CAPITAN TIAGO

Que soit faite aussi ta volonté sur la terre!...

Tandis que nos héros dorment encore ou déjeunent, nous allons esquisser

le portrait de Capitan Tiago; n'ayant jamais été de ses invités nous

n'avons aucune raison pour le dédaigner en le passant sous silence.

Petit de taille, le teint moins foncé que celui de la généralité de ses

compatriotes, de figure ronde et de corpulence satisfaisante, grâce

à un embonpoint qui lui venait du ciel selon ses amis, du sang des

pauvres au dire de ses détracteurs, Capitan Tiago semblait plus jeune

que son âge. A l'époque où se passaient les faits que nous racontons,

l'expression de son visage était toujours celle d'un homme parfaitement

heureux. Son crâne arrondi, très petit, couvert de cheveux noirs comme

l'ébène, allongé par devant, très court par derrière contenait beaucoup

de choses, du moins le disait-on. Ses yeux petits, mais non obliques

comme ceux des Chinois, conservaient toujours la même expression;

le nez était fin et droit et, si sa bouche n'avait pas été déformée

par l'abus du tabac et du buyo, dont le sapa [21] en se réunissant

sur une joue déformait la symétrie de ses traits, nous dirions qu'il

ne se trompait pas en se croyant et en se faisant passer pour un bel

homme. Mais, en dépit de cet abus, il conservait toujours ses dents

parfaitement blanches, aussi bien les siennes propres que celles que

lui fournissait un dentiste à raison de douze douros la pièce.

Il avait la réputation d'être le plus riche propriétaire de Binondo

et l'un des plus importants hacenderos [22] par ses terrains dans la

Pampanga et à la lagune de Bay, mais surtout dans le pueblo de San

Diego, terrains dont le revenu s'accroissait chaque année. Par ses

bains agréables, sa fameuse gallera [23] et les souvenirs qu'il en

conservait, San Diego était son pueblo favori; il y passait environ

deux mois tous les ans.

Il avait encore des propriétés à Santo Cristo, dans la calle de

Anloague et dans la calle Rosario; l'exploitation de la traite de

l'opium était partagée entre un Chinois et lui et il est inutile de

dire qu'ils en tiraient de très grands bénéfices. Il avait l'entreprise

de la nourriture des prisonniers de Bilibid et fournissait de zacate

[24] plusieurs maisons principales de Manille, moyennant contrat

naturellement. Bien avec toutes les autorités, habile, souple,

audacieux même, lorsqu'il s'agissait de spéculer sur les besoins

des autres, c'était le seul et redoutable adversaire d'un certain

Perez pour les adjudications des diverses charges et emplois

que le gouvernement des Philippines confie toujours à des mains

particulières. Ainsi donc, à ce moment, Capitan Tiago était un homme

heureux, aussi heureux que peut l'être en ces pays un homme dont le

petit crâne dénonce l'origine indigène: il était riche, il était en

paix avec Dieu, avec le gouvernement et avec les hommes.

Qu'il fut en paix avec Dieu, on n'en saurait douter, cela faisait

presque partie du dogme: on n'a pas de motif pour être mal avec Dieu

quand on est bien sur la terre, qu'on ne lui a jamais rien demandé et

qu'on ne lui a jamais prêté d'argent. Jamais il ne s'était adressé

à lui dans ses prières, même dans ses plus grands ennuis; il était

riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prières, Dieu

avait créé des prêtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines

et les rosaires, le même Dieu, dans sa bonté infinie, avait créé,

pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont

capables de réciter seize mystères et de lire tous les Livres Saints,

même la Bible hébraïque, pour peu que l'on augmente le prix. Si,

dans une grande extrémité, il avait besoin d'un secours céleste et

que ne se trouvait point à sa portée un cierge rouge de Chinois, il

s'adressait aux saints et aux saintes qu'il vénérait particulièrement

en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la

justice de sa cause et du bien fondé de ses désirs. Mais celle à qui

il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses

était la Vierge d'Antipolo, Nuestra Señora de la Paz y de Buenviaje,

car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu à beaucoup

de ponctualité ni même de politesse; parfois, ses souhaits étant

exaucés, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que,

lorsque l'occasion s'en présentait à nouveau, il ne dérangeait plus

les malheureux saints qu'il avait trompés; Capitan Tiago savait que

le calendrier en compte nombre d'inoccupés, ne sachant parfois à quoi

passer leur temps dans le ciel.

