Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les
paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec,
la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait
séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du
cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.
--Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.
--Il est revenu? s'écria Jahoua.
--Me voici! répondit la voix du marin.
Et Keinec s'avança au milieu du cercle.
--Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir.
--Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre.
--N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins!
dit vivement Marcof.
--C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'à
Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court.
J'entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village,
j'écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis
plus rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la mer. Je
me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage.
Elle était déserte. J'écoutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant
sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les
vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été coupée et la marée
l'avait entraîné. Aucune autre embarcation n'était là. Aucune des
chaloupes du _Jean-Louis_ n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof
et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de
moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve et que rien
de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. Je me dis que personne
n'avait intérêt à enlever Yvonne, et qu'elle devait être à Fouesnan.
D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce côté.
Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la
route des falaises. Vous savez le reste.
Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants
ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille
conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil
Yvon s'abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec
s'étaient rapprochés du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler.
Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur
passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'étaient livré
quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le
lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table:
--Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.
Tous se rapprochèrent de lui.
--Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin.
--Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement tous deux.
Les deux hommes se regardèrent.
--Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux
Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure à nous entretuer pour
satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d'un rival.
Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce
que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment où
nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi,
et d'être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu?
--J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.
--Touchez-vous la main! ordonna Marcof.
Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent.
--Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, bien! Vous êtes
braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos
efforts!
Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés,
le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie
du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se
fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon.
--Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche à reprendre
haleine, votre fille, père Yvon?
--Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof.
Le tailleur fit signe que oui.
--Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.
--On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!
--Comment sais-tu cela?
--J'ai vu celui qui l'enlevait.
--Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.
--Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai
parlé, et que j'avais vu rôder autour du château?
--Oui, oui, firent les paysans.
--Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces
hommes.
--Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.
--Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai
suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d'abord, sur la corniche
des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout
entière. Ils parlaient d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il
s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh
et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j'ai
parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais.
Il portait une femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il
ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il
s'élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils
ont poussé au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a semblé
reconnaître Yvonne. Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur
conversation m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris ma
course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne
avait disparu... Alors je n'ai plus douté.
--Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap? demanda
Yvon.
--Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'idée
qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.
--Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars,
continua-t-il en s'adressant à Keinec et à Jahoua, en route et
vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les
commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici là,
mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les
gendarmes reviendront.
Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.
--Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il à voix
basse.
--Oui.
--N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...
--Oh non!
--Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?
--Oui.
--Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.
Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu
lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la
brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que
se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît
qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. Le nom
de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait
singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof
tressaillit.
--Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais
dû le prévoir. C'est le mauvais génie du pays! Merci, continua-t-il en
s'adressant au tailleur; viens demain à bord de mon lougre, et je te
remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes
services.
Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient
silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où
était amarré _le Jean-Louis_. Deux hommes seulement veillaient à bord,
mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient
pas encore pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs
oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un
fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa
bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second
cri retentit à quelque distance.
--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri vient de terre et
je n'y ai laissé personne.
Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la
même place, il s'avança avec précaution en suivant le pied des falaises.
Au bout d'une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus
faiblement. Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher
et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la
main:
--C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que viens-tu faire en
ce pays?
--J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le département
allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et
je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars
voudraient faire...
--Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal
marché?
--Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés.
--Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici.
--Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Boennalie. La
Rouairie sera avec eux.
--Très-bien.
--Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront
les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars.
--Je m'en charge.
--Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes
hommes.
--Cela sera fait.
--C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.
--Adieu, Jean Chouan.
Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était alors presque
inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux
compagnons, et tous trois s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur
donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et,
s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large.
--Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda Keinec en
armant un aviron.
--Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.
--Nous allons à la grotte de Carfor?
--Oui.
--Dans quel but?
--Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne,
répondit Marcof; et, par l'âme de mon père, il le dira. J'en réponds!
Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force
pendant que Marcof tenait la barre.
* * * * *
En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne,
le tailleur de Fouesnan ne s'était pas trompé. Ainsi que cela avait été
convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique,
sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se
poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans
le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire
suivre ou l'enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d'Yvon,
lorsqu'il entendit le vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller
au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux
qu'il n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement et
courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent
prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet
sans éprouver la moindre résistance.
A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent
la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils
coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur
la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une
embarcation préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier
ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet
prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était
ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea
l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie
de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se
débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins
d'une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur
l'île de Seint; mais, arrivés à la hauteur d'Audierne, ils coururent
une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent
dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec
des chevaux frais.
--Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la
plage.
--J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.
--Bravo! A cheval, alors!
--A cheval!
--Et la belle Bretonne?
--Elle est toujours évanouie.
--Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Débarrasse-toi d'abord
du berger.
--C'est juste.
Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit une nouvelle
bourse complétant la somme promise.
--Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.
--Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.
--Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons une conférence
avant quelques jours.
--Vous m'écrirez?
--Oui.
--La lettre toujours dans le tronc du grand chêne?
--Toujours.
--Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.
--Merci.
Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne
entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent rapidement.
Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la
baie des Trépassés...
La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait dans
l'intérieur des terres. Le chevalier pressait sa monture.
--Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si vite, Raphaël, et
songe que le cheval porte double poids.
--J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier.
--Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons devant nous une
des plus belles routes de la Bretagne.
--Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. Voici près
de trois heures qu'elle est sans connaissance, et cet évanouissement
prolongé m'effraye.
--Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne saurions qu'en
faire.
--N'importe, hâtons-nous.
--Soit, galopons.
--Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silence, tu es
content de l'asile que tu as trouvé?
--Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là.
--C'est un ancien couvent, je crois?
--Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ordre du
département, et j'ai obtenu la permission de m'y installer à ma guise.
Or, à dix lieues à la ronde, tout le monde croit le cloître inhabité.
--N'y a-t-il pas des souterrains?
--Oui; et de magnifiques.
--C'est là qu'il faudra nous installer.
--Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence?
--Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos gens avec toi?
--Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener nos gens!...
quelle folie! Hermosa est seule là-bas avec Henrique, et nous n'aurons
avec nous que le fidèle Jasmin.
Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.
--Très-bien, fit le chevalier.
--Jasmin! appela le comte.
--Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au galop.
--Prends les devants, et préviens madame la baronne de notre arrivée.
Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de train.
--J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le comte.
--Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier.
La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle
promena autour d'elle un regard étonné. La nuit était sur son déclin, et
l'aurore commençait à blanchir l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis
sa tête retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel
évanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima
insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui la tenait entre ses
bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassemblant toutes ses forces,
elle s'écria:
--Au secours! au secours?
--Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait évanouie;
heureusement nous sommes arrivés.
Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d'une vaste
habitation, dont le style et l'architecture indiquaient la destination
religieuse.