré
aujourd'hui dans un autre plus important en récompense de ses bons
services. L'insigne orateur sacré a occupé la chaire du Saint-Esprit
en prononçant un très éloquent et très profond sermon qui édifia
et laissa pâmés d'admiration tous les fidèles, qui regardaient
anxieux sortir de ses lèvres fécondes la fontaine salutaire de la vie
éternelle. Sublimité dans le sujet, hardiesse dans les conceptions,
nouveauté dans les phrases, élégance dans le style, naturel dans le
geste, grâce dans la parole, élégance dans les idées, tels sont les
mérites du Bossuet espagnol qui lui ont justement conquis sa haute
réputation, non seulement parmi les notables espagnols, mais encore
chez les rudes indiens et chez les fils astucieux du Céleste Empire.»
Le confiant correspondant se vit néanmoins obligé de biffer une grande
partie de ce qu'il avait écrit. Le P. Dámaso se plaignait d'un léger
rhume qui l'avait pris la nuit précédente; après avoir chanté quelques
joyeuses peteneras [126], il avait mangé trois sorbets et assisté un
moment au spectacle. Aussi voulait-il renoncer à être l'interprète de
Dieu auprès des hommes; mais, comme il ne se trouva pas d'autre prêtre
qui connût la vie et les miracles de saint Diego--le curé les savait,
lui, mais officiant il ne pouvait prêcher--les autres religieux furent
unanimes à trouver que le timbre de la voix du P. Dámaso était parfait
et que ce serait un grand malheur si un sermon aussi éloquent que
celui qu'il avait composé et appris ne devait pas être prononcé. La
vieille gouvernante lui prépara donc des limonades, lui oignit le cou
et la poitrine d'onguents et d'huiles, l'enroula dans des draps chauds,
le massa, etc. Le P. Dámaso avala des oeufs crus battus dans du vin,
puis il ne mangea ni ne parla de la matinée; à peine prit-il un verre
de lait, une tasse de chocolat et une petite douzaine de biscuits,
renonçant héroïquement à son poulet frit et à son demi fromage de la
Laguna ordinaires, parce que, selon la gouvernante, le poulet et le
fromage ont du sel et de la graisse et peuvent provoquer la toux.
--Il fait tout pour gagner le ciel et nous convertir! se dirent émues
les soeurs du Tiers Ordre lorsqu'elles apprirent tous ces sacrifices.
--C'est la Vierge de la Paix qui le punit! murmurèrent les soeurs du
Très-Saint Rosaire qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir penché du
côté de leurs rivales.
A huit heures et demie la procession sortit à l'ombre de la tenture
de cotonnade. C'était exactement celle de la veille avec, en plus,
comme nouveauté, la Confrérie du Vénérable Tiers Ordre. Des vieux,
des vieilles et quelques jeunes femmes à démarche de vieilles, se
montraient en longs habits de guingon; les pauvres les portaient en
toile, les riches en soie ou même en véritable guingon franciscain;
ils les choisissaient parmi ceux qu'avaient le plus usés les Révérends
Moines Franciscains. Tous ces habits sacrés étaient authentiques;
ils venaient du couvent de Manille où le peuple les acquiert par
charité, en échange d'un prix fixe [127], s'il est permis d'employer
ici le langage des boutiques. Ce prix fixe peut augmenter mais ne peut
jamais diminuer. Ce même couvent et celui de Santa Clara vendent aussi
d'autres habits qui possèdent, en plus de la grâce toute spéciale
de procurer beaucoup d'indulgences aux morts qu'on y ensevelit,
la grâce plus spéciale encore de coûter d'autant plus cher qu'ils
sont plus vieux, plus râpés, plus hors d'usage. Nous écrivons ceci
pour renseigner les lecteurs pieux qui voudraient faire usage de ces
reliques sacrées et aussi pour apprendre à quelque gueux de drapier
courant après la fortune, qu'en envoyant aux Philippines un chargement
d'habits mal cousus et crasseux, ils s'y vendront encore seize pesos,
et même plus, selon qu'ils paraîtront plus ou moins en guenilles.
Saint Diego de Alcalá était traîné dans un char orné de plaques
d'argent repoussé. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre
d'une expression sévère et majestueuse, malgré son abondante tignasse
tonsurée, frisée comme celle des nègres. Son vêtement était de satin
brodé d'or.
Notre vénérable Père Saint François suivait, puis la Vierge, dans
le même équipage que la veille; mais cette fois, sous le dais,
marchait le P. Salvi et non plus l'élégant P. Sibyla aux manières
distinguées. Toutefois, si le P. Salvi n'avait pas la belle allure
de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les
yeux baissés, le corps à demi courbé, il édifiait la foule par son
humble et mystique attitude. Le dais était porté par les cabezas de
barangay eux-mêmes, suant de satisfaction en se voyant à la fois
demi-sacristains, recouvreurs d'impôts, rédempteurs de l'humanité
vagabonde et pauvre et, par conséquent, Christs au petit pied, donnant
leur sueur sinon leur sang pour racheter les péchés des hommes. Le
vicaire, en surplis, allait d'un char à l'autre, portant l'encensoir
dont il envoyait par instant la fumée vers les narines du curé qui
se faisait alors plus sérieux et plus grave encore.
Ainsi, lentement et posément, la procession s'avançait au son des
cloches, des cantiques et des religieux accords éparpillés dans
l'air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le
Frère principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges
que nombre de fidèles emportaient chez eux; c'était de la lumière
pour jouer aux cartes pendant quatre soirées. Dévotement les curieux
s'agenouillaient au passage du char de la Mère de Dieu et récitaient
avec ferveur des Credo et des Salve.
Le char s'arrêta en face d'une maison aux fenêtres ornées de riches
tentures où se montraient l'Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara,
Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les
yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe
de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape
tomba sur ses épaules avec plus de grâce et d'élégance.
Dans la rue, sous la fenêtre, une jeune fille au visage sympathique,
vêtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas
âge. Elle devait être nourrice ou bonne d'enfants, car le bébé était
blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.
En voyant le curé, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit
de ce rire de l'enfance qui ne cause pas de douleurs et n'est jamais
causé par elles et, balbutiant, au milieu d'un court silence, il cria:
Pa...pa! papa! papa!
La jeune fille tressaillit, posa précipitamment sa main sur la bouche
du bébé, et, confuse, s'éloigna en courant. L'enfant se mit à pleurer.
Les gens à l'esprit malin se regardèrent, les Espagnols qui avaient
vu cette courte scène sourirent. La pâleur naturelle du P. Salvi se
changea en un ton de coquelicot.
Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme était une étrangère
et le curé ne la connaissait pas.