Le lendemain matin, Juan Crisóstomo Ibarra, après avoir visité ses
terres, se rendit chez le vieux Tasio.
Dans le jardin régnait une complète tranquillité, les hirondelles
qui voletaient autour du toit faisaient à peine de bruit. La mousse
recouvrait le vieux mur où grimpait une sorte de lierre qui encadrait
les fenêtres. Cette maison paraissait la maison du silence.
Ibarra attacha soigneusement son cheval à un poteau et, marchant
presque sur la pointe du pied, il traversa le jardin, proprement et
scrupuleusement entretenu, monta les escaliers et, comme la porte
était ouverte, entra.
En premier lieu, il vit le vieillard penché sur un livre dans lequel
il paraissait écrire. Sur les murs, des collections d'insectes et de
feuilles, des cartes et de vieilles planches, supportant des livres
et des manuscrits.
Le vieillard était si absorbé par son travail qu'il ne remarqua
l'arrivée du jeune homme qu'au moment où celui-ci, ne voulant pas le
troubler, allait se retirer.
--Comment? vous étiez là? demanda-t-il en regardant Ibarra avec un
certain étonnement.
--Ne vous dérangez pas, répondit celui-ci, je vois que vous êtes
très occupé...
--En effet, j'écrivais un peu, mais rien ne presse, je suis satisfait
de me reposer un instant. Puis-je vous être utile en quelque chose?
--Très utile! répondit Ibarra en s'approchant; mais...
Et il jeta un regard vers le livre qui était sur la table.
--Comment! s'écria-t-il surpris, vous vous occupez à déchiffrer des
hiéroglyphes?
--Non! répondit le vieillard en lui offrant une chaise; je n'entends
rien à l'égyptien pas plus qu'au copte, mais je comprends quelque
peu le système d'écriture et j'écris en hiéroglyphes.
--Vous écrivez en hiéroglyphes! et pourquoi? demanda le jeune homme
qui doutait de ce qu'il voyait et entendait.
--Pour qu'on ne puisse pas me lire en ce moment.
Ibarra le regarda fixement se demandant si, en effet, le vieillard
n'était pas un peu fou. Il examina rapidement le livre pour s'assurer
de la vérité et vit, très bien dessinés, des animaux, des cercles,
des demi-cercles, des fleurs, des pieds, des mains, des bras, etc.
--Et pourquoi donc écrivez-vous si vous ne voulez pas être lu?
--Parce que je n'écris pas pour cette génération, j'écris pour les âges
futurs. Si les hommes d'aujourd'hui pouvaient me lire ils brûleraient
mes livres, le travail de toute ma vie; par contre, la génération qui
déchiffrera ces caractères sera instruite, elle me comprendra, elle
dira: «Nos aïeux ne dormaient pas tous dans la nuit de leur temps.»
Le mystère de ces curieux caractères sauvera mon oeuvre de l'ignorance
des hommes comme le mystère et les rites étranges ont protégé beaucoup
de vérités contre les destructives classes sacerdotales.
--Et, en quelle langue écrivez-vous?
--Dans la nôtre, en tagal.
--Les signes hiéroglyphiques peuvent servir?
--N'était la difficulté du dessin qui exige du temps et de la patience,
je dirais qu'ils servent mieux que l'alphabet latin. L'antique
égyptiaque a nos voyelles, notre o qui n'est que final et n'a pas la
valeur de l'o espagnol, étant une voyelle intermédiaire entre o et u;
il a aussi le véritable son de l'e; on y trouve notre ha et notre kha
qui n'existent pas dans l'alphabet latin dont se sert l'espagnol. Par
exemple, dans ce mot mukhâ--ajouta-t-il en montrant le livre--je
transcris plus exactement la syllabe hâ avec cette figure de poisson
qu'avec la lettre h latine qui, en Europe, se prononce de tant de
façons diverses. Pour une autre aspiration moins forte, par exemple
dans ce mot hain, où la lettre h est plus douce, je me sers de ce
buste de lion ou de ces trois fleurs de lotus, selon la quantité de
la voyelle. Bien plus, j'ai le son de la nasale, impossible à rendre
par l'alphabet latin espagnolisé. Je vous assure que si ce n'était
la difficulté du dessin qui doit être parfait, il y aurait avantage à
adopter les hiéroglyphes, mais cette difficulté même m'oblige à être
concis et à ne rien dire de plus que ce qui est juste et nécessaire;
d'ailleurs ce travail me tient compagnie quand s'en vont mes hôtes
de la Chine et du Japon.
