TASIO LE FOU OU LE PHILOSOPHE

L'étrange petit vieux vaguait distrait par les rues.

C'était un ancien étudiant de philosophie qui, pour obéir à sa vieille

mère, avait abandonné ses études, bien qu'il ne manquât ni de moyens

ni de capacités; sa mère était riche et l'on disait qu'il avait du

talent. La bonne femme craignait que son fils ne devînt un savant et

oubliât Dieu, aussi lui donna-t-elle à choisir entre devenir prêtre

ou quitter le collège de San José. Lui, qui était amoureux, prit ce

dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d'une année, il

chercha une consolation dans les livres et, par eux, se délivra de la

tristesse, de la gallera et de l'oisiveté. Malheureusement ses études

l'absorbèrent à l'excès, ses achats de livres furent trop répétés,

sa fortune dont il délaissa le soin se fondit peu à peu et un jour

vint où il se trouva complètement ruiné.

Les gens de bonne éducation l'appelaient Don Anastasio ou Tasio le

philosophe; les autres, qui formaient la majorité, Tasio le fou,

à cause de ses idées peu communes et de l'étrange façon dont il

agissait envers ses concitoyens.

Comme nous l'avons déjà dit, la soirée menaçait d'une tempête; quelques

éclairs illuminaient de leur lumière pâle le ciel couleur de plomb,

l'atmosphère était pesante et l'air extrêmement chaud.

Le philosophe Tasio paraissait avoir oublié déjà le crâne de sa chère

morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.

Arrivé à la porte de l'église il entra et, s'adressant à deux petits

garçons, l'un de dix, l'autre de sept ans environ:

--Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mère vous a préparé

un dîner de curés.

--Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures,

señor! répondit le plus âgé. J'attends de toucher ma paye pour la

donner à notre mère.

--Ah! et où allez-vous?

--A la tour, señor, sonner les cloches pour les âmes!

--Vous allez à la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas

des cloches pendant l'orage.

Puis il sortit de l'église, non sans avoir regardé avec pitié les

deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.

Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:

--Maintenant, je serais désolé que la foudre tombât.

Et, la tête basse, il s'en alla pensif vers les alentours de la

bourgade.

--Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoudé à

une fenêtre.

Le philosophe leva la tête et vit une figure, paraissant âgée de

trente à trente-cinq ans, qui lui souriait.

--Que lisez-vous là? demanda Tasio en montrant un livre que l'homme

tenait à la main.

--C'est un livre d'actualité: Les peines que souffrent les âmes bénies

du Purgatoire! répondit l'autre toujours souriant.

--Hombre, hombre, hombre! s'écria le vieillard sur des tons de voix

différents, et il entra dans la maison; l'auteur doit être un homme

bien malin.

En haut de l'escalier, il fut reçu amicalement par le maître de

la maison et sa jeune femme. Lui s'appelait D. Filipo Lino et

elle Da. Teodora Viña. D. Filipo était le lieutenant principal des

cuadrilleros [61] et le chef d'un parti presque libéral, si l'on peut

lui donner ce nom, et s'il est possible qu'il y ait des partis dans

les pueblos des Philippines.

--Avez-vous rencontré au cimetière le fils de D. Rafael, qui vient

d'arriver d'Europe?

--Oui, je l'ai vu comme il descendait de voiture.

--On dit qu'il y allait chercher le tombeau de son père... Le coup

doit avoir été terrible!

Le philosophe haussa les épaules.

--Ne vous intéressez-vous pas à ce malheur? demanda la jeune femme.

--Vous savez que j'ai été l'un des six qui ont accompagné le cadavre,

c'est moi qui me présentai au capitaine général quand je vis qu'ici

tout le monde, même les autorités, se taisait devant la profanation

dont il avait été victime; et vous savez que je préfère honorer un

homme que j'estime pendant sa vie qu'après sa mort.

--Alors?

--Vous savez, señora, que je ne suis pas partisan de la monarchie

héréditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mère m'a

transmises, je pense un peu comme les Chinois: j'honore le père pour

le fils, non le fils pour le père. Que chacun reçoive la récompense

ou le châtiment de ses oeuvres, mais non pas de celles des autres.

