Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché lui succéda.
--Voici nos hommes! fit le comte.
Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine de chouans,
conduisant au milieu d'eux une femme, un homme et un enfant, sortirent
d'une allée voisine et s'avancèrent.
--Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de La Bourdonnaie.
--Près d'Audierne, répondit un paysan.
--Ils n'étaient que trois?
--Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre homme.
--Où est-il?
--Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.
--Maladroits!
--Nous avons fait pour le mieux.
--Les prisonniers sont attachés?
--Oui, monsieur le comte.
--C'est bien... je vais les interroger.
Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent en face du
comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont deviné sans doute, n'étaient
autres que Jasmin, Hermosa et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir
dit, n'avait pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se
tenait étroitement serré contre sa mère.
Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, jetant autour
de lui des regards effarés. Hermosa, fière et hautaine, relevait
dédaigneusement la tête, et semblait défier ceux entre les mains
desquels elle se trouvait. Le comte de La Bourdonnaie commença par
interroger Jasmin.
--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre, Hermosa se
tournant vers lui:
--Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative.
--Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, vous
oubliez, je crois, devant qui vous êtes.
--C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.
--Vraiment?
--Je suis femme de qualité!
--Et nous sommes gentilshommes.
--On ne s'en douterait pas.
--Vous plairait-il de vous expliquer?
--Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier de voleurs de
grand chemin.
--Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons.
--Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s'adressant
au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame voudrait sans doute
prolonger la conversation, mais je vous réponds qu'elle va parler
nettement.
Hermosa sourit.
--D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nullement des
voleurs, mais bien des personnages politiques. Veuillez vous rappeler
cela. Une insulte nouvelle pourrait vous coûter la vie à tous trois.
Réfléchissez!... Vous venez de défendre à cet homme de répondre,
n'est-ce pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire
cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme que je ne mens jamais.
Veuillez m'écouter; je commence: Qui êtes-vous?
--Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, pas plus que
celui de m'avoir arrêtée, je ne vous répondrai pas.
--La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? continua
Boishardy en indiquant Henrique.
Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof se mordait
les lèvres avec impatience et tourmentait la batterie de sa carabine.
Boishardy, parfaitement calme, siffla doucement. Un paysan s'avança:
c'était Fleur-de-Chêne.
--Ton fusil est-il chargé? demanda le chef.
--Oui.
--Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de cet enfant.
Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité à bout portant
sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voulut se jeter entre son fils et
l'arme meurtrière, mais Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.
--Mon fils! dit-elle. Grâce!...
--Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre! continua
Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars; je vais
interroger madame, à la moindre hésitation de sa part à me répondre, tu
feras feu sans que je t'en donne l'ordre.
--Ça sera fait! répondit le paysan.
Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage de se voir
contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait Henrique, elle
tordait ses belles mains sous les cordes qui les retenaient captives.
--Votre nom? demanda Boishardy.
--Je suis la marquise de Loc-Ronan.
--La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant.
--Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.
--Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et c'est la
Providence qui l'a conduite ici!
Puis, se retournant vers Hermosa:
--Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du Chevalier de Tessy,
n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Répondez! dit Boishardy.
--Oui.
--Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.
--Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.
--Nous allons tout savoir, patience! répondit le marin.
Boishardy continua l'interrogatoire.
--D'où venez-vous?
--De chez mon frère.
--Où était votre frère?
--A l'abbaye de Plogastel.
--Ici près?
--Oui!
--Où alliez-vous?
--A Audierne.
--Pourquoi faire?
--Pour m'y embarquer.
--Vous vouliez quitter la France?
--Je voulais seulement quitter la Bretagne.
--Quel est l'homme qui vous accompagne?
--Mon valet.
--Il se nomme?
--Jasmin.
--Et celui qui a fui
--C'est mon frère.
--Le comte de Fougueray?
--Oui.
--Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à Marcof.
--Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire.
--Vous en êtes certain?
--J'en ai les preuves.
--Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?
--C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; quoique tuer une
femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit du bien de notre cause.
Boishardy fit un geste d'indifférence.
--Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge.
--Interrogez, mon cher ami!
--Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention...
Puis, revenant à Hermosa:
--Avec qui étiez-vous à l'abbaye?
--Avec mon frère, je l'ai dit.
--Avec le comte seulement?
--Mais...
--Vous hésitez?
--Non! s'écria Hermosa.
--Répondez donc!
--Il y avait un autre homme avec nous.
--Le nom de celui-là?
--La chevalier de Tessy.
--Votre second frère?
--Oui.
--Vous mentez.
--Monsieur!
--Cet homme n'est pas votre frère.
--Monsieur!
--Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof.
--Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.
--Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.
--Attends encore!... répondit Marcof.
Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise dans des mains de
fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il nier obstinément?
Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter sa vie infâme.
D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et qui l'interrogeaient ne
pouvaient pas avoir de preuves contre ses assertions au sujet de sa
famille. Elle se résolut à soutenir le mensonge.
--Répondez! reprit Marcof.
--Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me faire tuer
ensuite, fit Hermosa avec l'apparence d'une victime résignée; mais vous
ne sauriez me contraindre à mentir.
--Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère?
--Oui.
--Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver le contraire. Mais
songez bien maintenant à me répondre franchement, car je jure Dieu que
votre fils mourrait sans pitié!
--Interrogez donc!
--Où avez-vous laissé le chevalier?
--A l'abbaye.
--Pourquoi?
--Il était malade.
--Prenez garde!
--Je dis la vérité.
--Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et tire sur l'enfant à
mon premier geste.
Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où allait en venir
son interrogateur.
--Le chevalier était empoisonné! accentua fortement Marcof.
--Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait que le moindre
retard dans ses paroles coûterait la vie à Henrique.
Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche, cette femme
avait conservé au fond de son coeur un amour effréné pour son enfant.
Mais cet amour était celui de la louve pour ses louveteaux.
--Qui a empoisonné le chevalier?
--Le comte de Fougueray.
--Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs?
--Qui a versé le poison? demanda Boishardy.
--Moi!
--Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. Cette misérable me
fait horreur!
--Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si elle dit là vérité
sur ce que j'ai encore à lui demander.
--Faites, répondit Boishardy.
--Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlevé une jeune
fille? continua le marin.
--Je le sais.
--Elle se nomme Yvonne.
--Oui.
--L'avez-vous vue?
--Oui.
--Quand cela?
--Il y quelques heures à peine.
Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et de colère. Marcof
les arrêta de la main. Puis, revenant à Hermosa:
--Où était cette jeune fille?
--A l'abbaye.
--Où est-elle?
--Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant qu'on ne prit pour
hésitation de sa part l'ignorance où elle était effectivement de ce
qu'était devenue Yvonne.
Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment Yvonne avait
été atteinte par les crises nerveuses, comment le comte l'avait saignée,
comment lui et le chevalier l'avaient enfermée dans la cellule de
l'abbesse, et comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la
disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un tel cachet
de vérité à ses paroles, il était si naturel de supposer qu'Yvonne eût
profité de la plus légère circonstance favorable pour fuir, que Marcof
et ceux qui écoutaient Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât
sincèrement.
--La jeune fille est peut-être retournée à son village, dit le comte de
La Bourdonnaie.
--C'est possible, répondit Boishardy.
--Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y a loin d'ici à
Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le pays l'auraient déjà arrêtée.
--Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua.
--Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa qui avait compris
facilement que les trois hommes avaient été à l'abbaye.
Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non Yvonne, et elle
espérait attendrir ses juges en ayant l'air de leur donner tous les
éclaircissements qui étaient en son pouvoir.
--Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda Marcof.
--Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux!
--Tu les connais?
--Oui.
--Tu vas venir avec nous et nous conduire.
--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.
--Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes gars, dit Marcof.
Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent promptement. Hermosa
poussa un soupir de soulagement. Henrique n'était plus menacé par le
fusil du paysan breton.
--Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda M. de La Bourdonnaie en
désignant Hermosa.
Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, et, baissant la
voix:
--Il ne faut pas la tuer, dit-il.
--Elle peut nous être utile?
--Peut-être.
--Nous devons la garder à vie, alors?
--Oui.
--Je m'en charge, fit Boishardy.
--Où la conduirez-vous?
--Au château de La Guiomarais, où est le quartier général de La
Rouairie.
--Très-bien.
--Je l'emmènerai cette nuit même.
Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut dans la
petite clairière où ils se trouvaient.
--Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.
--Un message pour vous, monsieur.
--De quelle part?
--De la part d'un monsieur que je ne connais pas, répondit le paysan en
présentant une lettre à La Bourdonnaie.
--Où as-tu vu ce monsieur?
--A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait les genêts
avec une femme habillée en religieuse et un autre homme âgé. Nous les
avons arrêtés, mais il nous a donné le mot de passe et il a ajouté
les paroles convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment de
s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit une lettre sur
un papier avec un crayon, et il me l'a remise en m'ordonnant de vous la
porter sans retard. J'ai obéi.
--Bien, mon gars.
Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet ou plutôt
déchirait une enveloppe collée avec de la mie de pain.
--Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait à la main une
torche de résine enflammée, éclaire-moi.
Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef. Quelques lignes
étaient tracées sur le verso de l'enveloppe. Ces quelques lignes
contenaient les mots suivants:
«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette lettre par une
main fidèle au capitaine Marcof, commandant le lougre _le Jean-Louis_ en
relâche à Penmarckh.»
--Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, ceci est pour
vous.
--Pour moi?
--Voyez ce que l'on m'écrit.
Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté les yeux sur
les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit et qu'une joie immense
illumina sa mâle figure. Il venait de reconnaître l'écriture du marquis
de Loc-Ronan. Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant
à l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son
compagnon.
--Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez tout le monde.
La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers et de veiller sur
eux.
--Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent seuls tous trois.
--Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit Marcof.
Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.
--Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy.
--Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles.
--Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.
--Impossible! impossible!
--Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est datée de ce soir
même.
--C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La Bourdonnaie en
regardant la lettre que lui présentait Marcof.
--C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, ajouta Boishardy.