--Quels hôtes?
--Ne les entendez-vous pas? mes hôtes, ce sont les hirondelles. Cette
année il en manque une: elle doit avoir été prise par quelque mauvais
gamin chinois ou japonais.
--Comment savez-vous qu'elles viennent de ces pays?
--Très simplement: il y a quelques années, avant leur départ,
je leur attachai à la patte un petit papier avec le nom des
Philippines en anglais, parce que je supposais qu'elles ne devaient
pas aller très loin et l'anglais se parle dans toutes les régions
environnantes. Pendant plusieurs années, mon petit papier n'obtint pas
de réponse; dernièrement je le fis écrire en chinois; lorsqu'elles
revinrent ici, en novembre dernier, deux portaient d'autres petits
papiers que je fis déchiffrer; l'un était en chinois et apportait un
salut des rives du Hoang-ho; le second, suivant l'avis du Chinois
que je consultai, était écrit en japonais. Mais je vous entretiens
de choses indifférentes et ne vous demande pas en quoi je puis vous
être utile.
--Je venais vous parler d'une affaire importante, répondit le jeune
homme; hier après-midi...
--A-t-on pris ce malheureux? interrompit le vieillard avec intérêt.
--Vous parlez d'Elias? comment savez-vous qu'on le recherchait?
--J'ai vu la Muse de la garde civile.
--La Muse de la garde civile? Quelle est cette Muse?
--La femme de l'alférez, que vous n'avez pas invitée à votre fête. Hier
matin on a appris dans le pueblo l'histoire du caïman. La Muse de la
garde civile, qui a autant de pénétration que de méchanceté, supposa
que le pilote devait être le téméraire qui avait jeté son mari dans la
mare et frappé le P. Dámaso; et, comme elle lit les dépêches que doit
recevoir l'alférez, à peine celui-ci fut-il rentré chez lui, ivre et
sans jugement, que, pour se venger de vous, elle envoya le sergent
avec des soldats, afin de troubler la joie de votre fête. Prenez
garde! Eve était bonne sortie des mains de Dieu... Da. Consolacion,
elle, est méchante et l'on ne sait de quelles mains elle est venue. La
femme, pour être bonne, doit avoir été au moins une fois ou jeune
fille ou mère.
Ibarra sourit légèrement et, tirant quelques papiers de son
portefeuille, répondit:
--Mon défunt père vous a parfois consulté en quelques occasions et
je me souviens qu'il n'a eu qu'à se féliciter d'avoir suivi vos
conseils. J'ai commencé une entreprise dont il importe d'assurer
la réussite.
Et Ibarra le mit brièvement au courant du projet d'école qu'il avait
offert à sa fiancée, déroulant à la vue du philosophe stupéfait les
plans qu'on lui avait renvoyés de Manille.
--Pourriez-vous me dire quelles sont les personnes à qui je dois
m'adresser en premier dans le pueblo pour leur demander leur appui
et assurer le succès de l'oeuvre? Vous connaissez bien les habitants;
moi, j'arrive et suis presque étranger dans mon pays.
Le vieux Tasio examinait avec des yeux pleins de larmes les plans
exposés devant lui.
--Ce que vous allez réaliser était mon rêve, le rêve d'un pauvre
fou! s'écria-t-il tout ému; et maintenant le premier conseil que je
vous donne est de ne jamais venir me consulter.
Surpris, le jeune homme le regarda.
--Parce que, continua-t-il avec une amère ironie, toutes les personnes
sensées ne tarderaient pas à vous prendre aussi pour un fou. Ces
gens-là croient que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des
insensés, ils me tiennent pour tel et je les en remercie, car le jour
où on voudrait bien voir en moi un homme raisonnable, malheur à moi! on
ne tarderait pas à me priver de la petite liberté que j'ai achetée
au prix de ma réputation. Le gobernadorcillo passe auprès d'eux pour
un sage parce que, n'ayant rien appris qu'à servir le chocolat et à
souffrir les mauvaises humeurs du P. Dámaso, il est maintenant riche,
a le droit de troubler la petite vie de ses concitoyens et parfois
va jusqu'à parler de justice. «Voilà un homme de talent, pense le
vulgaire; voyez, de rien il s'est fait grand!» Pour moi, la fortune
et la considération ont été mon héritage, j'ai fait des études; mais
maintenant je suis pauvre, on ne m'a pas confié le plus ridicule des
emplois, et tout le monde de dire: «C'est un fou; il n'entend rien à
la vie!» Le curé m'a donné le surnom de philosophe et laisse entendre
que je suis un charlatan faisant étalage de ce qu'il a appris sur les
bancs des universités, quand précisément c'est là ce qui me sert le
moins. Peut-être ont-ils raison, peut-être suis-je véritablement le
fou, eux sont-ils les sages? Qui pourrait le dire?
