LES DEUX RIVAUX.

En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le

vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.

--Yvonne! cria-t-il.

--Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.

--Où est Jahoua?

--A Penmarkh, père, vous le savez bien.

--Est-ce qu'il ne va pas revenir?

--Si, père, je l'attends.

Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait décroché un

fusil pendu au-dessus de la cheminée.

--Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.

--Oui, père.

--Tu prendras la traverse par les genêts.

--Oui, père.

--Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu

lui diras de hâter sa venue...

--Oui, père.

--Nous n'avons pas trop de gars ici...

--Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?

--Tu le vois.

--Oh! mon père, prenez garde...

--Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.

--Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son front au

vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le

verger, et la suivant de l'oeil;

--Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout danger!

Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment,

l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter

la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces

par des huées.

* * * * *

Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village

de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant

sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru

jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves

enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain

mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa

fantaisie.

Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur

sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de

Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua

se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant,

pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps

il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet

sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite

renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur,

commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même

de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa

coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité

du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore

une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce

moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village.

Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son

cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant

brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route

faisait coude.

Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec.

Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa

carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards

fixés l'un sur l'autre.

Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une

scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la

moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.

--Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il

--Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu

devais redouter ma vengeance?

--Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler

ainsi de vengeance?

--Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments

d'Yvonne et sa trahison?

--Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je

désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.

--Toi? fit le marin avec étonnement.

--Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur

et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de

t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches

à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta

vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que

la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?

--Cela est vrai, répondit Keinec.

--Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je

fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays.

Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont

j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré!

Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie

comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle

solitude?...

--Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour

écouter ici des explications quelles qu'elles soient!...

--Pourquoi es-tu venu alors?

--Pour te tuer!

--Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?

--N'as-tu pas assassiné mon bonheur?

--Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche!

--Eh bien! je serai lâche! que m'importe.

Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais

il ne bougea point.

--Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus

effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme

en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta

prière...

--Je refuse! répondit Jahoua.

--Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?

--Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous

jugera.

--Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?

--Jamais!

--Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es

décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien!

Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt

sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de

rage. Jahoua respira fortement.

--Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait

bien dit!

--Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!

--Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.

--Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!

En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route,

et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine

par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se

regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans

une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait

terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force.

Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre

pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer.

Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le

lointain.

--C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.

--Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.

--Yvonne est peut-être en danger!

--Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne,

c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!

Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun

accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils

voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes!

Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de

s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient

des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs

fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait

pour ainsi dire leurs forces.

Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous

l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de

la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua,

dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied

glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous

deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une

hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.

La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se

releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte

avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux

hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux

ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière

le corps du fermier.

Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine

des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré.

Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec,

ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son

pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua

redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la

chaussée, Keinec renversé sous son adversaire.

Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça

de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour

l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin.

Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les

hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le

lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi

terrassé.

Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait

plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de

train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village.

Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux

rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non

plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à

l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un

sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente

pour pouvoir être longue encore.

Marcof le Malouin · 第 46 / 94 题