Nous avons vu que dans la grande salle était une petite porte cachée

par un rideau de soie; elle conduisait à une petite chapelle, à un

oratoire, accessoire obligé de toute maison philippine: là étaient

les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce

terme, dieux lares, c'est que la religion du maître de la maison se

rapprochait en effet beaucoup plus du polythéisme que du monothéisme,

auquel d'ailleurs il n'avait jamais rien compris. On y voyait des

statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains

et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des

chevelures blondes et frisées, chefs-d'oeuvre de la sculpture de Santa

Cruz. Quatre tableaux à l'huile par les artistes de Paco et Hermita,

représentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge,

etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux

avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de

la Trinité ou sur les sarcophages égyptiens, Saint Pascal Baylon,

Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon [25], contemplant les

larmes aux yeux un Enfant Jésus en uniforme de capitaine général,

avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d'un bal d'enfants

de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait à

sa puissance celle d'un capitaine général des Philippines, les moines

jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un

Saint Antoine Abad flanqué d'un cochon trottant à son côté, cochon qui,

pour le digne Capitan, était aussi miraculeux que le saint lui-même;

aussi ne se risquait-il pas à l'appeler cochon, mais créature du saint

seigneur Saint Antoine; un Saint François d'Assises, avec sept ailes

et un habit couleur de café, était placé au-dessus d'un Saint Vincent

qui n'en avait que deux, mais, en échange, portait une trompette;

un Saint Pierre martyr, dont la tête coupée avec une hachette de

brigand était pendue au poing d'un infidèle agenouillé près de lui,

faisait pendant à un Saint Pierre coupant l'oreille à un Maure,

Malcus sans doute, se mordant les lèvres et se contorsionnant de

douleur, tandis qu'un coq sasabungin [26] chante et bat des ailes

sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour

être saint, il revient au même de couper les autres en morceaux ou

d'être partagé soi-même. Qui pourrait énumérer cette armée d'images

et dire les qualités et les perfections qui se trouvaient amassées

là? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier

un beau Saint Michel en bois doré et peint, ayant presque un mètre

de hauteur; l'archange, se mordant la lèvre inférieure, les yeux

brillants, le front ridé, les joues roses, du bras gauche tient un

bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont

s'arment les sauvages de Jolo; à son attitude comme à son regard,

on voit qu'il menace bien plus le dévot qui s'approche de lui que

le démon cornu à longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre

jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant

un miracle, se tient toujours à prudente distance. Car ce ne serait

pas la première fois qu'une image, fût-elle aussi mal taillée que

celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait animée

pour le châtiment et la confusion des pécheurs incrédules.

Capitan Tiago, un homme prudent et religieux évitait donc de

s'approcher du kriss de Saint Michel.--Fuyons les occasions, se

disait-il--je sais bien que c'est un archange, mais je ne m'y fie pas,

non, je ne m'y fie pas.

Tous les ans, sans y manquer jamais, il prenait part avec un

orchestre à l'opulent pèlerinage d'Antipolo. Alors il payait deux

messes d'actions de grâces, puis il se baignait dans le batis,

c'est-à-dire dans la célèbre fontaine où l'image sacrée elle-même

s'était baignée. Là, près de cette même fontaine, Capitan Tiago

mangeait du cochon de lait rôti, du sinigang de dalag avec des feuilles

d'alibambang [27] et d'autres mets plus ou moins appétissants. Les

deux messes lui coûtaient environ quatre cents pesos, mais elles

lui paraissaient encore bon marché en considération de la gloire

qu'acquérait la Mère de Dieu par les roues de feu, les fusées, les

bombes, les pétards ou bersos, comme on dit là-bas, dont elles étaient

accompagnées; de plus, il calculait aussi les gros bénéfices que, grâce

à ces messes, il était assuré de réaliser pendant le reste de l'année.

Mais Antipolo n'était pas le seul théâtre de sa bruyante dévotion. A

Binondo, dans la Pampanga, à San Diego, quand il avait engagé de forts

paris sur un coq, il envoyait au curé quelques pièces d'or pour des

messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille,

consultaient les augures en donnant à manger aux poulets sacrés,

Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de

forme apportées par le temps et les nouvelles vérités. Il observait

la flamme des cierges, la fumée de l'encens, la voix du prêtre, etc.,

et du tout cherchait à déduire son sort futur. Il était généralement

admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes

étaient-elles dues à ce que l'officiant était enroué, à ce qu'il y

avait peu de lumières, à ce que les cierges contenaient beaucoup de

suif ou à ce qu'une pièce fausse s'était glissée dans l'argent remis au

curé, etc., etc. Le surveillant d'une confrérie lui avait assuré aussi

que ces pertes étaient des épreuves auxquelles le ciel le soumettait

pour mieux s'assurer de sa foi et de sa dévotion. Aimé des curés,

respecté des sacristains, flatté par les marchands de cierges chinois

et les artificiers ou castelleros, notre homme était heureux dans

la religion de cette terre et des personnes de caractère et de haute

piété lui attribuaient aussi une grande influence à la Cour céleste.