--Expliquez-nous ce mystère, Marcof!
--Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé le marquis à se
faire passer pour mort. Il faut même que vous gardiez le plus profond
secret à cet égard. Toujours est-il qu'il est vivant. Il quitte la
Bretagne cette nuit même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous
communiquer ses intentions.
--Nous écoutons.
Marcof commença la lecture de la lettre:
«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu m'as cru mort, je
viens porter d'un seul coup et sans préparation aucune la joie dans ton
âme, car je n'ignore pas les sentiments qui t'attachent à moi. Si le
bruit de ma mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le
ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans tous les cas,
voici ce qu'il est important que tu saches; le soir même du jour où mes
funérailles ont été célébrées dans le château de mes pères, je prenais
la fuite avec Jocelyn.
«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de mademoiselle
de Château-Giron, qui avait continué à habiter le couvent. Je comptais
attendre là ton retour et te donner les moyens de venir m'y joindre.
Malheureusement, Dieu en a ordonné autrement. Des misérables m'ont
poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis donc; je passe en
Angleterre.
«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin qu'ils sachent ce
que je vais faire et qu'ils connaissent nos moyens de correspondre. Je
vais à Londres d'abord; là, je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir
des secours en armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte
anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à notre cause.
«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi pourra l'en
récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre ce qu'elle nous aura
prêté. D'Angleterre j'irai en Allemagne; je verrai Son Altesse Royale
monseigneur le comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous
ferai passer.
«Tu pourras te mettre facilement en communication avec le pêcheur qui
me conduit en Angleterre; il se nomme Salaün et habite Audierne. A son
retour, il te remettra une nouvelle lettre de moi.»
--C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, dit Marcof en
repliant la lettre.
--Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous remettrai la
lettre, Marcof.
--Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours? demanda le comte de
La Bourdonnaie.
--Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la seconde lettre du
marquis.
--Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre dans quatre
nuits.
--Je vous attendrai, messieurs.
Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.
--Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin d'argent?...
--Non, répondit le comte.
--Et vous, monsieur de Boishardy?
--J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement général.
--Combien?
--Oh! beaucoup.
--Dites toujours.
--Vingt-cinq mille écus environ.
--Vous les aurez.
--Quand cela?
--Quand vous viendrez à mon bord.
--Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont de votre
lougre? dit Boishardy en riant.
--Pas sur le pont, mais dans la cale.
--Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda La Bourdonnaie.
--J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord du
_Jean-Louis_, et cinq cent mille autres cachées dans un endroit connu de
moi seul. Cet or est consacré au besoin de notre cause.
--Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que nous!
--J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme qui reniait son
origine et se cachait sous les habits d'un matelot, ajouta M. de La
Bourdonnaie en s'inclinant avec une gracieuse politesse.
--Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit Marcof en souriant
avec fierté. Sachez seulement que je puis vous recevoir et vous serrer
la main sans que vous descendiez trop du rang où vous a placé chacun le
nom de vos aïeux.
--Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main ouverte au
marin.
--Dans quatre nuits, n'est-ce pas?
--C'est convenu.
--Et les prisonniers?
--J'en réponds, dit encore Boishardy.
--Adieu donc!
Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de l'abbaye de
Plogastel.
--Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts.
--Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je connais la cause
de ta fuite. Je devine celle qui te fait abandonner la Bretagne au
moment du danger. Mais je suis là, frère, et je veille. Déjà deux des
misérables qui ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième
ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre à celui que
j'aime de toute la force de mon coeur cette tranquilité qu'il a perdue!
Que je le voie heureux et que je meure après s'il le faut. Mais comment
se fait-il que ce chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël
que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous quelque
horrible mystère que je saurai bien découvrir plus tard. Oh! que je
trouve ce comte de Fougueray, que je le tienne en ma puissance comme
j'y tiens sa soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler
la vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je te ferai
libre, je le jure!
Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement à la chambre
où il avait laissé Raphaël. Le cadavre du malheureux était dans une
décomposition complète. La force du poison était telle qu'en quelques
heures il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours
à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte et
insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jahoua. Aucun
d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait déserte et abandonnée.
--Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils n'ont pas besoin de
moi en ce moment. Je vais visiter encore la chambre qu'a habitée Yvonne
et la sonder attentivement. La jeune fille n'a pu fuir que par une
ouverture secrète qu'elle aura découverte.
Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. Il visita avec
une profonde attention le plancher et les murailles; puis, ne découvrant
rien et supposant que les meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait,
il se mit en devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord
au lit.
Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof sur la voie
qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver. Alors il voulut repousser le
bahut d'ébène. Le meuble résista. On se rappelle qu'il était scellé à la
muraille par l'un de ses angles.
Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hache, il attaqua
les deux battants de la porte du bahut. Le bois craqua sous l'acier.
Marcof arracha la porte qui céda, et sonda l'intérieur avec le manche de
son arme.
Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment pas mériter un
long examen. Il frappa sur le côté du meuble, qui devait être appuyé au
mur. Le panneau rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide.
Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement encore
l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de ses débris mutilés.