PRÉSAGES DE TEMPÊTE

Au moment même où le petit vieux sortait du funèbre enclos, une voiture

qui paraissait avoir fait un long trajet s'arrêtait à l'entrée du

sentier; elle était couverte de poussière et les chevaux suaient

et haletaient.

Ibarra en descendit, suivi d'un vieux domestique; il congédia le

cocher d'un geste et se dirigea vers le cimetière, silencieux et grave.

--Ma maladie et mes occupations ne m'ont pas permis de revenir ici

depuis le jour des obsèques de votre père, disait timidement le vieux

serviteur; Capitan Tiago a dit qu'il se chargerait de faire élever une

niche; mais j'ai planté des fleurs et une croix ouvrée par moi-même.

Ibarra ne répondit pas.

--Là-bas, derrière cette grande croix, señor, continua le domestique

en montrant une encoignure, quand ils eurent franchi la porte d'entrée.

Ibarra était si préoccupé qu'il ne remarqua pas le mouvement

d'étonnement de quelques personnes qui, le reconnaissant, suspendirent

leur prière et le suivirent des yeux avec la plus grande curiosité.

Le jeune homme marchait, évitant soigneusement de passer sur

les fosses que l'on reconnaissait facilement à un creusement du

terrain. Autrefois, il les foulait aux pieds, aujourd'hui il les

respectait, car son père gisait dans l'une d'elles. Arrivé de l'autre

côté de la croix, il s'arrêta et regarda de tous côtés. Son compagnon

restait confus et embarrassé; il cherchait des traces de pas sur le

sol et ne voyait nulle part aucune croix.

--C'est ici? murmurait-il entre ses dents;... non, c'est là;... mais

la terre est retournée!

Ibarra le regardait avec angoisse.

--Oui, continua le domestique; je me souviens qu'il y avait une pierre

à côté; la fosse était un peu courte; le fossoyeur était malade et ce

fut un aide qui dut la creuser; mais, demandons à celui-ci ce qu'il

a fait de la croix.

Ils marchèrent vers le fossoyeur qui les observait curieusement; quand

ils furent près de lui, l'homme les salua en retirant son salakot.

--Pourriez-vous nous dire quelle est la fosse, là-bas, qui avait une

croix? demanda le domestique.

L'homme regarda l'endroit et réfléchit.

--Une grande croix?

--Oui, une grande, affirma avec joie le vieux serviteur en regardant

significativement Ibarra dont la physionomie s'anima.

--Une croix ornée, attachée avec des lianes? demanda à nouveau le

fossoyeur.

--C'est cela, c'est cela! faite comme ceci, et le vieillard traçait

à terre un dessin en forme de croix byzantine.

--Et, sur la tombe, on avait parsemé des fleurs?

--Des lauriers-roses, des sampagas [57] et des pensées! c'est

cela! ajouta le domestique, tout joyeux, et il lui offrit un cigare.

--Dites-nous quelle est la fosse et où est la croix.

Le fossoyeur se gratta l'oreille et tout en bâillant répondit:

--La croix!... mais, je l'ai brûlée.

--Brûlée! et pourquoi l'avez-vous brûlée?

--Parce que le grand curé me l'a ordonné.

--Qui est le grand curé? demanda Ibarra.

--Qui? Celui qui frappe, le Père Garrote [58].

Ibarra se passa la main sur le front.

--Mais, au moins, pouvez-vous nous dire où est la fosse? vous devez

vous en souvenir.

Le fossoyeur sourit:

--Le mort n'est plus là! répondit-il tranquillement.

--Que dites-vous?

--Oui, ajouta l'homme avec un air ironique, à sa place j'ai mis une

femme, il y a huit jours.

--Etes-vous fou? s'écria le domestique; il n'y a pas un an que nous

l'avons enterré!

--C'est possible! mais il y a bien des mois que je l'ai déterré. Le

grand curé me l'avait commandé, il m'avait dit de le porter au

cimetière des Chinois; mais comme il pleuvait et que le mort pesait

lourd...

Il ne put en dire plus; il recula terrifié à la vue de Crisóstomo

qui s'élança sur lui, le saisit par le bras et le secouant rudement:

--Et, tu l'as fait? demanda-t-il, avec un accent indescriptible.

--Ne vous fâchez pas, señor; répondit-il, pâle et tremblant, je ne

l'ai pas enterré avec les Chinois! Mieux vaut être noyé que parmi

les Chinois, me dis-je à part moi, et j'ai jeté le mort à l'eau!

Ibarra lui mit les deux poings sur les épaules et le regarda longtemps

avec une expression qui ne peut se définir:

--Tu n'es qu'un malheureux! dit-il, et il sortit précipitamment,

foulant aux pieds os, fosses, croix, comme un aliéné.

--Voilà ce que les morts nous valent! Le Père Grand m'a donné des

coups de bâton pour l'avoir laissé enterrer pendant que j'étais malade;

maintenant, il s'en faut de peu que celui-ci ne me casse le bras pour

l'avoir déterré. Voilà ce que c'est que les Espagnols! Je vais encore

perdre ma place!

Ibarra marchait très vite, ses regards se dirigeaient au loin; le

vieux domestique le suivait en pleurant.

Le soleil était près de se coucher; de gros nuages tapissaient le ciel

vers l'Orient; un vent sec agitait les cimes des arbres et faisait

gémir les roseaux.

Ibarra allait tête nue; de ses yeux ne jaillissait pas une larme,

de sa poitrine ne s'échappait pas un soupir. Sa marche ressemblait

à une fuite. Que fuyait-il? peut-être l'ombre de son père, peut-être

la tempête qui s'approchait. Il traversa le pueblo, allant vers les

environs, vers cette ancienne maison que depuis de longues années il

n'avait pas habitée. Entourée d'un mur où croissaient diverses sortes

de cactus, il semblait qu'elle lui fît des signes; les fenêtres

s'ouvraient; l'ilang-ilang [59] se balançait, agitant joyeusement

ses branches chargées de fleurs; les colombes voletaient à l'entour

du toit conique de leur pigeonnier placé au milieu du jardin.

Mais le jeune homme ne s'arrêtait pas à contempler ces joies du retour

à l'antique foyer: il clouait ses yeux sur la figure d'un prêtre qui

s'avançait vers lui. C'était le curé de San Diego, le franciscain

méditatif que nous connaissons, l'ennemi de l'alférez. La brise pliait

les larges ailes de son chapeau; l'habit de guingon s'aplatissait

et modelait ses formes, montrant des cuisses minces et quelque peu

cagneuses. De la main droite il portait un bâton de palasan [60]

dont la poignée était d'ivoire. C'était la première fois qu'Ibarra

et lui se voyaient.

Au moment où ils se rencontrèrent, le jeune homme s'arrêta un instant

et le regarda fixement; Fr. Salvi évita le regard et parut plongé

dans ses méditations.

L'hésitation ne dura qu'une seconde: Ibarra s'approcha rapidement du

prêtre, l'arrêta en laissant tomber avec force la main sur son épaule

et d'une voix à peine intelligible.

--Qu'as-tu fait de mon père? demanda-t-il.

Fr. Salvi, pâle et tremblant, pressentant les sentiments qui se

peignaient sur le visage du jeune homme, ne put répondre: il se sentit

comme paralysé.

--Qu'as-tu fait de mon père? répéta celui-ci d'une voix étouffée.

Le prêtre, pliant sous la main qui le tenait, fit un effort et

répondit:

--Vous vous êtes trompé; je n'ai rien fait à votre père!

--Comment non? continua le jeune homme en pesant si fortement sur

ses épaules qu'il le fit tomber à genoux.

--Non, je vous assure! ce fut mon prédécesseur, le P. Dámaso...

--Ah! s'écria le jeune homme, qui se frappa le front, lâcha le pauvre

P. Salvi et se dirigea précipitamment vers sa maison.

Le domestique arrivait sur ces entrefaites, et aida le moine à

se relever.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 41 / 152 题