Et le vieillard secoua la tête comme pour éloigner une pensée
importune, puis il continua:
--La seconde chose que je puisse vous conseiller est de consulter le
curé, le gobernadorcillo, toutes les personnes qui ont une position;
ils vous donneront des conseils mauvais, inintelligents, inutiles,
mais consulter ne signifie pas obéir; il suffit que vous ayez l'air
de les suivre et que vous fassiez constater que vous travaillez selon
leurs indications.
Ibarra réfléchit un instant, puis répondit:
--Le conseil est bon mais difficile à suivre. Ne pourrais-je apporter
d'abord mon idée, sans que sur elle se reflète une ombre? Le bon ne
peut-il se faire un passage à travers tout? La vérité a-t-elle besoin
d'emprunter des vêtements à l'erreur?
--Personne n'aime la vérité toute nue! répliqua le vieillard. C'est bon
en théorie, facile dans le monde idéal que rêve la jeunesse. Voyez,
le maître d'école s'est en vain agité dans le vide; coeur d'enfant
qui veut le bien et ne recueille que le sarcasme et les éclats de
rire. Vous me dites que vous êtes étranger au pays; je le crois. Dès
le premier jour de votre arrivée, vous avez commencé par blesser
l'amour-propre d'un prêtre qui, parmi le peuple, passe pour un saint,
et parmi les siens pour un savant. Dieu veuille que ce petit fait
n'ait pas décidé de votre avenir! Ne croyez pas que, parce que les
dominicains et les augustins regardent avec mépris l'habit de guingon
[106], le cordon et l'indécente sandale, parce qu'un grand docteur
de Saint-Thomas a un jour rappelé que le pape Innocent III avait
qualifié les statuts de cet ordre de plus convenables pour des porcs
que pour des hommes, tous ne se donnent pas la main pour affirmer ce
que disait un procureur: «Le frère-lai le plus insignifiant a plus
de pouvoir que le gouvernement avec tous ses soldats». Cave ne cadas
[107]. L'or est très puissant. Le veau d'or a plusieurs fois chassé
Dieu de ses autels depuis le temps de Moïse.
--Je ne suis pas aussi pessimiste et la vie dans mon pays ne me semble
pas présenter autant de périls, répondit Ibarra en souriant. Je crois
ces craintes un peu exagérées et espère pouvoir réaliser tous mes
projets sans rencontrer de grande résistance de ce côté.
--Oui, s'ils vous tendent la main; non, s'ils vous la refusent. Tous
vos efforts se briseront contre les murs du presbytère sans que le
moine s'en inquiète, sans faire remuer son cordon ni secouer son habit;
l'alcalde sous un prétexte quelconque vous déniera demain ce qu'il
vous a concédé aujourd'hui; aucune mère ne laissera son fils fréquenter
votre école et le résultat de tous vos efforts sera uniquement négatif;
vous n'aurez réussi qu'à décourager ceux qui par la suite auraient
voulu à leur tour se consacrer à de généreuses entreprises.
--Malgré tout, reprit le jeune homme, je ne puis croire à ce pouvoir;
et encore, en le supposant, en l'admettant aussi considérable que
vous le dites, j'aurai toujours de mon côté le peuple intelligent,
le gouvernement qui est animé des meilleures intentions, qui regarde
de haut et veut franchement le bien des Philippines.