--Avez-vous commandé une messe pour votre défunte épouse, comme on vous

le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.

--Non! répondit le vieillard en souriant.

--Quel malheur! s'écria-t-elle avec un véritable chagrin; on dit

que jusqu'à demain dix heures les âmes vaguent libres, attendant

les bonnes oeuvres des vivants, et qu'une messe dite ces jours-ci

équivaut à cinq les autres jours de l'année ou même à six, comme

disait ce matin le curé.

--Holà! c'est-à-dire que nous avons un délai gracieux dont nous

devons profiter?

--Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne

croit pas au Purgatoire.

--Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se

soulevant à demi sur son siège. J'y crois tellement bien que je sais

même quelque peu son histoire!

--L'histoire du Purgatoire! s'exclamèrent, pleins de surprise, les

deux époux. Voyons! racontez-nous la?

--Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes à son

intention, ne parlez-vous pas des peines qu'on y souffre? Bon! voici

qu'il commence à pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous

n'aurons pas le temps de nous ennuyer, répondit Tasio; et il médita

un moment.

D. Filipo ferma le livre qu'il avait à la main, Doray s'assit près

de lui, disposée à ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait

dire. Celui-ci commença ainsi:

--Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de

N.-S. Jésus-Christ; il devait être au centre de la terre, selon le

P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d'après le moine dont nous

parle le P. Girard. Mais l'endroit est ici ce qui importe le moins. Eh

bien, qui donc brûlait dans ces feux allumés depuis le commencement

du monde? Car la philosophie chrétienne nous prouve leur existence

très ancienne, puisqu'elle nous dit que Dieu n'a plus rien créé après

qu'il se fût reposé.

--Le Purgatoire pourrait avoir existé in potentia, mais non in

actu! objecta le lieutenant.

--Très bien! Cependant je vous répondrai que quelques-uns en ont eu

connaissance comme existant in actu; l'un de ceux-là fut Zarathustra ou

Zoroastre, qui écrivit une partie de l'Avesta et fonda une religion

qui a certains points de contact avec la nôtre; ce Zarathustra,

selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jésus-Christ.

Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages

de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d'Hermipos, et d'Eudoxe, le

croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu'il en soit ce que

l'on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d'une espèce

de Purgatoire et donnait les moyens de s'en délivrer. Les vivants

pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché,

en récitant des passages de l'Avesta, en faisant de bonnes oeuvres,

mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu'à la

quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à

l'accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se

fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent

l'occasion d'un grand commerce et exploitèrent

«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait

dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem,

il paraît que c'était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner

à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y

avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances,

le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée,

par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des

millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble

à notre Purgatoire, bien qu'il faille tenir compte de la différence

des religions.

Un éclair, suivi d'un retentissant coup de tonnerre, fît lever la

tête à Doray qui dit en se signant:

--Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite

et allumer les chandelles de pardon.

La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit,

tandis qu'il regardait s'éloigner la jeune femme:

--Maintenant qu'elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet

plus raisonnablement. Doray, bien qu'un peu superstitieuse est bonne

catholique et je n'aime pas arracher la foi du coeur; une foi pure et

simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que

la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls

s'y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l'idée du Purgatoire

est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l'union entre ceux

qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande

pureté de vie. Le mal est dans l'abus qui s'en fait.

Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette

idée qui n'existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni

Moïse ni Jésus-Christ n'en font la plus petite mention et l'unique

passage que l'on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que

ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la

Sainte Église Catholique ne l'admit que longtemps après. La religion

païenne non plus n'avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité

de Virgile: Aliæ panduntur inanes [62], qui donna occasion à Saint

Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia

dans sa Divine Comédie, ne peut être l'origine de cette croyance. Ni

les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la

Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n'avaient non plus rien qui

ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples

du Nord de l'Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et

de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore

leurs croyances et jusqu'à leurs rites, même christianisées, n'ont pu

accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s'asseoir

au Capitole: c'étaient des religions de brumes qui se dissipaient au

soleil du midi.--Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient

pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir

aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l'Église qui semblent

le mentionner, furent S. Clément d'Alexandrie, Origène et S. Irénée;

peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra

qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l'Orient, car

nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l'orientalisme

d'Origène. S. Irénée voulut en prouver l'existence par le fait que

Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la

terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme

devait y rester jusqu'à la résurrection de la chair, bien que cette

assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso

[63]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s'il n'affirme pas

son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant

que dans l'autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous

recevons en celle-ci pour nos péchés.