Qu'il fût en paix avec le gouvernement, pour difficile que la chose

paraisse, on n'en doit pas douter. Incapable d'imaginer une pensée

nouvelle et content de sa situation, il était toujours disposé à obéir

au dernier des fonctionnaires, à offrir des jambons, des chapons, des

dindons et des fruits de Chine en toute saison. S'il entendait médire

des indigènes, lui qui ne se considérait pas comme tel, il faisait

choeur et disait pire; si l'on critiquait les métis sangleyes [28]

ou espagnols, il les critiquait aussi parce qu'il se croyait déjà un

pur Ibère. Il était toujours le premier à applaudir toute imposition

nouvelle, surtout lorsqu'il flairait qu'elle devait être suivie d'un

contrat avantageux pour lui. Il avait toujours des orchestres à sa

disposition pour féliciter et aubader toutes sortes de gouverneurs,

alcaldes, procureurs, etc., etc., aux jours de fêtes, d'anniversaires,

pour la naissance ou la mort d'un parent, à quelque occasion que ce

fût qui rompît la monotonie habituelle de l'existence. Il commandait

alors des vers louangeurs, des hymnes dans lesquels on célébrait

le suave et aimable gouverneur, le vaillant et intrépide alcalde

qu'attend dans le ciel la palme des justes ou la palmeta [29]--et

beaucoup d'autres compliments encore plus flatteurs.

Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des

métis, malgré les protestations de beaucoup qui le prenaient pour

un indigène. En résumé, les deux phrases chrétienne et profane le

définissaient très exactement: «Heureux les pauvres d'esprit!» et

«Heureux ceux qui possèdent!» Et l'on pouvait aussi lui appliquer

celle-ci que quelques-uns trouvent être une équivoque traduction du

grec: «Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de

bonne volonté!» Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra

qu'il ne suffit pas que les hommes aient bonne volonté pour vivre en

paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient

impitoyable, cruel, exploiteur de la misère et ses inférieurs,

despote et tyran.

Et les femmes? Ah! les femmes! des rumeurs calomnieuses bourdonnaient

dans les misérables cabanes de nipa [30] et l'on assurait avoir

entendu des plaintes, des sanglots mêlés aux vagissements d'un petit

enfant. Plus d'une jeune fille est montrée au doigt malicieux des

voisins; elle a le regard indifférent et le sein flétri. Mais rien de

tout cela n'ôte le sommeil à Capitan Tiago; aucune femme ne trouble

sa paix; seule, une vieille le fait souffrir, une vieille qui lui

fait concurrence en dévotion, à qui de nombreux curés ont décerné

d'enthousiastes louanges, comme il n'en n'avait jamais obtenu dans

ses meilleurs jours. Entre Capitan Tiago et cette veuve, héritière de

frères et de neveux, existait une sainte émulation qui concourait

au bien de l'Église, comme la concurrence entre les vapeurs de

la Pampanga concourt au bien du public. Capitan Tiago donnait-il

un bâton d'argent enrichi d'émeraudes et de topazes à une Vierge

quelconque, aussitôt Doña Patrocinio en commandait un autre d'or et

de brillants à l'orfèvre Gaudinez; qu'à la procession de la Naval,

Capitan Tiago ait élevé un arc avec des façades de toile bouillonnée,

avec des miroirs, des globes de cristal, des lampes, des lustres,

aussitôt Doña Patrocinio en élevait un autre avec quatre façades,

deux colonnes plus hautes encore, et des ornements et des pendeloques

en bien plus grande quantité. Alors, il revenait à ses habitudes,

à sa spécialité, aux messes avec bombes et feux d'artifices et Doña

Patrocinio n'avait plus qu'à se mordre les lèvres avec ses gencives,

car, excessivement nerveuse, elle ne pouvait supporter l'ébranlement

des cloches et moins encore la détonation des pétards. Elle prenait

sa revanche en payant un beau sermon au plus fameux chanoine de la

cathédrale et la lutte continuait ainsi ad majorem Dei gloriampour la

plus grande gloire de Dieu. Les partisans de sa vieille ennemie ont

pleine confiance qu'à sa mort elle sera canonisée et que Capitan Tiago

lui-même sera contraint de la vénérer devant les autels; notre ami ne

demande pas mieux, à la condition qu'elle se fasse canoniser bientôt.

Tel était à cette époque Capitan Tiago.