--Le gouvernement! le gouvernement! murmura le philosophe en levant les
yeux vers le plafond. Pour grand que soit son désir d'élever le pays
pour son bien propre et celui de la Mère-Patrie, pour généreux qu'ait
été l'esprit des rois catholiques dont se souviennent encore dans leurs
méditations quelques fonctionnaires, le gouvernement ne voit, n'écoute,
ne juge rien de plus que ce que le curé ou le provincial lui donne à
voir, à entendre ou à juger; il est convaincu qu'il ne repose qu'en
eux, que s'il se soutient, c'est parce qu'ils le soutiennent, que s'il
vit, c'est parce qu'ils consentent à le laisser vivre et que le jour où
ils lui manqueraient, il tomberait comme un mannequin qui a perdu son
point d'appui. On effraye le gouvernement avec la menace de soulever
le peuple, le peuple en lui montrant les forces du gouvernement; et
tous deux font comme les peureux qui prennent leurs ombres pour des
fantômes et leurs voix pour des échos. Tant que le gouvernement ne
s'entendra pas avec le pays, il ne se délivrera pas de cette tutelle;
il vivra comme ces jeunes imbéciles qui tremblent à la voix de leur
précepteur dont ils mendient la condescendance. Le gouvernement ne
songe à aucun avenir robuste, c'est un bras, la tête est le couvent;
par cette inertie il se laisse traîner d'abîme en abîme, son existence
propre n'est plus qu'une ombre, elle disparaît, et débile, incapable,
il confie tout à des mains mercenaires. Comparez donc notre système
gouvernemental avec ceux des pays que vous avez visités...
--Oh! interrompit Ibarra, c'est beaucoup dire; contentons-nous de
voir que notre peuple ne se plaint pas, ne souffre pas comme celui
d'autres pays, et cela, grâce à la religion et à la mansuétude de
nos gouvernants.
--Le peuple ne se plaint pas parce qu'il n'a pas de voix, il ne se meut
pas parce qu'il est en léthargie, et si vous dites qu'il ne souffre
pas, c'est que vous n'avez pas vu le sang de son coeur. Mais un jour
vous le verrez et vous l'entendrez; alors malheur à ceux qui basent
leur force sur l'ignorance et sur le fanatisme, malheur à ceux qui ne
règnent que par le mensonge et travaillent dans la nuit, croyant que
tous sommeillent! Quand la lumière du soleil éclairera le néant de
toutes ces ombres, il se produira une réaction épouvantable: tant de
forces comprimées pendant des siècles, tant de venin distillé goutte à
goutte, tant de soupirs étouffés, se feront jour et éclateront... Qui
donc alors les paiera ces comptes que, de temps en temps, présentent
les peuples et que nous conserve l'histoire en ses pages ensanglantées?
--Dieu, le gouvernement et la religion ne permettront pas que ce
jour arrive jamais! répondit Ibarra, impressionné malgré lui. Les
Philippines sont religieuses et aiment l'Espagne, les Philippines
sauront ce que la nation espagnole a fait pour elles. Il y a des abus,
oui; il y a des défauts, je ne les nie pas; mais l'Espagne travaille
pour préparer des réformes qui les corrigent, elle mûrit des projets,
elle n'est pas égoïste.
--Je le sais, et c'est là le pire. Les réformes qui viennent d'en
haut s'annulent dans les sphères inférieures grâce aux vices de tous,
au désir avide des fonctionnaires de s'enrichir en peu de temps et
à l'ignorance du peuple qui consent à tout. Les abus, ce n'est pas
un décret royal qui peut les corriger, lorsqu'une autorité jalouse
ne veille pas à leur exécution, lorsque la liberté de la parole
qui permettrait de dénoncer les excès de pouvoir des petits tyrans
n'existe pas; les projets restent des projets, les abus des abus, et
cependant le ministre, satisfait de son oeuvre, s'endort tranquille
et content de lui. Bien plus, si par hasard un personnage venant
occuper un haut poste veut faire montre d'idées grandes et généreuses,
immédiatement il s'entend dire--tandis que par derrière on le traite
de fou: Votre Excellence ne connaît pas le pays, Votre Excellence ne
connaît pas le caractère des Indiens, Votre Excellence va les perdre,
Votre Excellence fera bien de se confier à Machin et à Chose, etc.,
etc. Et comme effectivement Son Excellence ne connaît pas le pays que
jusqu'alors elle avait cru en Amérique, que de plus elle a, comme tout
