Les étoiles brillaient encore à la voûte de saphir et, dans les
branches, les oiseaux n'avaient pas terminé leur sommeil que déjà
une troupe joyeuse parcourait les rues du pueblo se dirigeant vers
le lac, à la faible lueur de ces torches de goudron, que l'on appelle
communément huepes.
C'étaient cinq jeunes filles, marchant d'un pas rapide, se tenant par
les mains ou par la ceinture, suivies de quelques vieilles dames et de
servantes portant gracieusement sur leur tête des paniers remplis de
provisions, de plats, etc. A voir leurs figures où rit la jeunesse,
où brille l'espérance, à contempler leurs abondantes et noires
chevelures flottant au vent et les larges plis de leurs vêtements,
nous les prendrions pour des divinités de la nuit s'enfuyant à
l'approche du jour, si nous ne savions pas que ce sont Maria Clara et
ses quatre amies: la joyeuse Sinang, sa cousine, la sévère Victoria,
la belle Iday, et la pensive Neneng qui représente la beauté modeste
et tremblante.
Elles bavardaient avec animation, riaient, se pinçaient, se parlaient
à l'oreille et ensuite lançaient en fusées les éclats de rire.
Mais, à leur rencontre, s'avançait un groupe de jeunes gens portant de
grandes torches de roseaux; ils marchaient presque sans bruit au son
d'une guitare que Sinang, toujours moqueuse, compara à une «guitare
de mendiant».
Quand les deux groupes se rencontrèrent, c'étaient les jeunes filles
qui avaient pris un air sérieux et grave comme si elles n'avaient
jamais appris à rire; au contraire, les hommes parlaient, saluaient,
souriaient et faisaient six questions pour obtenir la moitié d'une
réponse.
--Le lac est-il tranquille? Croyez-vous que nous aurons beau
temps? demandaient les mamans.
--Ne vous inquiétez pas, señoras, je sais très bien nager, répondit
un grand garçon, sec et mince.
--Auparavant, nous aurions dû entendre la messe! soupirait tante
Isabel en joignant les mains.
--Il est encore temps, señora. Albino qui est un ancien séminariste
peut la dire dans la barque, répondit un autre en désignant le
grand sec.
Celui-ci, qui avait une bonne physionomie de fourbe, entendant ce
propos, prit aussitôt un air componctueux, caricature parfaite du
P. Salvi.
Sans rien perdre de sa gravité, Ibarra prenait part à la gaieté de
ses compagnons.
Mais on était au bord du lac: des cris de surprise et de joie
s'échappèrent involontairement des lèvres des femmes. On voyait
deux grandes barques, réunies entre elles, pittoresquement ornées de
guirlandes de fleurs et de feuilles avec des étoffes bouillonnées de
diverses couleurs; de petites lanternes de papier pendaient alternant
avec des roses, des oeillets, des fruits, piñas, kasuy, platanos,
goyaves, lanzones [92]. Ibarra avait apporté des nattes, des tapis,
des coussins et, avec le tout, formé de commodes et moelleux sièges
pour les dames. Les tikines [93] et les avirons étaient également
décorés. Dans la barque la mieux parée se trouvaient une harpe,
des guitares, des accordéons et une corne de carabao; dans l'autre
brûlait un feu de kalanes [94] de boue; on préparait du thé, du café
et du salabat [95] pour le déjeuner.
--Ici les femmes, là les hommes! disaient les mamans en
s'embarquant. Allons! restez tranquilles, ne remuez pas ou nous
allons chavirer.
--Faisons le signe de la croix! disait tante Isabel.
--Et nous allons rester ici toutes seules? demanda Sinang en faisant
la moue. Nous seules... Aïe!
Cette exclamation avait pour cause un pinçon opportun dont l'avait
gratifiée sa mère.
Lentement les barques s'éloignaient de la plage, reflétant dans le
miroir du lac les multiples lumières de leurs lanternes. A l'orient
apparaissaient les premières teintes de l'aurore.
Un silence relatif régnait. La séparation établie par les vieilles
dames semblait avoir pour effet de dédier la jeunesse à la méditation.