Quant au passé, il était fils unique d'un marchand de sucre de Malabon,

suffisamment riche, mais si avare qu'il ne voulut jamais dépenser un

sou pour l'instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d'un bon

dominicain, homme très vertueux, nommé Santiaguillo, qui s'efforça de

lui enseigner tout ce qu'il pouvait et savait de bon. Lorsqu'il allait

avoir la joie d'être appelé logico par ses amis, c'est-à-dire quand

il allait commencer l'étude de la logique, la mort de son protecteur,

bientôt suivie de celle de son père, mit fin à ses études et il dut

s'adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille

de Santa Cruz, qui l'aida à faire sa fortune et lui fit partager

sa situation sociale. Doña Pia Alba ne se contenta pas d'acheter

du sucre, du café et de l'indigo: elle voulut semer et récolter. Le

nouveau couple acquit des terrains à San Diego et c'est de ce temps

que dataient ses relations avec le P. Dámaso et D. Rafael Ibarra,

le plus riche capitaliste du pueblo.

Le manque d'héritier dans les six premières années de mariage

faisait presque de cette soif de richesses une ambition blâmable et,

cependant, Doña Pia était svelte, robuste et bien formée. En vain elle

fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dévotes, la Vierge de

Caysasay à Taal et prodigua des aumônes; en vain dansa-t-elle à la

procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba à

Pakil; rien ne réussit jusqu'à ce que Fr. Dámaso lui eût conseillé

d'aller à Obando; là, elle dansa à la fête de saint Pascal Bailon

et lui demanda un fils. On sait qu'à Obando est une Trinité qui

donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Señora de Salambau,

sainte Clara et saint Pascal. Grâce à ce sage conseil, Doña Pia se

sentit enfin mère... Hélas! comme le pêcheur dont parle Shakespeare et

qui cessa de chanter dès qu'il eut trouvé un trésor, elle perdit la

gaieté et plus jamais on ne la vit sourire.--Caprices! disaient les

gens, et Capitan Tiago lui-même. Une fièvre puerpérale mit fin à sa

tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts

Fr. Dámaso; et, comme saint Pascal n'avait pas donné le fils qu'on

lui avait demandé, la fillette fut nommée Maria Clara en l'honneur

de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut châtié par le

silence l'honorable saint Pascal Bailon.

L'enfant grandit grâce aux soins de la tante Isabel, cette bonne

vieille de politesse monacale que nous avons déjà vue; la plus grande

partie de l'année, elle habitait San Diego à cause de son climat

salutaire et P. Dámaso lui faisait toujours bon accueil.

Maria Clara n'avait pas les petits yeux de son père; ainsi que ceux

de sa mère, les siens étaient grands, noirs, assombris par de larges

cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs

quand elle ne souriait pas. Dès l'enfance sa chevelure bouclée était

presque blonde; son nez, de correct profil, n'était ni effilé ni camus;

la bouche, avec les agréables fossettes des joues, rappelait celle

de sa mère, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et

aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de

parenté de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modelées

de Maria Clara.

La tante Isabel attribuait ses manières demi-européennes aux envies

de Doña Pia; elle se rappelait l'avoir vue souvent, dans les premiers

mois de la grossesse, pleurer devant saint Antoine; une autre cousine

de Capitan Tiago était du même avis, seulement elle différait dans

le choix du saint; pour elle, c'était la Vierge ou saint Michel. Un

fameux philosophe, cousin de Capitan Tinong, et qui savait l'Amat

[31] par coeur, cherchait l'explication de ce fait dans les influences

planétaires.

Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des

amours. Les moines eux-mêmes lui faisaient fête quand, aux

processions, ils l'habillaient de blanc, sa chevelure abondante

et bouclée entremêlée de jasmins et de lis, deux petites ailes

d'argent et d'or enracinées aux épaules du costume et, à la main,

deux colombes blanches, attachées avec des rubans bleus. Elle était

si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que

Capitan Tiago, fou d'amour, passait son temps à bénir les saints

d'Obando et à conseiller à tous l'achat de belles sculptures.

Dans les pays du soleil, à treize ou quatorze ans l'enfant se fait

femme, comme le bouton de la nuit éclot en fleur à la première

aurore. À ce moment de transition plein de mystères, elle entra

sur les conseils du curé de Binondo au couvent de Santa Catalina,

pour recevoir des soeurs la sévère éducation religieuse. Ce fut avec

des larmes qu'elle se sépara du P. Dámaso et de son unique ami, seul

compagnon des jeux de son enfance, Crisóstomo Ibarra, qui lui aussi

partit bientôt pour son voyage en Europe. Là, dans ce couvent où

l'on ne communiquait avec le reste du monde qu'à travers une double

grille, et encore sous l'oeil vigilant de la Mère-Surveillante,

elle vécut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs

vues particulières et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes

gens, concertèrent l'union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu

quelques années après le départ du jeune Ibarra, fut accueilli avec

une même allégresse par deux coeurs battant aux deux extrémités du

monde, placés en des conditions aussi dissemblables qu'était grande

la distance qui les séparait.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 27 / 152 题