JOSÉ RIZAL

Dans cet horrible drame qu'est l'histoire de la Révolution philippine,

une figure se détache, noble et pure entre toutes, celle de José Rizal.

Savant, poète, artiste, philologue, écrivain, qui sait quelles belles

oeuvres, émancipatrices et fécondes, ce Tagal, cet homme de couleur,

ce «sauvage», aurait pu donner à sa patrie et à l'humanité si la

barbarie européenne ne l'avait stupidement tué?

C'était en effet un talent, une énergie, une force que ce jeune élève

de l'Ateneo Municipal qui, à treize ans, à peine sorti de son pueblo

natal de Calamba, composait un mélodrame en vers, Junto al Pasig,

qu'applaudissait la société élégante de Manille; que cet adolescent

qui, avec une ode, A la Jeunesse Philippine, remportait d'abord le

premier prix au concours du «Liceo Artistico-Literario», et triomphait

encore dans un tournoi littéraire organisé à l'occasion du centenaire

de Cervantes, avec une composition en prose, le Conseil des Dieux,

empreinte du plus pur hellénisme.

Mais la pauvre science que les Jésuites--plus généreux pourtant que

leurs rivaux des autres Congrégations--distribuaient avec parcimonie à

leurs élèves ne pouvait lui suffire. Il lui fallait boire aux sources

mêmes de la pensée; pour satisfaire cette âme ardente, il fallait

toute la flamme de nos grands foyers scientifiques d'Europe. Et, en

1882, ayant à peine dépassé ses vingt ans, il part pour l'Espagne. A

Madrid, il a rapidement conquis les grades de Docteur en Médecine et

de Licencié en Philosophie et Lettres. Alors, il visite les grandes

nations européennes, s'adonnant avec passion à la philologie. A ses

deux langues maternelles, le tagal et le castillan, il avait, au

cours de ses études classiques, joint le grec, le latin et l'hébreu;

passionné pour la littérature et l'art dramatique de l'Empire du Soleil

levant, il s'était familiarisé avec le japonais; maintenant c'est le

français, c'est l'anglais, c'est l'allemand, c'est l'italien qu'il veut

connaître, qu'il lui faut apprendre: il les apprend, il les connaît.

Il habite tour à tour Paris, Bruxelles, Londres, Gand, Berlin, les

villes du Rhin, les bords des lacs de Suisse; il s'émerveille des

grandeurs de Rome, se laisse charmer par la douceur du beau ciel

italien; son esprit s'anime aux héroïques traditions de l'Helvétie,

le poète s'intéresse, le rêveur s'émeut aux légendes fantastiques

des noires forêts allemandes, des rives escarpées du vieux Rhin.

Mais il n'oublie pas son pays. Il souffre de voir que l'Europe

l'ignore, que l'écho de ses souffrances ne traverse pas les larges

Océans et pourtant...

Et pourtant alors qu'ici, en Europe, la pensée humaine est libre,

là-bas elle est enchaînée. Ici, peu à peu la Raison pourchasse

le Dogme; là-bas, le Dogme--et quel Dogme? le plus abrutissant

fétichisme!--tient bâillonnée la Raison. Ici on souffre, sans doute,

mais on se plaint, mais on crie, mais on se révolte, et parfois, sous

la poussée populaire, les pouvoirs chancellent, les trônes s'écroulent,

les organismes sociaux parasitaires et oppresseurs s'effondrent;

là-bas il faut souffrir en silence, s'avilir en silence, mourir sans

une plainte.

Et ses frères de race sont courbés sous ce joug déshonorant, et de ce

peuple soumis à un régime politique et religieux que le XVIe siècle

eût à peine toléré, pas une voix ne s'élève pour jeter le grand cri

de liberté qui a déjà réveillé tant de nations mortes!

Pour éclairer l'Europe trop ignorante et surtout l'Espagne engourdie,

pour réveiller la sensibilité de son pays, trop accoutumé à souffrir,

il se résolut à présenter le tableau sincère, précis, scientifique,

de ses misères et de ses douleurs. En 1886, parut Noli me tangere...

Ouvrez un dictionnaire de médecine et cherchez à ce mot. Vous verrez

quels ulcères douloureux et répugnants sont appelés de ce nom. Oh! oui,

n'y touchez pas, si ce n'est pour y porter le fer qui seul peut

les guérir; n'y touchez pas non plus, car c'est le danger certain,

la mort probable; n'y touchez pas, à moins que vous n'ayez fait le

sacrifice de votre vie.