homme, ses défauts et ses faiblesses, elle se laisse convaincre. Son
Excellence se souvient aussi que, pour obtenir son poste, il lui a
fallu peiner beaucoup et souffrir plus encore, que ce poste elle le
détient uniquement pour trois ans, qu'elle se fait vieille et qu'il
lui faut abandonner les quichotteries pour ne penser qu'à son avenir;
un petit hôtel à Madrid, une petite maison de campagne et une bonne
pension pour faire figure à la cour, voilà ce qu'elle est venue
chercher aux Philippines. Ne demandons pas de miracles, ne demandons
pas que celui qui vient ici comme étranger pour faire sa fortune et
s'en aller ensuite, s'intéresse au bien du pays. Que lui importent la
reconnaissance ou les malédictions d'un peuple qu'il ne connaît pas,
qui ne lui rappelle rien, où il n'a ni espérances ni amours? Pour
que la gloire nous soit agréable, il faut que son bruit résonne aux
oreilles de ceux que nous aimons, dans l'atmosphère de notre foyer ou
de la patrie qui doit conserver nos cendres; nous voulons que cette
gloire s'asseye sur notre sépulcre pour réchauffer de ses rayons le
froid de la mort, pour que nous ne soyons pas complètement réduits
au néant, pour qu'il reste quelque chose de nous. Celui qui vient ici
pour diriger nos destinées ne peut rien se promettre de tout cela et,
pour comble, il quitte le pays au moment où il commence à connaître
son devoir. Mais nous nous éloignons de la question.
--Non pas, avant d'y revenir il est nécessaire d'éclaircir certaines
choses, interrompit vivement le jeune homme. Je puis admettre que le
gouvernement ne connaisse pas le peuple, mais je crois que le peuple
connaît encore moins le gouvernement. Il y a des fonctionnaires
inutiles, mauvais, si vous voulez, mais il y en a aussi de bons;
si ceux-là ne peuvent rien faire c'est parce qu'ils se trouvent en
présence d'une masse inerte, d'une population qui ne s'intéresse
que très peu à ses affaires. Mais, je ne suis pas venu pour discuter
avec vous sur ce point; je venais vous demander un conseil et vous me
dites de commencer par courber la tête devant de grotesques idoles...
--Oui, je le répète: ici, il faut baisser la tête ou la laisser tomber.
--Ou baisser la tête ou la laisser tomber? répéta Ibarra pensif. Le
dilemme est dur! Mais pourquoi? Est-il donc impossible de concilier
l'amour de mon pays et l'amour de l'Espagne? est-il nécessaire de
s'abaisser pour être bon chrétien, de prostituer sa conscience pour
mener à bonne fin un projet utile? J'aime ma patrie, les Philippines,
parce que je leur dois la vie et mon bonheur, parce que tout homme doit
aimer sa patrie; j'aime l'Espagne, la patrie de mes aïeux, parce que
malgré tout les Philippines lui doivent et lui devront leur bonheur
et leur avenir; je suis catholique, je conserve pure la foi de mes
pères, mais je ne vois pas pourquoi je devrais baisser la tête quand
je puis la lever et me livrer à mes ennemis quand je puis les abattre.
--Parce que le champ où vous voulez semer est au pouvoir de vos ennemis
et que, contre eux, vous n'avez pas de force... Il vous faut d'abord
baiser cette main qui...
Mais le jeune homme ne le laissa pas achever et, révolté, il s'écria:
--Baiser leur main! vous oubliez donc que parmi eux sont ceux qui
ont tué mon père, qui l'ont arraché de son sépulcre... mais moi,
son fils, je ne l'oublie pas et, si je ne le venge pas, c'est que je
veux respecter le prestige de la Religion!
Le vieux philosophe baissa la tête.
--Señor Ibarra, répondit-il lentement, si vous conservez ces
souvenirs, souvenirs dont je ne puis vous conseiller l'oubli,
abandonnez l'entreprise que vous commencez et cherchez un autre moyen
de travailler au bonheur de vos compatriotes. Une telle oeuvre demande
un autre homme parce que, pour porter la tête haute, il ne suffit pas
d'avoir de l'argent et de la volonté; dans notre pays il faut encore
de l'abnégation, de la ténacité et de la foi; le terrain n'y est pas
préparé: on n'y a encore semé que de l'ivraie.
Ibarra comprit la valeur de ces paroles, mais il ne devait pas se
décourager; le souvenir de Maria Clara était dans son coeur; il lui
fallait réaliser son offrande.