--Fais attention! dit à voix haute Albino à un autre jeune homme;
appuie bien sur l'étoupe qui est sous ton pied.
--Comment?
--Parce que l'eau pourrait entrer; cette barque est pleine de trous.
--Aïe! nous coulons! s'écrièrent les femmes épouvantées.
--N'ayez pas peur, señoras! reprit le séminariste pour les
tranquilliser. Votre barque est très sûre, elle n'a que cinq trous
et ils ne sont pas très grands.
--Cinq trous! Jésus! Voudriez-vous nous noyer?
--Pas plus de cinq, señoras, grands comme cela! et il leur montrait
le petit rond formé par son pouce et son index réunis. Refoulez bien
les étoupes pour les boucher.
--Mon Dieu! sainte Marie! l'eau entre déjà, s'écria une vieille.
Il y eut un petit tumulte, les unes poussaient des cris, les autres
se préparaient à sauter à l'eau.
--Assurez bien les étoupes, là! continuait Albino en montrant l'endroit
où étaient les jeunes filles.
--Où donc? où donc? nous ne savons pas! Par pitié venez nous montrer
ce qu'il faut faire! imploraient les femmes tremblantes.
Il fallut que cinq jeunes gens passassent dans l'autre barque pour
rassurer les mères effrayées. Singulier hasard! un endroit dangereux
se trouvait à côté de chaque jeune fille; du côté des vieilles dames
pas une voie d'eau ne menaçait la sécurité commune. Et plus singulier
hasard encore! Ibarra avait dû se placer près de Maria Clara, Albino
près de Victoria, chacun près de sa préférée. La tranquillité revint
régner du côté des prévoyantes mères; mais de ce côté seulement.
L'eau était complètement tranquille, les champs de pêche peu éloignés,
l'heure très matinale, aussi fut-il décidé d'abandonner les avirons
et de se mettre à déjeuner. L'aurore illuminant déjà l'espace, on
éteignit les lanternes.
La matinée était belle, la lumière qui tombait du ciel et celle
que reflétaient les eaux faisaient briller la surface du lac; de
là une clarté illuminant tout, ne produisant presque pas d'ombres,
une clarté fraîche, saturée de couleurs, comme on en devine parfois
dans quelques marines.
Presque tous étaient joyeux, ils respiraient la légère brise qui
commençait à s'élever; les vieilles dames elles-mêmes, toujours
surveillant et grondant, riaient et se divertissaient entre elles.
--Te souviens-tu, disait l'une d'elles à la Capitana Ticá, du temps
où nous étions encore jeunes filles et où nous allions nous baigner
dans la rivière? Nous descendions le courant dans de petites barques
faites d'écorce de platane, nous emportions des fruits et des fleurs
parfumées. Nous portions chacune une petite bannière où se lisaient
nos noms...
--Et quand nous revenions à la maison, ajoutait l'autre sans la laisser
terminer, nous trouvions les ponts de bambou détruits et nous étions
forcées de passer les ruisseaux à gué... les brigands!
--Oui! disait la Capitana Ticá, mais je préférais mouiller ma jupe
que de me découvrir le pied; je savais que dans les buissons de la
rive étaient cachés des yeux qui nous observaient.
Les jeunes filles qui entendaient cette conversation se faisaient
des signes et souriaient.
Seul un homme restait silencieux, étranger à toute cette gaieté:
c'était le pilote. Jeune, de formes athlétiques, ses grands yeux
tristes et le sévère dessin de ses lèvres donnaient à l'expression
de sa physionomie un caractère intéressant que renforçaient encore
ses longs cheveux noirs retombant naturellement, sans artifice de
toilette, sur un cou robuste; une chemise sombre, de toile grossière,
laissait deviner des muscles puissants et nerveux et ses bras nus
maniaient comme une plume une large et lourde rame qui lui servait
de timon pour guider les deux barques.
Maria Clara avait plusieurs fois surpris son regard attaché sur elle:
il détournait aussitôt les yeux, contemplant l'horizon, les montagnes,
les arbres de la rive. Elle eut pitié de sa solitude et, prenant
quelques galettes, les lui offrit. Avec une certaine surprise il la
regarda, mais ce regard ne dura qu'une seconde; prenant une galette,
il refusa les autres en remerciant d'une voix à peine perceptible.
