Ce n'étaient pas de belles et fringantes jeunes filles dignes d'appeler
l'attention de tous, même de Fr. Sibyla; ce n'était pas non plus
S. E. le capitaine général avec ses aides-de-camp, et cependant le
lieutenant sortait de son recueillement et s'avançait de quelques
pas tandis que Fr. Dámaso restait comme pétrifié: c'était simplement
l'original du portrait de l'homme au frac, conduisant par la main un
jeune homme rigoureusement vêtu de deuil.
--Bonsoir, señores, bonsoir, Pères! furent les premières paroles
que prononça Capitan Tiago en baisant la main des deux prêtres qui
oublièrent de donner la bénédiction: le dominicain avait retiré ses
lunettes pour mieux regarder le nouvel arrivé; quant à Fr. Dámaso,
il restait pâle et les yeux démesurément ouverts.
--J'ai l'honneur de vous présenter D. Crisóstomo Ibarra, fils de mon
défunt ami, continua Capitan Tiago. Le señor arrive d'Europe et je
suis allé le recevoir.
Le nom d'Ibarra souleva diverses exclamations; le lieutenant ne pensa
pas à saluer le maître de la maison, mais il s'approcha du jeune
homme et l'examina de pied en cap. En ce moment, celui-ci échangeait
les phrases usuelles avec tous ceux qui composaient le groupe. Il
semblait n'avoir rien qui le distingua des autres invités que son
costume noir. Sa taille avantageuse, ses manières, ses mouvements
dénotaient cependant une saine et forte jeunesse dont l'âme et
le corps ont été également cultivés. Son visage franc et joyeux,
d'un beau brun, traversé de quelques légères rides, traces du sang
espagnol, était légèrement rosé aux joues, par suite de son séjour
dans les pays froids.
--Tiens! s'écria-t-il, surpris et joyeux à la fois, le curé de mon
pueblo! P. Dámaso, l'intime ami de mon père!
Tous les regards se tournèrent vers le franciscain qui ne bougea pas.
--Pardon, s'excusa Ibarra confus, je me suis trompé.
--Tu ne t'es pas trompé, répondit enfin le prêtre d'une voix altérée;
mais jamais ton père ne fut mon ami.
Ibarra retira lentement la main qu'il avait tendue, le regarda d'un
air étonné, se retourna et trouva devant lui la figure bourrue du
lieutenant qui ne l'avait pas quitté des yeux.
--Jeune homme, êtes-vous le fils de D. Rafael Ibarra?
Crisóstomo s'inclina.
Fr. Dámaso s'assit à moitié dans son fauteuil et dévisagea le
lieutenant.
--Soyez le bienvenu dans votre pays, et puissiez-vous y être plus
heureux que votre père, s'écria le militaire avec émotion. Je l'ai
bien connu et je puis dire que c'était un des hommes les plus dignes
et les plus honorables des Philippines.
--Señor, répondit Ibarra, l'éloge que vous faites de mon père dissipe
mes doutes sur son sort que moi, son fils, j'ignore encore.
Les yeux du vieillard se remplirent de larmes, il fit demi-tour et
s'éloigna précipitamment.
Le jeune homme resta seul au milieu de la salle: le maître de la maison
avait disparu, personne n'était là pour présenter le nouvel arrivé
aux demoiselles dont beaucoup le regardaient avec intérêt. Après
avoir un instant hésité, il s'adressa à elles avec une grâce simple
et naturelle.
--Permettez-moi, dit-il, de sortir des règles d'une étiquette
rigoureuse. Il y a sept ans que j'ai quitté mon pays; en le revoyant,
je ne puis m'empêcher de saluer son plus précieux ornement, ses femmes.
Personne ne répondant, le jeune homme s'éloigna, puis se dirigeant
vers un groupe qui, à son approche, se forma en demi-cercle:
--Señores, dit-il, en Allemagne la coutume est que lorsqu'un inconnu se
trouve dans une réunion où personne ne le présente, il dise lui-même
son nom, et chacun se nomme à son tour. Permettez-moi d'agir ainsi,
non pour introduire dans notre pays des moeurs étrangères, les nôtres
sont assez belles, mais parce que j'y suis obligé. J'ai déjà salué
le ciel et les femmes de ma patrie; je veux maintenant en saluer
les citoyens, mes compatriotes. Señores, je me nomme Juan Crisóstomo
Ibarra y Magsalin.
Les autres déclinèrent à leur tour des noms plus ou moins
insignifiants, plus ou moins inconnus.
--Je m'appelle A--a, dit un jeune homme d'un ton sec, en s'inclinant
à peine.
--Aurais-je par hasard l'honneur de parler au poète dont les oeuvres
ont, au loin, réchauffé mon enthousiasme pour ma patrie? On m'a dit
que vous n'écriviez plus, mais on n'a pu me dire pourquoi...
--Pourquoi? Parce que l'on n'invoque pas l'inspiration pour la traîner
rampante et servile et la prostituer au mensonge. On a poursuivi un
auteur qui avait mis en vers une vérité de Pero Grullo [14]. On m'a
appelé poète, on ne m'appellera pas fou.
--Pourriez-vous me dire quelle était cette vérité?
--C'était que le fils du lion était un lion lui-même. Il s'en est
fallu de peu qu'on ne l'exilât.
Et l'étrange jeune homme s'éloigna du groupe.
Un homme de physionomie joviale, vêtu comme les indigènes, avec
des boutons en brillants à sa chemise, arriva presque en courant,
s'approcha d'Ibarra et lui dit:
--Señor Ibarra, je désirais vous connaître; Capitan Tiago est mon
ami et j'ai connu votre père... Je suis le Capitan Tinong, j'habite
Tondo, où vous avez votre maison; j'espère que vous m'honorerez de
votre visite et viendrez demain dîner avec nous.
Ibarra était enchanté de tant d'amabilité. Capitan Tinong souriait
et se frottait les mains.
--Merci, répondit affectueusement Crisóstomo, mais demain même,
je dois partir pour San Diego...
--Quel malheur! alors ce sera pour votre retour.
--La table est servie! annonça un garçon du café La Campana.
Les invités commencèrent à se diriger vers la table, non sans que se
fissent beaucoup prier les femmes, surtout les indigènes.