Courageusement, Rizal y porta la main.

Ce livre, c'est toute la question des Philippines. Elles auraient

pu, peut-être, s'accommoder encore du régime espagnol si le régime

espagnol avait pu devenir la liberté. Elles ne pouvaient tolérer le

régime des Moines.

Rizal n'attaque pas l'Espagne; il voudrait même, sous l'empire de

certains préjugés provenant de son éducation, respecter la religion,

mais il prend corps à corps le monstre clérical. Quel que soit

le personnage par la bouche duquel il parle, Ibarra, Tasio, Elias,

toujours la même conclusion s'impose, c'est toujours le même delenda:

il faut détruire les Congrégations. Ce fut, c'est encore le mot

d'ordre de l'insurrection d'Aguinaldo.

Les Moines se sentirent touchés. Dès lors, commença contre Rizal une

campagne acharnée.

Vous vous souvenez de ce que notre grand Beaumarchais dit de la

calomnie et comment, avec cette arme redoutable, Basile espère venir

à bout de tous ses ennemis. Ce furent d'abord des insinuations,

rien n'était certifié, tout était rendu admissible; puis des

injures, de plus en plus grossières; puis des calomnies, d'autant

plus venimeuses qu'elles étaient plus infâmes. Et, en même temps

que brochures et libelles inondaient les Philippines, la presse aux

ordres des Congrégations, à Manille comme dans la péninsule, ouvrait

ses colonnes à tout ce qui pouvait être une attaque dirigée contre

celui qui n'avait jamais eu en vue que le bonheur de son pays.

Cette première campagne échoua. Lorsqu'en 1887, après cinq ans

d'absence, l'auteur de Noli me tangere revint à Manille, il pouvait

remercier ses adversaires de ce qu'ils avaient fait pour sa popularité

personnelle et pour le retentissement de son oeuvre.

Mais, lui présent, la lutte reprit avec une nouvelle vigueur:

la terrible accusation de filibustérisme fut lancée, le sol natal

devenait dangereux.

En février 1888, il s'embarque pour le Japon et en étudie la

littérature et les moeurs. On trouverait sur ce sujet dans ses

manuscrits de nombreuses notes du plus vif intérêt. Puis, traversant le

Pacifique, il visite les États-Unis de l'Amérique du Nord, revient en

Europe et se fixe à Londres où les multiples documents que mettait à

sa disposition le «British Museum» lui fournissent des sujets d'étude

inépuisables.

C'est là qu'il copia de l'original et enrichit de notes de la plus

haute importance les Sucesos de las Islas Filipinas, du Dr. Antonio

de Morga, qu'il fit rééditer à Paris en 1890. Depuis l'année 1609, où

elle avait été publiée à Mexico, cette oeuvre si intéressante avait

presque complètement disparu. Seules, quelques rares bibliothèques

en possédaient un exemplaire devenu précieux, et les savants, les

historiens, les ethnologues se lamentaient et s'étonnaient à bon

droit qu'aucun Espagnol n'eût remis en lumière un ouvrage d'une telle

valeur. Lord Stanley en avait publié une édition anglaise lorsque parut

le travail de Rizal. Il fut accueilli avec enthousiasme par le monde

scientifique et le Dr. Ferdinand Blumentritt, dont les travaux sur

l'archipel philippin font autorité, écrivit au commentateur de Morga:

«En ton coeur véritablement noble, tu as senti toute la grandeur de

l'ingratitude nationale et toi, le meilleur fils de la race tagale,

le martyr d'un patriotisme actif et loyal, tu as payé la dette de

la nation espagnole, de cette même nation dont les fils dégénérés se

moquent de ta race et lui dénient les qualités intellectuelles.»

L'impression de son travail le retint quelque temps à Paris, puis il

partit pour Bruxelles et, enfin, en 1890, retourna à Madrid.

Parcourez les colonnes de la Solidaridad où il commença, pour la

défense des intérêts des Philippines, une campagne ardente et vous

admirerez avec quelle vigueur, avec quelle foi en l'avenir, il

s'attaque aux plus redoutables préjugés, aux plus indéracinables

abus. Mais, hélas! les querelles de races, l'indifférence du

public, l'étroitesse d'esprit des politiciens, la mesquinerie des

questions qui sont la raison d'être des partis eurent raison de ses

efforts. L'indifférence glacée des gens auxquels il s'adressa et que,

ni lui ni ses compagnons de lutte, ne réussirent à réchauffer de leur

flamme, le découragea.