--Diantre soit de S. Augustin! s'écria D. Filipo; n'était-il pas

satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu'il en voulut la

continuation?

--Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n'y

croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l'admettre

dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius

ignis credendus est [64], rien sur ce sujet ne fut définitivement

établi jusqu'à l'année 1439, c'est-à-dire huit siècles après, dans

laquelle le concile de Florence déclara qu'il devait exister un feu

purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l'amour de

Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le

Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit

le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia,

Spiritu Sancto edocta, etc [65], où il est dit que les secours

des vivants, les prières, les aumônes et autres oeuvres pieuses et

surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les

plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n'y croient

pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs

dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour

le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque

ligaberis in terra [66] ne peut dire usque ad purgatorium [67], mais

à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la

terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je

n'en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s'est dit sur ce

fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez

moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et

tranquillement. Maintenant, je m'en vais; je ne sais pourquoi cette

nuit la piété des chrétiens permet le vol--les autorités laissent

faire--et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour

les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient

les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du

calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres,

me croient déjà damné...

--Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant

Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles

sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable

parfum.

--Je ne sais pas, señora, ce que Dieu fera de moi, répondit le vieux

Tasio tout pensif. Quand je serai près de mourir, je m'abandonnerai

à lui sans crainte: il fera de moi ce qu'il voudra. Mais il me vient

une idée.

--Laquelle?

--Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et

si, comme disent beaucoup de curés, cinq sur cent d'entre eux à

peine y réussissent, les catholiques ne formant, à en croire les

statistiques, que la douzième partie de la population de la terre,

il serait donc vrai qu'après des milliards et des milliards d'hommes

damnés pendant les innombrables siècles qui précédèrent la venue du

Sauveur, maintenant, après qu'un fils de Dieu est mort pour nous,

il ne pourrait échapper aux flammes éternelles que cinq âmes sur

douze cents? Oh! certainement non! je préfère dire et croire avec

Job: Seras-tu sévère contre une feuille qui vole et poursuivras-tu

de ta colère un épi desséché? Non! une telle prédominance du mal est

impossible, le croire c'est blasphémer!

--Que voulez-vous, la justice, la pureté divine...

--Oh! mais la justice et la pureté divine voyaient l'avenir avant

la création! répondit le vieillard tout ému en se levant. L'homme

est un être secondaire et non nécessaire et ce Dieu ne devrait pas

l'avoir créé si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner

des centaines à une éternité de souffrances, et pourquoi? pour des

fautes originelles ou des erreurs d'un moment? Non, si vous êtes sûr

de cela, étouffez alors votre fils endormi; si cette croyance n'était

pas un blasphème contre un Dieu qui doit être le Suprême Bien, le

Moloch phénicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang

innocent, dans les entrailles de bronze duquel étaient brûlés vivants

les petits enfants arrachés au sein de leurs mères, cette divinité

horrible et sanguinaire serait à côté de lui une douce jeune fille,

une amie, la mère de l'Humanité!

Et rempli d'horreur, le fou ou le philosophe--comme on voudra

l'appeler--sortit de la maison, courant dans la rue malgré la pluie

et l'obscurité.

Un éclair éblouissant, accompagné d'un épouvantable coup de tonnerre

remplissant l'espace d'étincelles meurtrières, illumina le vieillard

qui, les mains tendues vers le ciel, criait:

--Tu protestes! Je sais que tu n'es pas cruel, que toi seul dois être

appelé le Bon!

Les éclairs redoublaient, la tempête devenait de plus en plus

furieuse...

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 43 / 152 题