Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait déjà, mais il
ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte absence de douleurs qui
précède le dernier moment.
--Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof.
Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer sur ses lèvres.
--Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.
--Yvonne... balbutia le mourant.
--Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. Réponds vite!
qu'en as-tu fait?
--Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours de ses pensées sans
paraître avoir compris ce que lui demandait le fermier.
--Empoisonné? s'écria Marcof.
--Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que lui avait donnée...
Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits
bouleversés. Marcof lui secoua le bras.
--Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.
--Lui...
--Qui, lui?
--Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le malheureux en se
tordant.
--Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua avec désespoir.
--Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens à notre aide!
--Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut faire revenir à
lui. Marcof!
--Me connais-tu donc?
--Oui...
--Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?
--Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant au bras du marin, tu
me vengeras!...
--Mais, de qui?
--De lui.... de celui qui... m'a assassiné.
--Son nom?
--Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...
Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses vêtements et
s'enfonça les ongles dans les chairs.
--Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.
--Je ne sais pas, répondit le mourant.
--Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant autour de lui.
Puis revenant à Raphaël:
--Qui était avec toi ici?
--Lui.
--Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?
--Oui.
--C'est lui qui t'a empoisonné?
--Oui.
--Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. Raphaël se dressa
sur son séant.
--Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.
--Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.
--La vérité!
--Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes!
Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.
--Ton nom! s'écria le marin.
--Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la
vérité... tu les livreras à la justice... Elle n'est pas notre soeur...
c'est sa maîtresse à lui... à...
Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte
comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se
roidit dans une convulsion suprême.
--Il est mort! s'écria Keinec.
--Mort! répéta Marcof avec stupeur.
--Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains.
Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d'une détonation
lointaine arriva jusqu'à eux par la fenêtre ouverte. Cette détonation
fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence.
--Qu'est-ce cela? fit Keinec.
Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta
attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore résonner les
échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu
et du son d'une corne.
--Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrêter
quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, son complice, son meurtrier
qu'ils ont pris! Hâtons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en
s'approchant de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.
Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de Plogastel était
proche; ils y arrivèrent rapidement en passant au milieu des embuscades
royalistes. Marcof se fit reconnaître des paysans et demanda un guide
pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes
était assis au pied d'un chêne gigantesque situé au centre d'un vaste
carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes différentes. Debout,
près de lui, appuyé sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne,
mais dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. Cet
homme était M. de Boishardy.
Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s'avança seul vers
les deux chefs qui paraissaient plongés dans une conversation des plus
attachantes et des plus sérieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La
Bourdonnaie écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit
pour lui tendre familièrement la main.
--Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se
tournant vers le comte de La Bourdonnaie, après avoir répondu au salut
amical qui lui était adressé.
--Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le
signal.
--Où sont-ils?
--On va les amener ici.
--Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne suis pas un
tiers importun.
--Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment
favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me
rapportait des nouvelles des plus graves.
--Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.
--Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a quatre heures à
peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer.
--Sont-elles donc si importantes?
--Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il
s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.
Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait
posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les
parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs.
--Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26
mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée
nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce.
Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour
accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries
sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du
«_Credo d'un bon Français_» a eu lieu dans plusieurs journaux, et
a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce
ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être
causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru
flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?»
--Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous
parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu
de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par
l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir
royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»
--Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication
a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du
dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le
peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux
prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient
à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que
lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit
fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la
reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de
Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la
route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du
Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.
--Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il
quitte Paris, il quitte la France peut-être?
--Telle était son intention effectivement, dit le comte de La
Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand,
était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite.
--Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?
--Il n'a pu le faire!
--Quoi! le roi est revenu?
--Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu à Sainte-Menehould
par le maître de postes Drouet, il a été arrêté à Varennes par les soins
de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de
Lafayette, envoyé de Paris en toute diligence.
--Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.
--Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, interrogé comme
un criminel par des commissaires de l'Assemblée, et gardé à vue ainsi
que sa famille, par les soldats révolutionnaires!
Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, par un
mouvement involontaire, la batterie de sa carabine.
--Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes par trois
envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg, Pétion et Barnave, qui ont
voyagé dans la même voiture que la famille royale, tandis que Maldan,
Valory et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués
pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés sur le siége,
exposés aux injures de la populace, qui riait autour du cortége de
la royale victime! Pendant ce temps, savez-vous ce que faisait le bon
peuple parisien? Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie,
les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans tous les lieux
publics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lances faisait
des patrouilles jusque dans le jardin des Tuilleries en portant sur une
bannière: «_Vivre libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe plus
pour nous._»
--Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la classe aisée?
--La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer le four pour
manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante; elle a adopté un nouveau
jeu, celui de «_l'émigrette_» ou de «_l'émigrant_» ou de «_Coblentz_.
C'est une espèce de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un
mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage! Aux portes des
boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans les promenades, dans les
salons, à toute heure et partout, les hommes, les femmes et les enfants
s'en amusent.
--Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.
--Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici le journal _l'Ami du
roi_, lisez, et vous verrez qu'il ne peut tenter une nouvelle évasion:
un commandant de bataillon passe la nuit dans le vestibule séparant le
salon de la chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes
de la milice citoyenne vont monter la garde dans l'intérieur des
appartements. Un égoût conduisant les eaux du château des Tuileries à la
rivière doit être bouché, et on doit même murer les cheminées. Lafayette
donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, et les
grilles des cours et des jardins seront tenues fermées. Quant à
l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs exécutif
et délibérant.
--Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s'arrêter, et
remettre ses papiers, ses lettres et ses journaux dans sa poche.
--C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26 juin. Le
dernier acte de l'Assemblée nationale a été de faire apporter le sceau
de l'État sur son bureau, et de déclarer pour l'avenir ses décrets
exécutoires, quoique privés de la sanction royale.
--Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?
--A peine existe-t-il même de nom.
--Ils ont osé cela!
--Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les laisse faire!
--Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de La Bourdonnaie
en se levant.
--C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant
l'insurrection a bien de la peine à lever hautement la tête.
Marcof réfléchissait profondément.
--La Rouairie commence à agir, dit le comte.
--Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour de nous.
--Les autres viendront.
--Quand cela?
--Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains et précis;
avant un an, la Bretagne et la Vendée seront en armes: avant un an, la
contre-révolution aura sur pied une armée formidable; avant un an, nous
serons les maîtres de l'ouest de la France!
--Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra le roi?
--Nos paysans se décident lentement, vous le savez.
--Activons-les, poussons-les, entraînons-les!
--Comment?
--Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte de foin sous
leurs toits; tous marcheront.
--S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront vite.
--Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite.
--Que font les émigrés?
--Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent de nous!...
Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.
--Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à ceux de la noblesse
qui n'ont pas encore quitté la France.
--C'est à quoi ils songent, soyez-en certains!
--Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse de province.
Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!...
--Nous le prouverons, Boishardy.
Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse à la
conversation. Toujours absorbé par ses pensées intimes, il était trop
préoccupé pour pouvoir s'y mêler activement. Son esprit, un moment
distrait par les récits de Boishardy, s'était promptement reporté sur la
situation présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:
--Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.