Il quitta de nouveau l'Espagne, s'installa en Belgique, à Gand, et

y publia un nouveau roman tagal, continuation de Noli me tangere. Ce

livre, El Filibusterismo, parut en 1891.

Dans Noli me tangere, Rizal était le poète décrivant et pleurant

l'esclavage de sa patrie, arrachant de sa lyre des notes émues,

lançant aux quatre vents son cri de douleur et de protestation contre

la tyrannie qui asservit et dégrade sa race. Dans El Filibusterismo

apparaît l'homme politique, signalant les remèdes, prévoyant l'avenir

et proclamant la destruction de la domination espagnole qui tombera

brisée, écrasée sous le poids de ses propres fautes. Une traduction

de cette oeuvre, non moins remarquable que Noli me tangere, est en

ce moment en préparation.

Puis suivit dans la Solidaridad une série d'articles, profondément

étudiés, où il traçait un tableau animé, coloré, de ce que les

Philippines pourraient être dans cent ans; splendides espérances,

visions sublimes d'une âme possédée par l'amour de son peuple.

Pour se reposer de ces travaux, il cherchait une noble distraction

dans l'art. Blumentritt [1] nous révèle une face toute particulière

de son talent.

«Rizal, dit-il, fut également un artiste remarquable comme dessinateur

et comme sculpteur. J'ai eu en ma possession trois statues en terre

cuite, modelées par lui, qui se peuvent considérer comme les symboles

de sa vie. L'une, c'est Prométhée enchaîné à un rocher; la seconde

dit la victoire de la mort sur la vie: un squelette, recouvert d'un

froc de moine, emporte dans ses bras le cadavre d'une jeune fille;

la troisième, tenant dans ses mains dirigées contre le ciel une

torche allumée, représente le triomphe de la science, de l'esprit

sur la mort.»

Mais le soleil de sa patrie l'appelait; la nostalgie l'envahit et,

en 1891, il quitta l'Europe. Les sanglants événements de Calamba,

son pueblo natal, lui interdisaient l'entrée des Philippines;

il s'installa à Hong-Kong. Cependant, bien que le ciel surchargé

d'électricité le menaçât des plus terribles orages, la maladie du

pays l'emporta sur la prudence et, le 23 décembre 1891, il écrivait

au capitaine général Despujols [2] la lettre suivante:

«Si Votre Excellence croit que mes faibles services puissent lui être

utiles pour lui indiquer les maux du pays et l'aider à cicatriser

la plaie ouverte par les récentes injustices, quelle le dise, et,

confiant dans votre parole de gentilhomme, certain que vous ferez

respecter mes droits de citoyen, je me mettrai immédiatement à vos

ordres. V. E. verra et jugera la loyauté de ma conduite et la sincérité

de mes engagements. Si elle repousse mon offre, V. E. saura ce qu'elle

fait, mieux que personne; mais j'aurai dans l'avenir la conscience

d'avoir fait tout ce que je devais pour, sans cesser de rechercher le

bien de ma patrie, la conserver à l'Espagne, par une politique solide,

basée sur la justice et la communauté des intérêts.»

Despujols accepta ses offres avec reconnaissance et lui promit toute

sécurité pour sa personne. En juillet 1892, sans écouter les conseils,

les prières même que ses amis lui adressaient, il s'embarqua pour

Manille. Quelques jours après il était arrêté, en violation formelle

des promesses du capitaine général, et déporté, pour un temps illimité,

à Dapitan, dans l'île de Mindanao.

Dès lors, sa vie était menacée. Il avait des ennemis puissants et

cruels dont ce premier coup ne devait point assouvir la haine.

Son âme d'acier ne fut point abattue. Il se résigna, heureux encore de

ce que, dans son exil, il retrouvait le sol de sa patrie: Et, poète,

il chanta:

Vous m'offrez, ô illusions, la coupe consolatrice

Et venez réveiller mes jeunes années...

Merci à toi, tourmente, merci, vents du ciel

Qui, à l'heure propice, avez su couper mon vol incertain

Pour m'abattre sur le sol de mon pays natal.