Personne ne s'occupa plus de lui. Les rires joyeux, les plaisirs des
autres jeunes gens ne le déridaient pas; même les éclats de gaieté
de la rieuse Sinang ne le faisaient pas départir de sa gravité.
Le premier déjeuner terminé, on continua l'excursion vers les enclos
de pêche.
Il y en avait deux, placés à une certaine distance l'un de l'autre;
tous deux étaient la propriété du Capitan Tiago. On distinguait
de loin quelques hérons posés parmi les roseaux de la rive; de ces
oiseaux blancs, que les tagals appellent kalauay [96], volaient de ci
de là, rasant de leurs ailes la surface des eaux, remplissant l'air
de stridents croassements.
Maria Clara suivait du regard les hérons qui, lorsque les barques
s'approchèrent, s'enfuirent dans la direction des montagnes voisines.
--Ces oiseaux ont-ils leurs nids dans ces montagnes? demanda-t-elle
au pilote, bien moins peut-être pour le savoir que pour faire parler
ce silencieux.
--Probablement, señora, répondit-il, mais jusqu'ici personne encore
n'a vu leurs nids.
--N'ont-ils pas de nids?
--Je suppose qu'ils doivent en avoir, sinon ils seraient bien
malheureux!
Maria Clara ne remarqua pas l'accent de tristesse avec lequel le
jeune homme avait fait cette remarque.
--Alors?
--On dit, señora, que les nids de ces oiseaux sont invisibles et
qu'ils ont la propriété de rendre également invisible celui qui les a
en son pouvoir; de même que l'âme ne peut se voir que dans le brillant
miroir des yeux, ce ne doit être que dans le miroir des eaux que ces
nids se peuvent contempler.
Maria Clara devint pensive.
Mais on était arrivé au baklad [97]; le vieux marinier attacha les
embarcations à un roseau, tandis que son fils se disposait à monter
sur le bord de l'enclos pourvu de son panalok, c'est-à-dire de la
ligne avec la poche de filet.
--Attends un instant, dit à ce dernier la tante Isabel, il faut
disposer le sinigang pour que les poissons sortant de l'eau puissent
être mis dans la marmite.
--Quoi! bonne tante Isabel, s'écria le séminariste, ne voulez-vous
pas que le poisson puisse rester au moins un instant hors de l'eau.
Malgré sa figure blanche et joyeuse, Andeng, la soeur de lait de
Maria Clara, était renommée comme bonne cuisinière. Elle prépara
de l'eau de riz, des tomates et des camias [98]; quelques jeunes
gens qui peut-être voulaient mériter ses sympathies l'aidaient dans
ces préparatifs. Les autres jeunes filles épluchaient les coeurs de
citrouilles, les pois et coupaient les paayap [99] en petits morceaux
longs comme des cigarettes.
Pour tromper l'impatience de ceux qui désiraient voir comment les
poissons, vivants et frétillants, sortiraient de leur prison, Iday
prit la harpe; non seulement elle touchait très bien de cet instrument
mais de plus elle avait une très jolie main.
La jeunesse applaudit, Maria Clara l'embrassa; la harpe est
l'instrument dont on joue le plus dans cette province, surtout dans
ces occasions.
--Chante, Victoria, chante la Chanson du Mariage! demandèrent les
vieilles dames.
Les hommes protestèrent et Victoria, qui avait fort bonne voix, se
plaignit d'être enrouée. La Chanson du Mariage est une belle élégie
tagale où sont peintes toutes les tristesses et toutes les misères
de la vie de ménage sans aucune de ses consolations et de ses joies.
Alors, Maria Clara fut à son tour sollicitée.
--Toutes mes chansons sont tristes, dit-elle.
--Cela ne fait rien, lui répondirent ses compagnes.
Elle ne se fit plus prier, prit la harpe et d'une voix vibrante,
harmonieuse et pleine de sentiment, chanta ces couplets:
«Les heures sont douces dans la patrie
Où est l'ami, quand brille le soleil.
