L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, dans la
partie sud-ouest du département du Finistère, était depuis longtemps le
siége d'une communauté religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de
la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors,
vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l'Assemblée
constituante d'abord, et l'Assemblée législative ensuite, jugèrent
à propos de désorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux
serment à la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses
effets, et qui était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de
Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre souveraineté que
celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre à celle de
la nation. Comme on le pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait
durer. Les autorités du département délibérèrent, décrétèrent
et ordonnèrent. En conséquence de ces délibérations, décrets et
ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, le couvent fermé,
et la propriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se présenta.
L'abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par
hasard tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel.
L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous les avantages
de la retraite isolée qu'il cherchait, il se rendit chez le maire,
fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de chauds
patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement
le couvent désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne,
offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte
choisit l'aile du bâtiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui était
encore fort bien décorée. En quelques heures il eut tout fait préparer,
et ainsi que nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du
chevalier.
En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à terre. Le
chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, et l'emporta dans
l'intérieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux.
Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son
compagnon.
--Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain et avec un
accent de mauvaise humeur très-marqué. Au diable les amoureux et leurs
donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang
du Christ! pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?
--Elle étouffait, répondit le chevalier.
--A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? Voyons, tourne à
droite, maintenant; là, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse.
Il y a de bons verrous extérieurs, tu peux déposer la Bretonne ici.
Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brodé au petit
point. Mais la jeune fille, s'échappant de ses bras et poussant des
cris inarticulés, se précipita vers la porte. Le comte la retint par le
poignet.
--Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est
que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouchée,
continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant.
--Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.
--Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait pas de mise. La
fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou,
pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici là, nous consulterons
Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil.
--Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne
crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps
nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant éviter les larmes.
--Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les pleurs d'une jolie
femme t'ont toujours attendri... témoin notre dernière aventure dans
les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous
eussions épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui?
Tu porterais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, et
peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlât
toujours italien, et peut-être même ramerions-nous à bord de quelque
tartane de Sa Majesté le roi de Naples.
Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si
étranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui était agenouillée et
priait avec ferveur:
--Viens! dit-il.
Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extérieurs.
Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent dans une sorte
d'antichambre ornée de torchères d'argent massif. Trois portes
différentes s'ouvraient sur cette pièce. Le comte souleva familièrement
une portière en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.
--Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas
t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!
La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient Diégo et
Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont
véritablement les leurs), cette nouvelle pièce, disons-nous, servait
évidemment d'oratoire à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore
conservé une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de couleur
violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait les murailles.
Des vitraux admirablement peints ornaient les fenêtres ogivales. Deux
tableaux de sainteté, chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens,
étaient appendus aux murs.
On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses,
ne pouvant croire à une expulsion violente, n'avaient pris aucune
précaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arrachées au
luxe des cloîtres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de
sauver les débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment
organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens avaient
cependant été respectées.
Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vaste bergère, on
apercevait une femme qui, vue à distance, produisait cette impression
que cause la souveraine beauté. En se rapprochant même, on voyait que
cette femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites de
la première jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De
magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchés en dépit
de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables.
Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne,
surmontés de sourcils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui
des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme
de leur soleil.
Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes
quelques rides habilement dissimulées. Les plis de la bouche étaient
un peu fanés. Les contours du visage avaient perdu de leur fraîcheur et
s'étaient arrêtés. Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble,
un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort
belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle
qu'elle était encore, cette femme pouvait passer pour une créature fort
séduisante. Seulement, on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle
avait dû être à vingt ans.
Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, Hermosa avait
auprès d'elle un jeune garçon de dix à onze ans, blond et rose comme
une fille, et qui semblait fort gravement occupé à tirer les longues
oreilles d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. De temps
en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tête
intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la continuation de ce
jeu qui devait souverainement lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.
--Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux
humides de larmes si j'avais l'estomac moins affamé!
--Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan!
--C'est que je me sens un véritable appétit de manant, chère amie.
--On va servir, répondit Hermosa.
Puis, se tournant vers le chevalier:
--Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.
--Bonjour, petite soeur.
--Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition amoureuse?
--Par ma foi! on ne vous a pas menti.
--Et vous avez réussi?
--Comme toujours.
--Fat!
--Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos
confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous à table!...
--Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la
cinquantaine, vous devenez d'un matérialisme dont rien n'approche! Cela
est véritablement désolant.
--Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je
possède une taille largement arrondie, j'ai hérité de tous les défauts
qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ!
si je consens à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si
généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! Encore une fois,
je meurs de faim!
--Et vous, chevalier? demanda Hermosa.
--Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour être assujetti
aux besoins de l'estomac.
--Et vous ne l'êtes pas, vous?
--Quoi?
--Amoureux!
--Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.
Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après, Jasmin
dressait un couvert dans un angle de la pièce, et après avoir encombré
la table de mets abondants, il se disposa à servir ses maîtres.
--Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en conversation
réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre
expédition de cette nuit.
--Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai grand besoin de
votre aide et de vos conseils, répondit Raphaël.
--Vraiment?
--Oui; la jeune fille se révolte.
--Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les siens?
--Précisément.
--Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit
être nerveuse...
--J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.
--Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.
* * * * *
Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans laquelle ils
avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux
rougis se séchèrent. Une résolution soudaine et hardie se refléta sur
son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura
d'abord que la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit
à la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir à bout.
Cette fenêtre était grillée.
--Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant
en demeurant immobile, le front appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé
à Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces
deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a
semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il
passé?
Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne éclata en
sanglots.
--Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'étais pas
évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où ils m'ont amenée! Où suis-je,
Seigneur? où suis-je?
Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient
l'organisation délicate de la pauvre enfant, succéda une prostration
complète. A demi ployée sur elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le
fauteuil, sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées
par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et lui faisaient
oublier sa situation présente. Le sang montait avec violence au
cerveau. Les artères de ses tempes battaient à se rompre. Son visage
s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se
glacèrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le
sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup vers le
coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, s'empara de son
corps brisé. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant
les bras, frappant sa tête contre les meubles, et poussant des cris
déchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils
s'empressèrent de relever Yvonne.
--Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à Raphaël qui
s'empressa de faire exécuter l'ordre par Jasmin.
Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la jeune fille, la
déshabilla complètement et la coucha. Yvonne était plus calme; mais une
fièvre ardente et un délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa
envoya chercher le comte.
--Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès qu'il parut. Voyez
donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire...
Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et après avoir
réfléchi quelques minutes:
--Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, répondit-il
froidement.
--Pourquoi?
--Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous
n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit
heures elle sera morte.
--Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer.
--Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!
--Et ne peux-tu rien, Diégo?
--Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire,
cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à
la mer.
Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours
sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui
ne parut pas avoir conscience de cette opération.
* * * * *
Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel,
avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les
appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus
considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents
religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne
chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi
les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet
d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et
découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus
merveilleuses dentelles.
Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui
avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde
pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un
des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de
sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne,
il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir
devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ.
Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de
ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à
bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.
L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s'étendait vers
le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, elle ne contenait que des
cellules étroites et sombres; c'est ce qui l'avait fait dédaigner par
le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des
cellules s'élevant sur le sol, existait un second étage souterrain
d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement plus sombres
que les premières. Rien, extérieurement, ne pouvait indiquer l'existence
de ces sortes de caves organisées en habitation. Il fallait faire jouer
un ressort habilement caché dans la muraille, pour découvrir la porte
donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains,
souterrains que le comte avait entièrement parcourus, aucun indice
ne laissait soupçonner ces cachettes impénétrables. Le couvent de
Plogastel, construit au moyen-âge par des moines et des gentilshommes
entrés en religion, offrait le type complet de ces établissements
mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil n'était
pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses,
souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient à profusion et
semblaient défier la curiosité.
Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces
pièces obscures et étroites qui reçoivent toute leur lumière d'un petit
soupirail artistement dissimulé au dehors par des arabesques sculptées
dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq
ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés par une
coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de
l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et
la ceinture violette. Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la
religieuse était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent à
prêter aux anges.
Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un Christ en ivoire,
elle priait dévotement en tenant entre ses mains un chapelet surchargé
de médailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons,
qu'un coup frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.
--Entrez! dit-elle en se relevant.
La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé dans un ample
manteau, entra doucement.
--Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger une main
sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec un mélange de respect profond
et d'amour brûlant.
--Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment avez-vous passé la
nuit?
--Bien, je vous remercie; et vous?
--Parfaitement.
--Vous vous accoutumez un peu à cette existence étrange que vous vous
êtes faite?
--Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le
savez bien.
--Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!
--Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!
--Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez eu soin de fermer
la porte des souterrains.
--Sans doute. Pourquoi cette demande?...
--C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye.
--Qui donc?
--Je l'ignore.
--Je le saurai, Julie.
--N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...
--Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui me pousse; car
ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons braver tous les regards
extérieurs.
--Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un court silence.
--Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, le vieux
serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la
cellule.
--Avez-vous apporté des provisions, mon ami?
--Oui, madame la marquise.
--Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne
veut plus être nommée autrement.
--Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.
L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme
était le marquis de Loc-Ronan.