L'ENFANT PERDU.

«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un pauvre pêcheur

nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son

industrie. D'un caractère taciturne et sauvage, il fuyait la société des

autres hommes plutôt qu'il ne la recherchait.

Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur le seuil de son

humble cabane, occupé à refaire les mailles de ses filets, il vit venir

à lui un cavalier qui semblait en quête de renseignements. Ce

cavalier, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un riche

gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta,

le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il passa la bride

de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane.

--Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton.

--Que vous importe? répondit le pêcheur.

--Plus que tu ne penses, peut-être...

--Est-ce donc moi que vous cherchez?

--C'est possible.

--Vous devez vous tromper...

--C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma question. Comment

te nommes-tu.

--Marcof le Malouin.

--Quel est ton état.

--Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.

--Pêcheur?

--Oui.

--Tu es né dans ce pays?

--A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.

--Tu n'es pas marié?

--Non!

--Tu n'as pas de famille?

--Je suis seul au monde.

--As-tu des amis?

--Aucun.

--Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, dit le

gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tandis que le pêcheur

le regardait avec étonnement. Entrons chez toi.

--Pourquoi ne pas rester ici?

--Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit en plein air...

--C'est donc un secret?

--D'où dépend ta fortune; oui.

Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit sa porte, et

livra passage à son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et

s'assit sur un escabeau.

--Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.

--Rien que ma barque et mes filets.

--Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possèdes pas

grand'chose.

--C'est possible; mais je ne demande rien à personne.

--Tu es fier?

--On le dit dans le pays.

--Tant mieux.

--Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon

Dieu de me faire.

--Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?

--Non.

--Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour un oeil étonné.

--Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'être, offre une telle

somme à un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager à faire une

mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience;

d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur.

--Allons, tu es honnête.

--Je m'en vante.

--De mieux en mieux!

--Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.

--Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu

me serviras.

--Je ne crois pas.

--C'est ce que nous allons voir.

Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le

gentilhomme sourit en suivant son regard.

--Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a

conduit vers lui!...

Marcof attendait.

--Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus

longtemps près de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y

répondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai.

--Faites.

--Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour

accomplir une mauvaise action.

--Je l'ai dit, et je le répète.

--Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action?

--Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais le bien... si

cela était en mon pouvoir...

--Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre

charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le

répète, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu?

--Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.

--Dis oui ou non!

--J'accepte...

--Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain à

pareille heure.

Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna rapidement.

Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques instants, puis, haussant

les épaules, il se remit à travailler.

Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement,

cette fois, il venait à pied et tenait par la main un jeune garçon âgé

d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et déposa sur la table une

bourse gonflée d'or. Le marché qu'il avait à proposer au pêcheur était

de prendre l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.

--Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.

--Il porte ton nom.

--Mon nom?

--Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.

--C'est bien. Vous reverrai-je?

--Jamais.

--Et si je vous rencontrais?

--Tu ne me rencontreras pas.

--Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?

--Rien.

--Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et

il me demandera où sont ses parents...

--Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et que ses parents

sort sans doute morts.

--Est-il baptisé, au moins?

--Oui.

--Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir.

Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait ému. Enfin,

s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le

pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le déposant à terre, il s'élança

au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...

Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.

--Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant était son fils.

--Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.

--Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été pendant toute sa vie

le sujet d'un remords cuisant! Ce fut à son lit d'agonie et de sa bouche

même que tous ces détails me furent confirmés. Il me donna, en outre,

les moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le

verrez plus tard. Je continue.

Et le marquis se remit à lire:

«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une

nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait

donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit

distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part.

Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif

crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque

de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit

de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins.

A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus

batailleur de tous les gars du pays.

Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un

jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre

et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof

voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à

celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.

Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui

riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le

jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il

se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait

la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine

poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa

colère outre mesure.

--Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...

Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint

pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites.

Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof

la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan

levait son bâton pour le frapper:

--Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!

Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec

eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté.

L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba

gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès.

Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que

tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En

entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait

ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un

profond désespoir.

Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se

prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité.

Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir

souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde

vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit

donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et,

ensuite, il alluma sa pipe.

Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux

matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de

repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en

s'efforçant de cacher ses larmes.

--Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix douce.

--Oui, père, répondit l'enfant.

--Et à cause de quoi pleures-tu?

--A cause de ce que m'a dit le médecin.

--Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vérité.

Vois-tu, mon gars, je file ma dernière écoute. Je suis comme un vieux

navire qui chasse sur son ancre de miséricorde... Dans quelques heures

je vais m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile

de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! Je n'ai jamais fait de

mal à personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur,

et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne

refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray

me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours été bon

matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille

et ne t'occupe plus de moi!...

Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa pendant quelques

secondes, et reprit:

--Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetière,

qu'est-ce que tu feras?

--Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.

--Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai

bien encore, dans un vieux sabot enterré sous le foyer une dizaine de

louis; mais ça ne peut te mettre à même de vivre longtemps... Tu

n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pêche! Et

pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à l'abri du besoin,

car je t'aime, moi...

--Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces!... répondit

Marcof en embrassant le mourant.

--Tu m'aimes, bien vrai?

--Dame! je n'aime que vous au monde!

Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son

visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il

avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été

abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait

de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers

lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il

pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents

qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre

enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore

dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un

parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement

ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur

ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond.

Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et

de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé.

Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.

Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila

à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui

qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une

bien grande impression sur l'enfant.

--Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que

probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais

à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme

qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous!

continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi

donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant...

Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof.

Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour

l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses

prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le

pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.

Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura

amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient

l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à

orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte

inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si

triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de

quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour

Brest.

On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un

engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une

réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les

ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la

Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son

engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait

en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot.

Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom

de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait

essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il

avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches

d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète.

Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins,

et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs

navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure,

d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour.

Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien

entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant

on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en

ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il

voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait

en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un

soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à

cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls,

d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à

voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient

pas lui faire défaut.

Marcof le Malouin · 第 58 / 94 题