La vie, c'est la brise qui souffle sur ses campagnes,
La mort y est douce, plus tendre y est l'amour.
»D'ardents baisers jouent sur les lèvres,
Lors du réveil sur le coeur d'une mère;
Les bras cherchent à ceindre le cou,
Et les yeux en se regardant se sourient.
»La mort est douce pour la patrie
Où est l'ami, quand brille le soleil;
Morte est la brise, pour qui n'a pas
Une patrie, une mère, un amour.»
La voix s'éteignit, le chant cessa, la harpe devint muette... on
écoutait encore: personne n'applaudit. Les jeunes filles sentaient
leurs yeux se remplir de larmes, Ibarra paraissait contrarié; quant
au jeune pilote, immobile, il regardait au loin.
Mais un fracas retentit, semblable au bruit du tonnerre. Les
femmes poussèrent un cri et se bouchèrent les oreilles. C'était
l'ex-séminariste Albino qui, de toute la force de ses poumons,
soufflait dans la corne de carabao, appelant tambulî [100]. Il n'en
fallut pas plus pour ramener le rire et l'animation et sécher les
yeux larmoyants.
--Veux-tu nous rendre sourdes, païen? lui cria la tante Isabel.
--Señora, répondit-il avec solennité; j'ai entendu parler d'un pauvre
sonneur de trompette qui, pour avoir joué de son instrument, s'est
marié avec une noble et riche demoiselle.
--C'est vrai, le Trompette de Säckingen! ajouta Ibarra qui ne pouvait
se dispenser de prendre part à la conversation.
--Vous l'avez entendu? continua Albino, eh bien, je veux voir si je
serai aussi heureux.
Et de nouveau, il se mit à souffler avec plus de force encore dans la
corne résonnante, approchant particulièrement la trompe des oreilles
des jeunes filles qui, moins gaies, s'étaient assises. Naturellement,
il y eut un petit soulèvement; les mères le firent taire à force de
coups de pied et de pinçons.
--Aïe! Aïe! disait-il, en se frottant les bras, qu'il y a loin des
Philippines aux rives du Rhin! O tempora, o mores! Pour le même acte,
on décore les uns, aux autres on donne des sambenitos [101].
Toutes riaient, même Victoria; cependant Sinang disait à voix basse
à Maria Clara:
--Tu es heureuse toi! moi aussi je chanterais bien, si je pouvais!
Enfin, Andeng annonça que le bouillon était prêt à recevoir ses hôtes.
Le jeune fils du pêcheur, monta alors sur la resserre ou bourse
de l'enclos de pêche, placée à l'extrémité la plus étroite. Là,
si les malheureux poissons avaient su lire et comprendre l'italien,
on aurait pu écrire le Lasciate ogni speranza voi ch'entrate [102],
car ils n'en sortaient que pour mourir. C'était un espace presque
circulaire d'environ un mètre de diamètre, disposé de telle façon
qu'un homme pût se tenir debout sur la partie supérieure afin de
retirer les poissons avec un petit filet.
--J'aimerais pêcher à la ligne comme cela, disait Sinang tout heureuse.
Tous étaient attentifs. Déjà quelques-uns croyaient voir frétiller
et s'agiter les poissons et briller leurs étincelantes écailles:
le jeune homme abaissa le filet, rien n'en sortit.
--La resserre doit être pleine, dit Albino à voix basse, depuis cinq
jours on ne l'a pas visitée.
Le pêcheur retira la ligne: pas plus que le filet aucun poisson ne
l'ornait; l'eau retombant en abondantes gouttes, où se jouait le
soleil, semblait rire d'un rire argentin. Un cri de désappointement
s'échappa de toutes les bouches.
La même opération répétée obtint le même résultat.
--Tu ne connais pas ton métier! dit Albino en grimpant auprès
du jeune homme, et il lui arracha le filet des mains. Regarde,
maintenant! Andeng, ouvrez la marmite!
Mais Albino ne fut pas plus adroit, le filet était toujours vide. Tous
commencèrent à rire.