--Votre expérience ne vous suggère-t-elle que ce dur
moyen? demanda-t-il à voix basse.
Le vieux Tasio lui prit le bras et le conduisit à la fenêtre. Une
fraîche brise soufflait, avant-courrière du vent du Nord; devant eux
s'étendait le jardin, limité par le grand bois qui servait de parc.
--Pourquoi devons-nous faire ce que fait cette tige débile, chargée de
boutons et de fleurs? dit le philosophe, en montrant au jeune homme
un superbe rosier. Le vent souffle, il le secoue et lui s'incline,
comme pour cacher sa précieuse charge. Si la tige se maintenait
rigide, elle se romprait, le vent disperserait les fleurs et les
boutons mourraient avant d'éclore. Le coup de vent passé, la tige
se redresse orgueilleuse, portant son trésor. Qui l'accusera pour
avoir plié devant la nécessité? Voyez là-bas ce gigantesque kupang
[108] qui balance majestueusement son feuillage aérien où l'aigle
fait son nid. Je l'apportai du bois alors qu'il n'était encore qu'une
plante débile; avec des roseaux dépouillés, je soutins sa tige pendant
plusieurs mois. Si je l'avais apporté grand, fort et plein de vie, il
est certain qu'il n'aurait pas vécu; le vent l'aurait secoué avant que
ses racines eussent pu se fixer dans le terrain, avant que celui-ci
se fût affermi autour de lui et ne lui eût assuré la subsistance
nécessaire à sa grandeur et à sa stature. Ainsi finirez-vous, plante
nouvellement transplantée d'Europe dans ce sol pierreux, si vous ne
cherchez un appui et ne consentez pas à vous diminuer. Vous êtes dans
de mauvaises conditions, seul, élevé; le terrain tremble, le ciel
annonce la tempête et la coupe des arbres de votre famille a prouvé
qu'elle attire l'éclair. Combattre seul contre tout ce qui existe, ce
n'est pas du courage, c'est de la témérité; personne ne blâme le pilote
qui se réfugie dans un port à la première rafale de la tourmente. Se
baisser quand siffle une balle n'est pas de la couardise; ce qui est
mauvais, c'est de la défier pour tomber et ne plus se relever.
--Et ce sacrifice produirait-il les fruits que j'espère? répondit
Ibarra. Croirait-on en moi? Le prêtre oublierait-il son
offense? M'aiderait-on franchement à répandre l'instruction qui dispute
aux couvents les richesses du pays? Ne peuvent-ils feindre l'amitié,
simuler la protection, et en dessous, dans l'ombre, combattre mon
projet, le ruiner, le blesser au talon pour le faire tomber plus
promptement encore qu'en l'attaquant de front? Etant donnés les
précédents que vous supposez, on peut tout attendre!
Le vieillard resta silencieux, réfléchit quelque temps, puis enfin
répondit:
--Si cela arrive, si l'entreprise s'écroule, vous vous consolerez en
pensant que vous aurez fait tout ce qui dépendait de vous; de plus,
votre tentative n'aura toujours pas été vaine; quelque chose aura
été gagné: vous aurez posé la première pierre, lancé la première
semence. Et puis, si la tempête se déchaîne, il se peut que quelque
grain germe quand même, survive à la catastrophe, sauve l'espèce
de la destruction et serve ensuite de semence aux fils du premier
semeur mort à la tâche. L'exemple donné peut en enhardir d'autres
qui ne craignent que de commencer.
Ibarra pesa un instant toutes ces raisons, examina sa situation et
comprit qu'avec tout son pessimisme le vieillard avait raison.
--Je vous crois! s'écria-t-il en lui serrant la main. Ce n'était
pas en vain que j'étais venu chercher un bon conseil. Aujourd'hui
même j'irai m'en ouvrir au curé qui, après tout, peut être un brave
homme car tous ne sont pas comme le persécuteur de mon père. Je dois
de plus l'intéresser en faveur de cette malheureuse folle et de ses
fils: je me confie à Dieu et aux hommes.
Il prit congé du vieillard et, montant à cheval, partit, suivi du
regard par le pessimiste philosophe qui murmurait:
--Attention! observons bien comment le destin va conduire le drame
commencé dans le cimetière.
Cette fois, le sage Tasio se trompait: le drame avait commencé bien
longtemps auparavant.