Puis, toujours désireux d'employer son activité à des oeuvres utiles,

il fonda des écoles gratuites où il mit en pratique le système

d'enseignement Froebel et ouvrit une clinique ophtalmologique où des

malades accoururent de tous les points de l'Extrême-Orient, soignant

gratuitement les pauvres. En même temps il s'occupait d'agriculture,

reprenait ses études scientifiques et littéraires et préparait

un traité philologique, encore inédit, sur les verbes tagals; le

manuscrit de ce dernier ouvrage est en langue anglaise.

L'exilé était devenu l'instituteur des enfants, le médecin des

indigents, l'agronome enseignant aux cultivateurs de nouveaux procédés

pour travailler la terre, le savant que ses études revêtaient d'un

indéniable prestige, le poète inspiré chantant les espérances et les

souvenirs, restant toujours, en toutes circonstances, l'ami loyal

et dévoué de tous, du plus haut fonctionnaire comme du gamin le

plus déguenillé.

Cette vie dura quatre ans.

En août 1896, il fut transféré à Manille. Le 3 septembre, le paquebot

Isla de Panay le prenait à son bord et l'emportait vers Barcelone. Il

devait se mettre à la disposition des ministres de la Guerre et des

Colonies, auxquels le recommandait vivement le général Blanco.

Tandis que le vaisseau voguait à la surface des mers, de nombreux

câblogrammes étaient échangés entre les Ordres religieux et les hautes

personnalités de la Péninsule. Les moines, qui sentaient leur victime

leur échapper, redoublèrent d'efforts et de rage. Ils affirmèrent

leur volonté et, comme toujours en Espagne, leur volonté fut faite.

Débarqué à Barcelone le matin du 6 octobre, Rizal fut immédiatement

conduit à la citadelle de Montjuich. Le même jour à 2 heures

de l'après-midi, il était amené devant le général Despujols

qu'il retrouvait comme gouverneur militaire de Barcelone. Que

se dirent ces deux hommes pendant les trois heures que dura leur

conversation? Combien dramatique dut être ce dialogue entre la loyale

franchise de l'écrivain et le jésuitisme militaire du soldat?

À cinq heures du soir, entre une escorte de Gardes civils, il

traversait de nouveau la promenade de Colon, dans la cité des comtes,

et était réembarqué sur le Colon, en partance pour Manille. Le 13

octobre, il posait le pied sur le sol de sa patrie et se voyait

aussitôt incarcéré au Fort de Santiago.

Le 30 décembre 1896, au lever de l'aurore, son sang rédempteur arrosait

le champ historique de Bagumbayan...

La blessure saigne encore au coeur des Philippines. Nous ne

chercherons ni à éclaircir les faits, ni à établir les responsabilités

personnelles. La caste théocratique a commis le crime, elle en subira

le châtiment. Pas plus que les généraux de la catholique Espagne,

ceux de la protestante Amérique ne réussiront à l'imposer à un peuple

qui la rejette avec plus de dégoût encore que de haine.

Mais n'anticipons pas sur le jugement de l'impartiale histoire. Le

jour de la justice et du châtiment est venu et les bourreaux seront

punis qui n'auraient point entendu la voix de leur conscience. Dans

l'ombre où ils se terrent, le regret du pouvoir perdu, bien plus que

le remords de leurs forfaits, les mordra au coeur et infiltrera dans

leurs veines son mortel venin.

--Repose en paix, Rizal, te disent tes amis, jamais ton souvenir ne

s'effacera de nos âmes, la couche de l'oubli n'est point celle où tu

dormiras. Pour ton pays, tu es passé de cette vie éphémère à la vie

d'immortalité; tes oeuvres vivront éternellement avec ta mémoire pour

la honte de tes ennemis, pour l'enseignement des générations futures...

--Repose en paix, Rizal, ajoute ton peuple, quand les Philippines

seront devenues maîtresses de leurs destinées, elles sauront rendre à

tes cendres les honneurs qui leur sont dus; quand elles régiront leur

propre histoire elles y voudront inscrire ton nom en lettres d'or,

à côté des noms de ceux qui ont souffert le même martyre pour la même

cause sainte.

En attendant ce jour, dont nous voyons dès maintenant poindre la

rouge aurore, que te suffise la reconnaissance que t'ont vouée,

avec tes frères de race, tous ceux qui, dans le monde, luttent pour

assurer aux hommes une juste part de bonheur et de liberté.

Henri LUCAS.

D'après les renseignements fournis par M. P. Mario.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 12 / 152 题