--Ne faites pas de bruit, vous chassez les poissons, dit-il. Ce filet
doit être troué.
Mais toutes les mailles étaient intactes.
--Laissez-moi faire! lui dit Léon, le fiancé d'Iday. Celui-ci s'assura
bien de l'état du cercle, examina le filet et, satisfait, demanda:
--Êtes-vous sûr qu'on n'a pas visité l'enclos depuis cinq jours?
--Nous en sommes absolument sûrs; la dernière fois c'était pour la
vigile de la Toussaint.
--Mais alors! ou le lac est enchanté, ou je vais tirer quelque chose.
Léon plongea sa ligne, mais l'ennui se peignit sur sa figure. Il
regarda un moment silencieux la montagne voisine, puis promena
l'hameçon dans l'eau: il ne le retira pas, mais murmura à voix basse:
--Un caïman!
--Un caïman!
Le mot courut de bouche en bouche au milieu de l'épouvante et de la
stupéfaction générales.
--Que dites-vous? lui demanda-t-on.
--Je dis qu'un caïman est pris là, affirma Léon qui enfonçant dans
l'eau le manche de la ligne ajouta:
--Écoutez ce son? ce n'est pas le sable, c'est la peau, la peau
épaisse, l'épaule du caïman. Voyez le mouvement des roseaux! c'est
lui qui se démène car il est enroulé sur lui-même, attendez... il
est grand: son corps mesure une palme au plus de large.
--Que faire? demanda-t-on.
--Le prendre! dit une voix.
--Jésus! et qui le prendra?
Personne ne s'offrait à descendre dans l'abîme. L'eau était profonde.
--Nous devrions l'attacher à notre barque et le traîner en triomphe,
dit Sinang; il a mangé nos poissons à notre place!
--Je n'ai pas encore vu de caïman vivant! murmura Maria Clara.
Le pilote se levant, prit une longue corde et monta agilement sur
l'espèce de plate-forme. Léon lui céda la place.
Excepté Maria Clara, personne jusqu'alors ne l'avait regardé;
maintenant on admirait sa svelte stature.
A la grande surprise de tous et malgré les cris, il sauta dans la
resserre.
--Emportez ce couteau! lui cria Crisóstomo en tirant une large lame
de Tolède.
Mais déjà l'eau un instant troublée redevenait calme et l'abîme se
fermait mystérieux.
--Jésus, Marie, Joseph! criaient les femmes. Nous allons avoir
un malheur!
--Ne craignez rien, señoras, leur disait le vieux marinier; s'il y
a quelqu'un dans la province qui puisse en venir à bout, c'est lui.
--Comment s'appelle ce jeune homme? demanda quelqu'un.
--Nous l'appelons le Pilote: c'est le meilleur que j'ai vu; seulement
il n'aime guère le travail.
L'eau s'agitait; il semblait que dans les profondeurs un combat se
fût engagé. Tous se taisaient, contenaient leur respiration. Ibarra,
d'une main convulsée, serrait la poignée de son couteau aigu.
La lutte semblait prendre fin. La tête du jeune homme apparut, saluée
de cris joyeux; les yeux des femmes étaient pleins de larmes.
Il grimpa sur la plate-forme, tenant d'une main l'extrémité de la
corde, puis il tira fortement.
On vit alors le monstre; la corde le liait autour du cou et sous les
extrémités antérieures, il était grand, ainsi que l'avait annoncé Léon,
tacheté; sur ses épaules croissait une mousse verte qui est aux caïmans
ce que les cheveux blancs sont à l'homme. Il mugissait comme un boeuf,
frappait de la queue les roseaux, s'y accrochait et ouvrait une gueule
noire et terrible, découvrant des crocs longs et acérés.
Le pilote le hissait seul; personne ne songeait à l'aider.
Lorsque la bête fut hors de l'eau, le jeune homme mit le pied dessus,
ferma d'une main robuste les redoutables mâchoires et essaya d'attacher
le museau avec de forts noeuds. Le reptile tenta un dernier effort,
arqua son corps, battit le sol de sa puissante queue et, s'échappant,
s'élança d'un saut dans le lac, hors de l'enclos, entraînant son
dompteur. Le pilote était un homme mort; un cri d'horreur sortit de
toutes les poitrines.
