Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de
Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel
était pur et la brise favorable, _le Jean-Louis_ avait donné au vent
tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.
Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse,
et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse
remarquable de quatorze noeuds à l'heure.
Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue
du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la
falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres
mouvements du _Jean-Louis_. Cet homme était Keinec.
Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de
temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un
canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait
pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait
trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa
une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur _le
Jean-Louis_.
En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic,
reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à
l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux
flancs du petit navire, il bondit sur le pont.
--Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.
--Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.
--Bon; je descends.
Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof
dont la porte était ouverte. Le patron du _Jean-Louis_, courbé sur une
table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement
absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.
--Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence.
--Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir
illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles
ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main,
n'est-ce pas.
--Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.
Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.
--J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.
--Et moi de mauvaises pour toi.
--Qu'est-ce donc?
--Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de
Loc-Ronan?
--Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je
le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!...
--Alors, mon pauvre ami, du courage!
--Du courage, dis-tu?
--Oui, Marcof, il t'en faut!
--Mais pourquoi?... pourquoi?
--Parce que...
Keinec s'interrompit.
--Tonnerre! parle donc!
--Le marquis est mort hier!
--Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix
étranglée.
--Oui!
--Par accident?
--Non, dans son lit.
Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait
énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs.
Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses
yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il
se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains.
Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques
s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des
larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer.
Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.
Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva
lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha
rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de
Keinec.
--Donne-moi des détails, lui dit-il.
Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce
qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité.
--De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est
mort?...
--Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de
ses pères.
--Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?...
--Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua
Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre
par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf.
J'ignorais que tu revinsses si promptement.
--Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans
doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour
même de l'enterrement du marquis.
--Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis
en mer pour venir à toi.
--Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre
autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes
débordèrent de nouveau.
Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi,
que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela
te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof
le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu
doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis
de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais
embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la
tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme!
Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former
qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras
pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de
Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il
peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection
à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret,
Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui
sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le
mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien
malheureux!...
Et il murmura à voix basse:
--Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper,
moi, et l'épargner, lui!
Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations
seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému
lui-même. Marcof se calma peu à peu.
--Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à
l'office des morts?...
--Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte,
les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose
dans le caveau mortuaire du château.
--Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait
avec amertume le patron du _Jean-Louis_.
Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.
--Keinec! s'écria-t-il.
--Que veux-tu?
--Tu m'aimes, n'est-ce pas?
--Oui.
--Tu m'es fidèle?
--Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...
--J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?
--Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!
--Bien.
--A quelle heure veux-tu que je sois prêt?
--A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à
l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.
--J'y serai.
--Merci, mon gars.
--Puis-je encore autre chose pour toi?
--Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le
commandement du lougre pour franchir la passe.
Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même,
l'homme de bronze se laissa aller à toute l'expansion de sa douleur.
Pendant deux heures, prières et cris d'angoisse s'échappèrent
confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés
d'un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu'elle
prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l'âme torturée, Marcof se
jeta sur son hamac.
La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... Jusqu'à la nuit
Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer
son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans
avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef.
Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au
mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait
sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes
les langues connues, et qui s'échappaient de sa large bouche avec une
facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement
défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme
voulait qu'on laissât Marcof libre dans sa douleur.
Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit
un meuble et il en tira une petite clé d'abord, puis une plus grande,
et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il
passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage,
et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le
tout sous son bras et monta sur le pont.
Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans
prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement
Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement
sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La
lune ne s'était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la
terre.
Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route,
longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant à la
montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui.
--C'est toi, Keinec? demanda-t-il.
--Oui, répondit le jeune homme.
--Viens!
Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrêta
devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira
la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte.
--Suis-moi, dit-il à Keinec.
Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les
aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des
taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal.
Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre,
il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses
gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffée de cet air
frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au
visage.
Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et
avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc
les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur.
--Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à voix basse.
--Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin.
Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une
longue galerie voûtée, il se trouva en face d'une porte en fer, percée
d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer à
l'intérieur.
Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait
apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus
grande des deux clés qu'il avait apportées et l'introduisit dans la
serrure.
Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui
s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité
profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un
mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne
parurent ressentir aucune émotion.
--Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis
qu'il battait le briquet.
--La voici, répondit Keinec.
La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés
symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le
dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente;
des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle
étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se
dirigea vers celui qui le précédait. C'était la tombe du père du marquis
de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis
se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement
placée la première en entrant dans le caveau.
--C'est là qu'il repose! murmura-t-il.
Et, prenant une résolution:
--Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...
--Que veux-tu donc faire, Marcof?
--Enlever cette pierre, d'abord.
--Et ensuite?
--Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis,
et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure!...
--Une profanation, Marcof!...
--Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le
faire!...
--Marcof!...
--Ne veux-tu pas me prêter ton aide?
--Mais, songe donc...
--Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds oui ou non. Pars
ou reste!
--Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; je t'ai promis de
t'aider et je t'aiderai.
--Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l'oeuvre sans plus
tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le répète encore, que ta
conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais.
--Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi!