--Voilà une vilaine demande! s'écria Sinang.
Ibarra retira le doigt et, suivant son numéro, on chercha la page et
la ligne.
--«Les songes sont des songes!» lut Albino.
Ibarra sortit le télégramme et l'ouvrit en tremblant.
--Cette fois votre livre a menti! s'écria-t-il plein de joie. Lisez:
«Projet d'école approuvé, autre jugé en votre faveur.»
--Que signifie ceci? criait-on.
--Ne disiez-vous pas que vous deviez faire un cadeau pour la meilleure
réponse obtenue? demanda-t-il d'une voix tremblante, tandis qu'il
partageait soigneusement le papier en deux morceaux.
--Oui! oui!
--Eh bien! ceci est mon cadeau, dit-il en donnant une moitié à Maria
Clara; je dois élever dans le pueblo une école pour les garçons et
pour les filles; cette école sera mon offrande.
--Et cet autre morceau?
--Celui-ci je le donnerai à qui aura obtenu la plus mauvaise réponse!
--Alors, à moi! cria Sinang.
Ibarra lui donna le papier et s'éloigna rapidement.
--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.
Mais l'heureux jeune homme était déjà loin et retournait poursuivre
la partie d'échecs.
Fr. Salvi s'approcha, comme distrait, du joyeux cercle de la
jeunesse. Maria Clara séchait une larme de joie.
Aussitôt le rire cessa, toutes et tous devinrent muets. Le curé
regarda les jeunes filles sans se risquer à prononcer une parole;
elles de leur côté gardaient le silence, attendant qu'il parlât.
--Qu'est-ce que ceci? demanda-t-il enfin en prenant le petit livre
qu'il feuilleta.
--La Roue de la Fortune, un livre de jeu, répondit Léon.
--Ne savez-vous pas que c'est un péché de croire à ces choses? dit-il,
et avec colère il déchira les feuillets.
Tous poussèrent des cris de surprise et de chagrin.
--C'est un péché plus grand encore de disposer de ce qui n'est pas
à soi contre la volonté du propriétaire! lui répliqua Albino en
se levant. Père curé, cela s'appelle voler, et Dieu et les hommes
condamnent le vol.
Maria Clara joignit les mains et, les yeux humides, contempla les
restes de ce livre qui l'avait faite si heureuse.
On s'attendait à ce que Fr. Salvi répondît à Albino. Il n'en fit rien,
il regarda tourbillonner les feuilles dispersées les unes dans le bois,
les autres dans l'eau, puis s'en alla chancelant, la tête dans les
mains. Il s'arrêta quelques secondes encore pour parler avec Ibarra,
puis celui-ci l'accompagna jusqu'à l'une des voitures disposées pour
amener ou reconduire les invités.
--Il fait bien de s'en aller ce rabat-joie! murmurait Sinang. Il a
une figure qui semble dire: Ne ris pas, car je connais tes péchés!
Depuis qu'il avait fait son cadeau à sa fiancée Ibarra était si
content qu'il commença à jouer sans réfléchir, sans s'occuper de
l'état des pièces.
Il en résulta que, bien que le Capitan Basilio en fût déjà réduit à se
défendre difficilement, la partie, grâce aux nombreuses fautes commises
par le jeune homme, devint égale; il n'y avait ni perdant ni gagnant.
--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! disait joyeusement
Capitan Basilio.
--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! répéta le jeune homme,
quel que soit l'arrêt que les juges aient pu rendre.
Tous deux se donnèrent une poignée de mains avec effusion.
Au moment où ils célébraient ainsi cet arrangement qui mettait fin à
un procès depuis longtemps fastidieux pour les deux parties, l'arrivée
soudaine de quatre gardes civils et d'un sergent, en armes, baïonnette
au canon, troubla la joie et répandit l'effroi parmi les femmes.
--Tout le monde tranquille! Feu sur qui bouge! commanda le sergent.
Malgré cette brutale fanfaronnade, Ibarra s'approcha de lui.
--Que voulez-vous? demanda-t-il.
--Nous cherchons un criminel nommé Elias, qui vous servait de pilote
ce matin, répondit le militaire menaçant.
--Un criminel? le pilote! vous devez vous tromper!
--Non, señor, cet Elias est accusé d'avoir levé la main sur un
prêtre...
--Ah! et ce serait le pilote?
--Lui-même, selon ce qu'on nous a dit. Vous admettez à vos fêtes des
gens de bien mauvaise renommée, señor Ibarra.
Celui-ci le regarda des pieds à la tête et lui répondit avec un
souverain mépris.
--Je n'ai pas de comptes à vous rendre de mes actes! A nos fêtes,
tout le monde est bien reçu et vous-même, si vous étiez venu, vous
auriez trouvé un siège à notre table, comme votre alférez qui, il y
a deux heures, était encore avec nous.
Et ceci dit, il tourna les épaules.
Le sergent se mordit les lèvres et, voyant qu'il n'était pas le plus
fort, il ordonna à ses hommes de rechercher de tous côtés, jusque
dans les arbres, le pilote dont ils avaient le signalement sur un
papier. D. Filipo lui disait:
--Remarquez bien que ce signalement convient aux neuf dixièmes des
naturels; faites attention aux faux pas!
Les soldats revinrent enfin, disant qu'ils n'avaient rien vu qui pût
paraître suspect: le sergent balbutia quelques paroles et s'en alla
comme il était venu, en garde civil.
La joie renaquit peu à peu, ce fut une pluie de questions, une
abondance de commentaires.
--C'est cet Elias qui a jeté l'alférez dans une mare! disait Léon
pensif.
--Comment cela? qu'était-il arrivé? demandèrent quelques curieux.
--On dit qu'au mois de septembre, par une journée très pluvieuse,
l'alférez se rencontra avec un homme qui portait du bois. La route
était inondée, il ne restait qu'un passage étroit, à peine suffisant
pour une personne. Il paraît que l'alférez, au lieu de retenir son
cheval, piqua des éperons, criant à l'homme de retourner sur ses
pas. Celui-ci qui ne voulait ni marcher inutilement à cause de la
charge qu'il avait sur le dos ni s'enfoncer dans la mare, poursuivit
sa route. Irrité, l'alférez voulut le frapper, mais l'homme prit
un morceau de bois et le jeta à la tête du cheval avec une telle
force que la pauvre bête tomba, déposant le cavalier au milieu de
l'eau. On ajoute que l'homme poursuivit tranquillement son chemin sans
s'occuper des cinq balles que, de la mare, l'alférez, aveuglé par la
colère autant que par la boue, lui envoya l'une après l'autre. Comme
l'homme était entièrement inconnu de lui, on supposa que ce devait
être le célèbre Elias, arrivé dans la province depuis quelques mois,
venu on ne sait d'où et qui s'était déjà fait connaître des gardes
civils de quelques pueblos par de pareils faits.
--C'est donc un tulisan? demanda Victoria tremblante.
--Je ne le crois pas, car on dit qu'il s'est battu contre les tulisanes
un jour qu'ils avaient attaqué une maison.
--Il n'a pas la figure d'un malfaiteur! ajouta Sinang.
--Non, mais son regard est très triste, je ne l'ai pas vu sourire de
la matinée, répondit pensive Maria Clara.
L'après-midi se passa ainsi, l'heure était venue de retourner au
pueblo.
Aux derniers rayons du soleil mourant, tout le monde sortit du bois
en passant en silence près de la mystérieuse tombe de l'ancêtre
d'Ibarra. Puis les conversations redevinrent gaies, vives, pleines
de chaleur, sous ces branchages peu accoutumés à tant de bruit. Les
arbres paraissaient tristes, les lianes se balançaient comme pour dire:
Adieu, jeunesse! Adieu, rêve d'un jour!
Et maintenant, à la lueur rouge de gigantesques torches de roseaux, au
son des guitares, laissons-les suivre leur chemin vers le pueblo. Les
groupes se font moins nombreux, les lumières s'éteignent peu à peu,
les chants s'affaiblissent et cessent, les guitares deviennent muettes
à mesure qu'ils s'approchent des demeures des hommes. Reprenons le
masque que nous portons d'habitude, entre frères!