LES SOUTERRAINS.

Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du chevalier de

Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, sans voir et sans penser. La

fièvre qui s'était emparée d'elle redoublait de violence sous le

poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit

qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit

naissance dans la solitude profonde où elle se trouvait.

Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements épars sur

son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage,

elle parvint à s'habiller à peu près. Elle se leva.

Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement Dieu de lui

faire trouver, c'était une arme, un couteau, un poignard à l'aide duquel

elle pût essayer de se défendre ou de se donner la mort. Cependant le

temps s'écoulait rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait

venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses

regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule.

Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait dans la petite

chambre que deux sièges: un divan, et une sorte de bahut en ébène adossé

à la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant

à chaque pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur

du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle sollicitait si

ardemment.

Deux portes massives et finement sculptées le fermaient extérieurement.

La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles étaient fermées à

clef. Yvonne passa plus d'une heure à user ses ongles roses sur les

boiseries du bahut.

Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, pouvant à peine

se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus

sombre désespoir. Un bruit qu'elle entendit extérieurement la fit

revenir à elle.

C'étaient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la

cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir,

elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble.

Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze qui ornait l'un

des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira à elle la

cariatide.

Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette s'abattit

sur deux charnières qui la retenaient au pied, et découvrit une petite

plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de même

métal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne

agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau céda.

Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans le bahut, qui

tourna sur un de ses deux angles appuyés à la muraille, et découvrit une

ouverture étroite, mais néanmoins assez grande pour qu'une femme y

pût passer facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour

remercier le ciel.

--Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant

entendu parler.

Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle

alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. Elle n'entendit rien qui

pût l'inquiéter.

Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, elle s'avança

doucement. Le bahut en s'écartant avait donné libre accès sur un

escalier qui descendait dans les profondeurs du cloître. Seulement une

obscurité complète ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais

Yvonne n'hésita pas.

Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cariatide qui

pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant le pied sur les premières

marches, elle attira le bahut à elle. Le meuble vint reprendre sa place

avec un bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant

contre la muraille commença à descendre.

L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement profonde que

la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes précautions.

Trois fois elle trébucha sur les marches usées, et trois fois elle se

releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là

son embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.

Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains de l'abbaye;

mais où ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas.

Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées lorsqu'on avait

expulsé les nonnes? Si cela était, ou même si la fièvre et la maladie

empêchaient Yvonne de continuer à se traîner vers une ouverture

praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à

subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un

moment elle eut regret de sa fuite.

Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit que mieux

valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle fût, que d'être restée

entre les mains de pareils misérables. Soutenue par cette pensée, elle

s'engagea dans le dédale des souterrains.

Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle avait

découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient enlevée; car,

si cela était, on se mettrait à sa poursuite dès qu'en pénétrant dans

la cellule on s'apercevrait de son évasion. Cette autre pensée, plus

effrayante que la perspective de la mort, lui rendit complètement

le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu de forces qui lui

restaient par une suprême énergie, et s'avança courageusement.

Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre

compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne

brillait à l'extrémité des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide

inondait son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à

peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds

rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creusées par les pluies qui,

filtrant à travers le sol supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient

dans les galeries.

Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de frayeur. Des

hallucinations étranges s'emparaient de son cerveau. Peu à peu la fièvre

redoublant d'intensité ramena avec elle le délire.

Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il était

évident que celle force se briserait à la première secousse. Il lui

semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des

monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des êtres

aux formes indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale.

Des paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le souterrain

tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya

contre le mur, et demeura immobile, la tête penchée sur son sein agité

par la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent,

et un frissonnement agita tout son être.

--Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brisée

et saccadée, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait

mouvoir ses lèvres, que le bruit des paroles qu'elle prononçait

augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son

oreille.

Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visions fantastiques

que causait son imagination affolée; mais, loin de s'évanouir, ces

visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour

ainsi dire en réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait

entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable causé

par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et

délaissés.

Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de

calme. Se soutenant toujours à la muraille, elle continua sa marche sans

paraître se soucier des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait

fuir de tous côtés.

Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, car deux fois

elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla être celle causée par

la lumière du ciel pénétrant par une étroite ouverture. Ces lueurs

successives émanaient de vers luisants rampant sur la voûte des galeries

souterraines. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement

épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artères de ses

tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout à

coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne

rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela,

perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle

avait perdu entièrement connaissance.

C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir exhalé de sa

poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le

corps penché, demeura immobile et silencieux, les traits contractés

par l'épouvante. Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn

écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son

maître.

--Eh bien? demanda le marquis.

--J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis

certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.

--Tu as entendu parler?

--Non, j'ai entendu marcher.

--Un pas d'homme? demanda la religieuse.

--Je ne puis vous le dire, madame.

--Et ces pas se sont éloignés?

--Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir,

puis plus rien.

--C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis.

Allons, viens, Jocelyn.

--Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe,

ne me quittez pas!

--Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie,

monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.

--Faire découvrir notre retraite! continua Julie.

--Et qui sait si ce n'est pas une ruse!

--Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une

créature humaine qui peut-être a besoin de nous.

--De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du

couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont

découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne

peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse

qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous

sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!

--Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors

je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres

entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai

et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en

conjure, ne tentons rien!

--Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.

Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le

marquis s'était déjà avancé.

Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le

vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu

de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait

toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt

il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet

il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé

qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux

yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture,

artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies.

Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de

l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier,

il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de

l'aile gauche étaient splendidement éclairées.

Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement.

Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans

l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les

vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards

de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la

petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des

issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les

entrées.

Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme

qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu

du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc

assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance

fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea

tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en

écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende

aux chevaux.

Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une

inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce

étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un

moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans

la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant

l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.

En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en

entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait

supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps

d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions

de palefrenier.

Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de

plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement

nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn

venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et

la première marquise de Loc-Ronan.

Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans

l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la

supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant

le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la

cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa

place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui

le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et

Philippe.

En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le

marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi.

--Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.

--Que se passe-t-il? demanda la religieuse.

Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait.

--Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez!

fuyez sans retard!

--Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos?

--Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...

--De qui parles-tu?

--D'eux!... de ces misérables!

--Du comte et du chevalier?

--Oui!

--Impossible!

--Si, vous dis-je!

La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se

mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux

serviteur.

--Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger

dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des

fantômes.

--Plût au ciel, monseigneur!

--Mais alors, qui te fait supposer?...

--Ils sont ici!

--Ces hommes dont tu parles?

--Oui!

--Ils sont à Plogastel?

--Dans l'abbaye même.

--Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.

--Hélas! oui, madame!

--Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.

--Je les ai vus! répondit Jocelyn.

--Quand cela?

--A l'instant même!

--Dans les souterrains?

--Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!

Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il

dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il

avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre

personne encore.

--Une femme? demanda le marquis.

Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se

tut.

--Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite.

--Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.

Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse,

agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur

le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste

que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis

à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye

déserte?

Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se

retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver

en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui

faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été

faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien,

mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui

déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.

Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en

finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la

mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint.

Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de

fuir promptement sans tarder d'un seul instant.

--Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la

province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par

une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas!

J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre!

--Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient

de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez

faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière

connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement

dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire

du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres

et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile,

j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous

pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez

elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne.

Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles

anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté.

--Et vous, Julie? demanda le marquis.

--Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici.

--Ici!... oh! je ne le veux pas!

--Pourquoi, Philippe?

--Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne

savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!

--Qu'ai-je à craindre?

--Tout!

--Ils ne me connaissent pas.

--Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous

devineront.

--Qu'importe?

--Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.

--Laquelle?

--Vous m'accompagnerez en Angleterre.

--Cela ne se peut pas, Philippe.

--Alors, je reste!

--Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez!

consentez à fuir!

--Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!

--Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière.

Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.

--Non! je ne pars pas sans vous!

--Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre

maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.

--Dieu nous voit, Julie; il m'absout!

--Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de

résolution sublime.

Jocelyn se dirigea vers les souterrains.

--Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons

par le cloître.

Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue

lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn

sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il

revint prévenir le marquis et Julie.

Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que

l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les

arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils

parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A

l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte

qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.

Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts

et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être

ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se

mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur

avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.

Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans

la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre

brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force,

elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.

Marcof le Malouin · 第 73 / 94 题