J'aime, avec un amour de frère,
Les rois d'Espagne et d'Angleterre,
Et les émigrés réunis,
Qui rendront la paix au pays;
J'aime les juges qui sans fautes
Condamneront les patriotes,
Le fer chaud qui les marquera,
Et le bourreau qui les pendra.
Lassés par ces résistances, la plus grande partie des administrateurs
essayèrent d'user de rigueur et de réprimer par la force. D'autres
fermèrent bénévolement les yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent
impuissantes.
Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les côtes
méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. Les recteurs
réfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses.
Malheureusement cette tranquillité ne pouvait être de longue durée.
Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration
du département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait rendu un
arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arrêté allait recevoir
le jour même à Fouesnan son application rigoureuse.
Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil semblait prêt à
s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de
la gendarmerie, commandés par un brigadier, arrivèrent au grand trot
par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le
piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs
demeures et s'avançaient sur le pas de leur porte.
C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la
Cornouaille, que de voir passer un détachement de soldats bleus. Les
enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait
à une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne
ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du
village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à terre, tandis
que les autres gardaient les chevaux.
Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un singulier hasard,
le vieux recteur sortait précisément de l'église, et s'apprêtait à
regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement
au brigadier pour qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son
esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.
En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de continuer leur
route, les paysans étaient successivement sortis de leurs maisons et
s'étaient rapprochés. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un
d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui.
--Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.
--Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait assez bien le
bas-breton.
--Qu'est-ce qui vous amène donc ici?
--Une réquisition de corbeaux.
--Qu'est-ce que ça veut dire?
--Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le présent,
ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas l'oiseau que je veux
dénicher...
Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa outre en se
dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'était
à lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le
porche de l'église. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur:
--Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.
--C'est moi, répondit le prêtre.
--Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire.
--Que me voulez-vous, mon ami?
--Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prêté
serment à la constitution?
--Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prêche
la paix, voilà tout.
--Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas répondre; mais
je représente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'écouter
les sermons. Répondez catégoriquement.
Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.
--Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en
ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les
emmène avec moi.
Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.
--Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; répondez,
l'ancien!
--Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande.
--Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, ainsi que
l'ordonne la loi?
--Non, répondit le prêtre.
--Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?
--J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.
Et le recteur désignait du geste les paysans.
--Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en
route.
--Vous m'emmenez?
--Parbleu!
--Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?
--A Quimper.
--En prison peut-être?
--C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez
avec les membres de la commune.
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?
--Vous êtes insermenté.
--Monsieur le brigadier...
--Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit le soldat en
portant la main sur le collet de la soutane du prêtre.
Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. Mais les
murmures des paysans se changeaient en vociférations, et déjà les gars
les plus solides et les plus hardis s'étaient jetés entre le prêtre
et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut,
son pen-bas à la main. Il se précipita vers son ami le recteur, et
s'adressant aux paysans:
--Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on veut emprisonner
notre recteur. Le souffrirez-vous?
--Non! non! répondirent les paysans en formant autour des gendarmes un
cercle plus étroit.
--La Rose! commanda le brigadier à un trompette, sonne un appel!...
Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrêté du
département, le lut à haute et intelligible voix. Après cette lecture,
il y eut un moment d'hésitation parmi la foule. Le brigadier voulut en
profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort
pour l'entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le
recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à une simple
opposition passive. Cependant cette opposition était tellement évidente,
que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une
sourde colère.
Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante paysan.
Le gendarme comprenait qu'en dépit des carabines, des pistolets et des
sabres, la partie ne serait pas égale.
--A cheval! commanda-t-il à ses hommes.
La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ sans exécuter
son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur:
--Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me
suivre! dit-il.
--Non! non! hurlèrent les paysans.
--Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses soldats.
--Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant d'apaiser le
tumulte.
Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu du bruit. Puis
les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient à
leurs pères les pen-bas que leur envoyaient les femmes.
--Sabre en main! ordonna le brigadier.
Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculèrent. Le
moment était décisif. Tout à coup un bruit de galop de chevaux retentit,
et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la première,
déboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie.
--Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi cette canaille!
--A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent les paysans. Vive le
recteur! à bas la constitution!
--Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'écria la voix
du sous-lieutenant commandant le nouveau détachement. Attention, vous
autres! Placez les prisonniers dans les rangs.
Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refoulés,
en obstruaient les issues. Une collision était imminente. Les femmes
pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans,
calmes et froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les
autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge
des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu
s'emparer, était agenouillé sous le porche de l'église et implorait la
miséricorde divine.