Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante vinssent teinter
l'horizon de nuances orangées, les cloches des églises environnantes
firent entendre leur glas sinistre. Presque partout les paysans étaient
demeurés en prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des
cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes filles
préparaient les vêtements noirs et bleus, qui sont les couleurs du deuil
en Bretagne. Mais, nulle part la douleur n'était aussi profonde qu'à
Fouesnan.
Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la maison d'Yvon.
Tandis que les femmes priaient dans une salle voisine, les hommes
causaient à voix basse, se racontaient mutuellement les nombreux traits
de bienfaisance qui avaient honoré la vie du défunt.
--Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis pas né sur ses
terres, et pourtant je l'aimais comme s'il eût été mon seigneur.
--Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le vieil Yvon en
passant la main sur ses yeux; c'est une vraie calamité pour le pays.
--Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan, car, enfin, qui
sait entre quelles mains vont passer les domaines? A qui aurons-nous
affaire? Peut-être à quelque beau muguet de la France, qui nous enverra
son intendant pour nous appauvrir!
--Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité ordinaire,
était demeuré bouche close depuis le commencement de la conversation;
Seigneur Dieu! je n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre
heures qu'il était là, sur la place, au milieu de nous!
--C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix.
--Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de surnaturel?
--Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?
--Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière fois que je
suis monté au château, j'ai rencontré trois pies sur la route!
--Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur!
--Et puis après? demanda un paysan.
--Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand j'étais à Brest, vous
savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Dieu veuille avoir son âme!
est mort comme notre digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le
temps de se confesser.
--Oui, oui; continuez, tailleur.
--Savez-vous ce qu'on disait?
--Non.
--Qu'est-ce qu'on disait?
Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient avec
avidité les paroles qui allaient sortir de ses lèvres.
--Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été empoisonné!
--Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur.
--Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur le marquis
de Loc-Ronan ressemble beaucoup à celle de M. le baron.
Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une semblable
conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un profond silence fut la
réponse qu'obtint tout d'abord le tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi
que les autres, reprit après quelques minutes:
--Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis un crime sur la
personne de M. le marquis?
--Je dis que ça y ressemble.
--Et qui accusez-vous?
Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit:
--Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder autour du château.
--Eh bien?
--Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui se passe en France?
Après cela, continua-t-il avec un peu de dédain, dans ces campagnes
reculées, on n'apprend jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent
dans les villes, je suis au courant des événements...
--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.
--Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.
--Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une réprobation
évidente.
--Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent, une révolution.
Ils veulent contraindre le roi à signer des édits; et comme les
gentilshommes soutiennent le roi, ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce
qu'il y aurait d'étonnant à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre
marquis, car chacun sait qu'il aimait son roi.
--C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.
--On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des soldats bleus qui
brûlaient les fermes et massacraient les gars!
--Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent
venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons.
--Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons contre les
égorgeurs!
--Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le
tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, nous le vengerons,
n'est-ce pas?
--Oui, nous tuerons les bleus!
Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement à
la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort
adroitement, à propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on
pouvait sans peine exploiter au profit des idées naissantes de guerre
civile qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la
Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier qui
ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolution, avait eu
l'habileté de se mettre en communication avec tout ce qui possédait une
influence grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. Pour
nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait les esprits.» Au reste,
n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'année 1791, et que le
moment était proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer
l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces
dispositions de la population bretonne et de la population vendéenne.
Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gallois
et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le
département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation
qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport à l'Assemblée
constituante.
«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, disaient-ils
dans ce rapport, a été pour le département de la Vendée la première
cause de ces troubles. La division des prêtres en assermentés et
non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des
paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour
des femmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur père.
Les municipalités sont désorganisées. Une grande partie des citoyens
ont renoncé au service de la garde nationale. Il est à craindre que
les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les
perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt une persécution
qu'un châtiment infligé par la loi.»
Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait envoyé des troupes
en Vendée. Donc la Vendée s'agitait déjà, ou du moins la partie du pays
où se passent les faits de ce récit, était encore à peu près calme,
seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les
esprits.
