LA POURSUITE.

On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement d'Yvonne,

ce soir où les gendarmes livrèrent un combat aux paysans de Fouesnan

qui s'opposaient à l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec

et Jahoua s'étaient mis tous trois en route pour suivre les traces

du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de

Fouesnan avait révélé la conversation entendue par lui, conversation

qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy

lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle le nom de

Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion d'un enlèvement projeté.

Seulement le tailleur, n'ayant pas entendu prononcer celui d'Yvonne,

n'avait pu rien prévoir. La coïncidence était tellement grande, que

Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne fût un des

principaux agents de la violence exercée envers la jeune fille. Keinec

même, malgré l'ascendant que Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait

également convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor.

Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays pour quelque temps,

et, à son retour, devenir la femme de Keinec.

Cependant son premier mouvement avait été de se précipiter à la

poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou de son cheval.

Évidemment la volonté de la jeune fille avait été violentée; évidemment

on l'avait contrainte par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle

devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse.

Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer l'endroit où il avait

conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu'il l'avait dit à Jahoua,

Yvonne retrouvée, Yvonne rendue à son père, chacun des deux prétendants

défendrait ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement

dirigés vers la crique de Penmarck.

Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu lieu entre Marcof

et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé que la Bretagne se soulevait

en masse, et lui avait donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui

recommandant de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à la forêt

voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis et Chouan

s'était éloigné.

Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation. Mais

à quelques brasses de la côte, Marcof avait ordonné de revenir au

_Jean-Louis_. Puis il avait laissé Keinec et Jahoua dans le canot, et il

était monté lestement sur le pont de son lougre.

Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs ordres, entre

autres celui de se rendre à Fouesnan, et d'engager les gars à suivre les

avis de Jean Chouan dès la nuit même, afin de mettre le recteur et les

plus compromis d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu dans

sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois carabines, des

balles, de la poudre, trois haches d'abordage, et il était remonté. Deux

secondes après il avait repris sa place dans le canot.

Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et Marcof, tenant la

barre, on avait poussé au large.

--Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; souque ferme et avant

partout.

--Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda Keinec.

-Oui.

--Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour.

--Sans doute!

Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque fendait la lame

et voguait avec la rapidité de la flèche. Keinec et Jahoua avaient leurs

bras nus jusqu'à l'épaule. Marcof contemplait en souriant les muscles

saillants de ces membres vigoureux.

--Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous arriverons

promptement. Seulement, faisons nos conditions d'avance. Pour mener à

bien un projet quelconque, il faut se concerter et combiner ses actions.

Nous faisons là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé

Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur poursuite; donc ils sont

sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que nous entreprenons.

Les deux jeunes gens firent en même temps un geste de dédain.

--Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves tous les deux, et

que vous ne craignez pas la mort. Ce n'est pas là ce que je veux dire.

Comprenez bien mes paroles: elles signifient que, là où il y a danger

de perdre l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril.

Souvenez-vous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre

mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est là le but de notre

expédition. Rappelez-vous encore, mes gars, que, pour bien combattre, il

faut à une réunion d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui

l'on obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef?

--Sans doute! répondit vivement Jahoua.

--Et toi, Keinec?

--Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai.

--Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance passive.

Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.

--Jurez! dit Marcof.

--Nous le jurons! répondirent-ils.

--Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé entre vous ce soir.

Keinec et Jahoua se regardèrent.

--Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant à Keinec.

--Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à ramer avec vigueur,

tu sais que je voulais tuer Jahoua?

--Oui.

--Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.

--Après?

--J'ai tiré sur lui.

--Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement; car il connaissait

l'adresse de Keinec.

--Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine a fait long

feu.

--Ainsi tu commettais un assassinat?

Keinec ne répondit pas.

--Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement Marcof. Est-ce

ainsi que je t'ai appris à combattre?

--Marcof!... fit Keinec humilié.

--Un assassinat, c'est une lâcheté!

--Marcof!

--Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même je te

jetterais à la mer plutôt que de te garder près de moi! Mais quelqu'un

te poussait au crime! Qui t'a délivré, l'autre nuit, lorsque je t'avais

garrotté et laissé dans les genêts? Parle!

Keinec garda le silence.

--Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement impératif, que le

jeune homme tressaillit.

--Carfor! répondit-il lentement.

--C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua?

--Oui.

--Que te disait-il pour te mener au crime?

--Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.

--Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc pas qu'il te jouait?

Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux expressifs lançaient

des éclairs.

--Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence. C'est un

lâche, un misérable, un traître! Sais-tu ce qu'il a dit il y a cinq

jours? ce qu'il a dit dans cette grotte de la baie des Trépassés, ce

qu'il a dit en présence de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec

lui?

--Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme, se rendait

compte de toute la honte de l'action qu'il avait failli commettre.

--Il a dit que par toi il saurait mes secrets.

--Par moi?

--Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur.

--Il a dit cela?

--J'en suis sûr.

--Comment le sais-tu?

--Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche, a tout entendu.

Malheureusement la conversation n'a pas eu lieu que dans la grotte, et

il n'a pu surprendre les paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et

ceux qui le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de fer, et

que cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignorent ce

que nous pouvons, nous autres, qui restons fidèles à notre roi! Mais

comprends-tu, Keinec, ce que l'on voulait faire de toi? On voulait te

conduire à assassiner lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave

et loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait t'amener

à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait réussi, pauvre

malheureux! il aurait rendu ton nom infâme et méprisable! Assassin,

traître et délateur, tu aurais été repoussé par tous les coeurs

honnêtes. Il exploitait ton amour. Il te promettait Yvonne, et il

faisait enlever la jeune fille pour le compte de quelque misérable qui

lui payait largement sa complaisance. Il se servait de toi comme d'une

machine inintelligente qu'il aurait peut-être désavouée plus tard. Dis,

Keinec, comprends-tu?

Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les yeux baissés,

écoutait en silence. Sa physionomie reflétait les sentiments tumultueux

qui s'agitaient en lui. Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la

tête.

--Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il

--Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai jamais menti!

Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva sur son banc. Ses

traits décomposés par la colère, offraient une expression de férocité

effrayante.

--Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses paroles, moi aussi

je fais un serment! Je jure devant Dieu et devant vous que Carfor

souffrira toutes les tortures qu'il m'a fait souffrir! Je jure de verser

son sang goutte à goutte! Je jure de hacher son corps en morceaux et de

disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par les

oiseaux de proie!

--Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi de celui

que tu as prononcé tout à l'heure. Tu me dois avant tout obéissance,

et tu n'agiras librement envers Carfor que lorsque je t'aurai délié

moi-même. Jusque-là cet homme m'appartient.

--Oui! répondit sourdement Keinec.

Un moment de silence régna dans la barque.

--Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, que s'est-il passé?

--Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons combattu quelque

temps sans trop d'avantage marqué. Enfin le cheval qui emportait Yvonne

a passé; nous l'avons entendu, et comme il nous est venu à tous deux la

même pensée, nous nous sommes arrêtés.

--Vous avez reconnu la jeune fille?

--Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru au village, et

Keinec a couru après le cheval. Seulement nous étions convenus tous deux

que nous nous rejoindrions au lever du jour.

--Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes deux gars braves

et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes,

surtout bien armés comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua

que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui.

Allons! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli commettre une

mauvaise action et que tu dois la réparer.

--Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon à Jahoua,

et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir réveillé dans mon coeur des

sentiments dignes de moi!

--Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que

lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua:

--Me pardonnes-tu? lui dit-il.

--Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tué, je ne

dois pas te garder rancune. Si tu veux même me donner la main, voici la

mienne, à condition que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan,

nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.

--Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble pour sauver celle que

nous aimons. Soyons-nous fidèles l'un à l'autre. Qui sait? peut-être

qu'une balle ou un coup de poignard des misérables que nous allons

chercher simplifiera la situation.

--C'est tout de même possible, Keinec!

Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était plus le même:

sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyauté était revenue.

Il se repentait sincèrement des horribles projets qu'avait fait naître

Carfor, et s'il était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne

le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en face

du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son

front.

Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa

physionomie les sensations diverses qui s'y reflétaient. Heureux d'avoir

ramené dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait été près

de s'en écarter en commettant un crime, il espérait trouver plus tard un

moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas cette

manière de terminer les choses; mais sans savoir encore précisément ce

qu'il ferait, il songeait à empêcher l'effusion du sang.

--Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: une balle ou un

coup de poignard peuvent trancher la difficulté.

Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promontoire qui

fermait d'un côté la baie des Trépassés. Marcof, gouvernant au milieu

des récifs, longeait la côte pour tenir son embarcation dans la masse

d'ombre projetée par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent

complètement.

En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait

sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement

les papiers qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de

Loc-Ronan. Ces papiers, écrits entièrement de la main de Philippe,

contenaient le récit exact de ces deux mariages successifs, et des

douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier.

Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le tailleur, lequel,

nous le savons, était un espion royaliste, que ces deux hommes qui

avaient rôdé autour du château, qui avaient été à la grotte de Carfor,

qui, le jour même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu

du pays, pouvaient bien être les deux frères de la première femme de

Philippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à faire pour

s'assurer de la véracité de ces pensées et pour se mettre à la poursuite

des misérables. Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener à son

père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses soupçons à l'endroit des

deux hommes indiqués par le tailleur; puis enfin celui non moins grand

de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les

secrets des agents de la révolution.

S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de

réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait parlé au premier comme il

avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que

Keinec ne s'opposât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et

qu'il désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait dans

l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets.

Certain d'avoir réussi auprès des jeunes gens, à la loyauté desquels il

pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment où il aborderait

dans la baie.

Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda

à ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obéirent. Les

avirons, maniés par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans

faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit.

Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.

La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans toute sa

largeur. Il était donc inutile de prendre les mêmes précautions, car

l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait

vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant,

aurait augmenté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le

centre de la baie.

--Nagez, mes gars, répéta-t-il.

Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue à la

vue de la terre. Keinec tourna la tête.

--Il y a un feu sur la grève! dit-il.

--Un feu qui s'éteint! répondit Marcof.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.

--Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, n'attendant

personne à cette heure, s'est retiré dans sa grotte.

--Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.

--C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas, nous

approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta rame et donne-la à Keinec.

Bien! Maintenant étends-toi au fond du canot; là, comme je le fais

moi-même... que Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec,

lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, s'il

était caché dans quelque crevasse, ne se défiera pas.

Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la tête de façon

que le bordage de la barque le cachât complètement. Jahoua demeurait

immobile, étendu aux pieds de Keinec.

Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux reflets sombres. Le

silence de la nuit n'était troublé que par le cri du milan ou celui de

l'orfraie perchés sur les rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit

que faisaient de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec

dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vague,

plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre.

Marcof le Malouin · 第 79 / 94 题