Rapide comme l'éclair, un autre corps tomba à l'eau: à peine eut-on
le temps de voir que c'était Ibarra. Si Maria Clara ne s'évanouit
pas, c'est que les indigènes des Philippines ne savaient pas encore
s'évanouir.
Les eaux se colorèrent, se teignirent de rouge. Le jeune pêcheur
sauta à son tour dans l'abîme, le bolo [103] à la main, son père
le suivit. Mais à peine disparaissaient-ils qu'Ibarra et le pilote
remontaient à la surface, cramponnés au cadavre du caïman. Le ventre
blanc du reptile était lacéré et le couteau d'Ibarra cloué dans
sa gorge.
Il est impossible de décrire la joie générale; tous les bras se
tendirent pour tirer, les deux jeunes gens de l'eau. Les vieilles
dames étaient à demi-folles, elles riaient, elles priaient, elles
pleuraient. Andeng oublia que son sinigang avait bouilli trois fois;
tout le bouillon se répandit sur le feu et l'éteignit. La seule qui
ne put dire un mot fut Maria Clara.
Ibarra était indemne; le pilote n'avait qu'une légère égratignure
au bras.
--Je vous dois la vie! dit-il à Ibarra que l'on entourait de manteaux
de laine et de tapis.
La voix du pilote avait un timbre particulier; elle semblait nuancée
d'ennui.
--Vous êtes trop intrépide! répondit Ibarra; une autre fois vous ne
tenterez plus Dieu!
--Si tu n'étais pas revenu!... murmura Maria Clara encore pâle et
tremblante.
--Si je n'étais pas revenu et que tu m'aies suivie, répondit le jeune
homme en complétant sa pensée, au fond du lac j'aurais été en famille.
Ibarra n'oubliait pas que c'était là que gisaient les restes de
son père.
Les vieilles dames ne voulaient pas aller au second baklad; pour elles
le jour avait mal commencé, il ne pouvait manquer d'arriver d'autres
malheurs, mieux valait s'en aller.
--Et tout cela parce que nous n'avons pas entendu la messe!
--Mais, quel malheur avons-nous eu? répondit Ibarra. Le seul à plaindre
dans l'affaire, c'est le caïman.
--Ce qui prouve, conclut l'ex-séminariste, que dans toute sa vie
pécheresse jamais cet infortuné reptile n'a entendu la messe. Jamais
on ne l'a vu parmi tant de caïmans qui fréquentent l'église.
Les barques se dirigèrent donc jusqu'à l'autre baklad. Andeng dut
préparer un autre sinigang.
La matinée s'avançait; la brise s'élevait et commençait à agiter les
vagues qui se plissaient autour du caïman, soulevant «des montagnes
d'écume où étincelante brille, riche en couleurs, la lumière du
soleil», comme dit le poète P. A. Paterno.
La musique résonna de nouveau: Iday jouait de la harpe, les hommes
de l'accordéon et de la guitare avec plus ou moins de régularité;
le meilleur était Albino qui grattait son instrument absolument à
faux, perdait la mesure à chaque instant ou bien oubliait quelques
principales mesures et passait sans transition à un autre air
absolument distinct.
Le second enclos fut visité sans confiance; beaucoup s'attendaient
à y trouver la femelle du caïman; mais la nature est moqueuse et le
filet sortit toujours plein.
La pêche terminée, on se dirigea vers la rive.
Là, à l'ombre de ce bois d'arbres séculaires qui appartenait à Ibarra,
près du ruisseau cristallin, on devait déjeuner parmi les fleurs,
sous des tentes improvisées.
La musique résonnait dans l'espace; la fumée des kalanes s'élevait
joyeuse en tourbillons légers; l'eau chantait dans la marmite
bouillante. Le cadavre du caïman tournait de tous côtés, tantôt
présentant son ventre blanc et déchiré, tantôt son dos tacheté et
ses épaules moussues. L'homme, favori de la Nature, ne s'inquiétait
guère de tant de fratricides.