La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au
secours des agents royalistes.
La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie
lugubre des cloches. Tous se mirent en prières, et, oubliant les orages
politiques pour la calamité présente, ils se disposèrent à gagner le
château. Seulement, avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas
quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On
fit silence et on l'écouta.
--Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage de ma fille et
la fête de la Soule. Dans un pareil moment, tout ce qui ressemblerait à
une réjouissance publique serait peu convenable. Nous venons de décider,
vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient remises à
huit jours.
Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la population du
village se réunissant sur la grande place, aux premiers rayons du soleil
levant, se dirigea vers le château.
A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de train sur la route
de Quimper, prenaient la même direction. Ces deux cavaliers étaient
le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Ils avaient appris la
fatale nouvelle quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire
leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient pâles, et
leurs traits contractés indiquaient les émotions qui les agitaient.
--Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le comte.
--Pas encore! répondait le chevalier.
--Oh! je n'ai guère d'espoir!
--J'en ai deux, moi.
--Lesquels?
--Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, ensuite, que
le marquis ait eu recours à quelque subterfuge pour essayer de nous
tromper.
--Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a affaire? Le
médecin est-il parti?
--Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à cheval... Il doit
être arrivé depuis près d'une heure.
--Bien.
--Il nous faudra voir le cadavre.
--Oh! nous le verrons!
--Et si l'on s'opposait à notre examen?
--Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... et s'il y
a fourberie...
--S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous constaterons le
fait, en silence! Ce sera une arme de plus entre nos mains, et une arme
terrible!...
Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La cour était
pleine de paysans et de domestiques. On prit les deux arrivants pour
d'anciens amis du marquis, et chacun s'empressa de leur faire place.
Le comte et le chevalier mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de
noir s'avança vers eux.
--Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous vu notre pauvre
marquis?
--Pas encore; je vous attendais.
--C'est bien! Suivez-nous.
Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent dans la salle
basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée les attendait sur le seuil.
--Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.
--Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte.
--Monseigneur est mort!
--Quand cela?
--Hier à midi et demi.
--Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière fois?
--Entrez dans la chapelle, messieurs.
Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée du lieu sacré et
se retira.
--Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage rien de bon,
murmura le comte. Est-ce que ce damné marquis serait mort et bien mort!
--Entrons toujours! répondit le chevalier.
Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et des nombreux
assistants, les deux aventuriers, car désormais nous devons leur donner
ce titre qui, le lecteur l'a deviné sans doute, leur convient de tout
point, les deux aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie
larmoyante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris et des
pleurs mal essuyés attestant une douleur vive et profonde.
--Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes, mais au
fond sur le même thème, jamais ils n'auraient pu songer, en quittant
quelques jours auparavant leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le
serraient dans leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des
soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus.
Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables, il
fallait que leur coeur fût gangrené tout entier et dénué de l'ombre
même d'un sentiment de décence pour qu'ils osassent jouer une si infâme
comédie en présence d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent
l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu encore se
résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur qui les frappait,
et qu'ils avaient amené un médecin pour s'assurer que l'espoir d'une
léthargie ou de toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était
anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une telle perfection
que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres et les témoins de cette
douleur bruyante ne purent s'empêcher de compatir à cette désolation
sans borne.
Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer les consolations
de la parole. On tenta de les arracher à ce spectacle qui semblait
déchirer leur coeur. Soins inutiles!... Instances vaines! Ils
persistèrent dans leur désir de rester présents, et ils déclarèrent
formellement ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien
qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté que le
malheur était irréparable et que la science devenait impuissante. Force
fut donc de leur laisser tromper leur douleur pour quelques instants,
en leur permettant de satisfaire un désir si légitime et si ardemment
exprimé. Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un signe du comte,
gravit les marches du catafalque.
Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs, car il
procéda minutieusement à l'examen du corps. Après dix minutes d'une
attention scrupuleuse, il secoua la tête, laissa retomber dans la
bière la main inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au
chevalier:
--La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Pour faire
revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus que le pouvoir des
hommes, il faudrait un miracle de Dieu. Le marquis est bien mort!