LE PUEBLO

Presque sur les rives du lac, au milieu de prairies et de rivières,

est le pueblo de San Diego [47]. Il exporte du sucre, du riz, du café,

des fruits ou bien vend à bas prix ces marchandises à quelque Chinois

qui exploite la simplicité ou les vices des paysans.

Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier étage de

la tour de l'église qu'ornent les mousses et les plantes grimpantes,

la beauté du panorama qui se déroule à leurs yeux leur arrache de

joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de

tuiles, de zinc et de cabonegro [48], séparés par des vergers et des

jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.

Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger,

le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une

croix. Là-bas, c'est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi

sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance

par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici,

ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en

se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant

se ralentit et les eaux s'élargissent et dorment. Plus loin, une

petite maison construite tout au bord défie l'abîme, les eaux et les

vents et, par ses minces étais, donne l'impression d'un monstrueux

échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile

argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce,

branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts,

ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils

de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où

ils se baignent, les enfants s'amusent des angoisses de la pauvre

femme qui passe, la tête chargée d'un lourd panier ou du vieillard

tremblant qui laisse tomber son bâton dans l'eau.

Mais ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, c'est ce que

nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre

labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne

meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit

qu'alors le feu se circonscrit et s'éteint à l'endroit même où il

s'alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature

ont revêtues d'un velours de mousse: la poussière se dépose couche par

couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux

apportent des graines. La végétation tropicale s'y développe librement:

buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d'un

arbre à l'autre, se suspendant aux branches, s'accrochant aux racines,

au sol et, comme si Flore n'était pas encore satisfaite, elle sème

sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces

crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs

embrassements avec les feuilles de l'arbre hospitalier.

Ce bois était respecté: il était le sujet d'étranges légendes, mais

la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue,

paraît être la suivante.

Quand le pueblo n'était qu'un misérable amas de cabanes dans les rues

duquel l'herbe croissait encore et où, la nuit, se risquaient les

cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux

profonds qui parlait assez bien le tagal. Après avoir parcouru et

visité les divers terrains, il s'informa des propriétaires du bois dans

lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se présentèrent

qui tous prétendaient à cette propriété et le vieil Espagnol s'en

rendit possesseur en échange de costumes, de bijoux et aussi de

quelque argent. Ensuite, sans que l'on sût pourquoi ni comment, il

disparut. Les gens du pueblo le croyaient déjà enchanté quand une

odeur fétide qui partait du bois voisin fut remarquée par quelques

pasteurs; ils cherchèrent et trouvèrent le cadavre du vieillard,

putréfié, pendu à une branche de balitî [49]. Vivant, sa voix profonde

et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient déjà une

certaine crainte, mais maintenant, mort et suicidé, il troublait le

sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reçu quelque chose de

lui, il y en eut qui jetèrent les bijoux à la rivière et brûlèrent

les costumes; après que le cadavre eût été enterré au pied même du

balitî, personne ne voulut plus s'aventurer de ce côté. Un pasteur

qui cherchait des animaux égarés de son troupeau raconta avoir vu des

lumières; de jeunes gars allèrent voir et entendirent des plaintes. Un

amoureux dédaigné qui, pour toucher le coeur de la dédaigneuse,

s'était engagé à passer la nuit sous l'arbre, mourut d'une fièvre

subite qui le prit le lendemain même de son exploit. D'autres contes,

d'autres légendes couraient encore sur cet endroit.

Peu de mois s'étaient écoulés lorsqu'arriva un jeune homme, paraissant

être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s'établit

en cet endroit, s'adonnant à l'agriculture et surtout à la culture

de l'indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent,

parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d'un

mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus

avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il

eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.

D. Rafael, dès sa première jeunesse, se fit aimer des paysans:

l'agriculture importée et propagée par son père se développa

rapidement; de nouveaux habitants affluèrent, de nombreux Chinois

vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un curé indigène;

puis le village se fit pueblo, le curé indien mourut et Fr. Dámaso

le remplaça, mais toujours la sépulture et le terrain qui l'entourait

furent respectés. Les enfants se risquaient parfois, armés de bâtons

et de pierres, à courir dans les environs pour cueillir des goyaves

et des fruits sauvages, papayas, lomboi [50], etc.; il arrivait

que, au moment où leur cueillette les occupait tout entiers ou bien

lorsqu'ils contemplaient silencieux la corde se balançant sous la

branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d'où; alors au cri:

le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et bâtons, sautaient en bas des

arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s'arrêtaient

qu'après être sortis du bois, tous pâles, les uns essoufflés, les

autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 35 / 152 题