LE DERNIER DES LOC-RONAN.

Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place de Fouesnan, il

était remonté à cheval, et, toujours suivi de Jocelyn et de ses deux

autres domestiques, il avait repris ainsi le chemin du château. Près

de trois lieues séparaient l'habitation seigneuriale du petit village.

Pendant la première moitié de la route, le marquis avait chevauché sans

prononcer un mot. Il semblait plus triste qu'à l'ordinaire, et sa grande

taille se voûtait sous le poids d'une fatigue physique ou d'une pensée

incessante de l'esprit. Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta

son cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis était

d'une pâleur extrême.

--Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.

--Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. J'ai la gorge en feu;

je voudrais boire.

--La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant rapidement.

Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de terre rempli d'eau

fraîche. Le marquis n'était plus pâle, il était devenu livide, et ses

joues se tachetaient de larges plaques rouges. Jocelyn le regardait avec

effroi. Le gentilhomme porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.

--Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le petit cortége

avança silencieux pendant quelques minutes. Puis le marquis chancela sur

sa selle et s'arrêta de nouveau.

--Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et affligé.

--Un étourdissement, répondit le marquis.

--Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura le vieux serviteur à

voix basse.

--Jocelyn! appela de nouveau le marquis.

--Monseigneur?

--Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque j'allai

visiter le baron de Pont-Louis?

--Oui, monseigneur.

--Il se mourait à cette époque.

--Cela est vrai.

--Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse qu'il avait

absorbée. Bref, il était empoisonné.

--Du moins on le disait, monseigneur.

--Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.

Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit:

--Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que ce sont les mêmes

que je ressens aujourd'hui.

--Oh! mon bon maître, ne dites pas cela!

--Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...

--Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce que vous avez

fait? murmura Jocelyn à voix basse.

--Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le crois encore.

Seulement je ne pensais pas tant souffrir!

--Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?

--Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable damné! J'ai encore soif.

--Nous sommes près du château.

--Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un nuage épais descend

sur mes yeux, qu'un cercle de fer rougi étreint mes tempes.

--N'auriez-vous pas la force d'arriver?

--Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Reste là, à mes

côtés, ne me quitte plus.

--Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un ordre à

Dominique.

Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite, lui commanda

de courir au château, de faire atteler le carrosse et de venir en toute

hâte au devant du marquis.

--Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant du geste le

domestique qui rassemblait déjà les rênes de son cheval. Galopons

plutôt, galopons!...

Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre de sa monture

qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança suivi de ses domestiques.

Jocelyn se tenait botte à botte avec lui, ne le quittant pas des yeux.

Il parcourut, en fournissant ainsi une course furieuse, la presque

totalité de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner son

habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire pour sa tenue

élégante et la manière gracieuse dont il conduisait son cheval; lui qui

passait à juste titre pour le meilleur écuyer de la province, il ne se

maintenait plus que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége,

il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui conduisait

au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse était grande et ses

douleurs aiguës, il fut même obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes

et de saisir à deux mains la crinière de son cheval.

Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arrivant dans la

cour, la force lui manqua complètement, il s'évanouit. Jocelyn n'eut que

le temps de se précipiter pour le soutenir. Aidé des autres domestiques,

il transporta le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à coucher

et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, le gentilhomme

ouvrit les yeux.

--Eh bien? murmura Jocelyn.

--Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.

--Du courage, monseigneur.

Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant son vieux

serviteur avec des yeux hagards:

--Si nous nous étions trompés! dit-il.

--Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn dont la terreur

bouleversa soudain les traits expressifs.

--Peut-être serait-ce un bien!

--Oh! mon bon maître! ne dites pas cela!

Jocelyn s'arrachait les cheveux.

--N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le sens! Envoie

chercher un prêtre...

--Monseigneur!

--Je le veux, Jocelyn.

Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval chercher le

recteur de Fouesnan.

--Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn après le départ

du valet.

--Non!

--Vous souffrez autant?

--Plus encore!

--Que faire, mon Dieu?

--Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe!

Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit les fenêtres.

--Jocelyn! appela le malade.

Le serviteur revint vivement auprès du lit.

--Tu te souviens de mes ordres?

--Oui, monseigneur.

--Tu les exécuteras?

--De point en point; je vous le jure sur le salut de mon âme.

--Donne-moi ta main; je ne vois plus.

La respiration du marquis, devenue courte et précipitée, se changeait

rapidement en un râle d'agonisant. Ses traits se décomposaient à vue

d'oeil. Ses doigts, crispés et déjà froids, tordaient les draps et

brisaient leurs ongles sur les boiseries.

Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, ivre de douleur,

courait follement par la chambre. Il pleurait, il priait, il maudissait.

Cependant un moment de calme parut apporter quelque soulagement au

malade.

--A boire! dit-il pour la troisième fois.

Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant.

--J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il en s'adressant à son

maître.

--Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le voir; Jocelyn, je le

défends!

--Mais, monseigneur.

--Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux! Oh! un prêtre! un

prêtre!

--Le recteur de Fouesnan va venir.

--Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! Ah! Seigneur

Dieu! que je souffre, que je...

Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, plus forte que la

première, venait de s'emparer de lui. Jocelyn essaya de lui glisser un

peu du breuvage dans la gorge en desserrant les dents à l'aide d'une

lame de couteau. Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge

aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis balbutia

quelques mots:

--Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il d'une façon

inintelligible.

Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à la muraille, en

face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la toile et s'approcha. Puis il

souleva le tableau dans ses deux mains, et, le plaçant en lumière, il le

présenta à son maître.

Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever à demi. Il

contempla le portrait pendant quelques secondes.

Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta la main à sa

poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses

lèvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras,

il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura

immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita vers le

malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras

avaient la rigidité de la mort.

Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste

de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés

et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait

plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace

demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.

Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un

cri suprême et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques

accoururent. Ils relevèrent Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils

entourèrent le lit de leur maître.

--Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix basse.

--Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez la bannière noire.

Telle est sa volonté suprême.

A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de larmes et de sanglots

retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des

domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur

maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir

était véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût

faire pour l'entraîner, il s'obstina à vouloir garder le cadavre du

marquis, sans s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.

Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le recteur de

Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée dans le château. Le

vénérable prêtre s'approcha du lit. Après avoir reconnu que tous secours

corporels et spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita

les prières des morts.

Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidité

foudroyante. Quelques heures à peine après que la bannière de deuil,

arborée sur le château, eut annoncé la mort du dernier des Loc-Ronan,

toute la campagne environnante était instruite de cette mort, et, le

soir même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas

assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondément.

Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la désolation

ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après la mort de son maître, le vieux

Jocelyn avait fait faire tous les préparatifs nécessaires pour la

célébration d'un service somptueux.

En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une

transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux brillaient d'un

éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps

paraissait en proie à des secousses galvaniques. A chaque instant il

pénétrait dans la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en

éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, agenouillé au

pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos de l'âme du défunt.

Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en

attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs

de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres lueurs d'espérance

folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des éclairs

fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prières

à celles du prêtre, il s'inclinait sur la main glacée du marquis et

la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se

relevait, il paraissait plus calme.

Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, auxquels les

paysans prêtaient le secours de leurs bras, élevaient une estrade dans

la chapelle du château. Aux quatre coins de cette estrade, on plaçait

quatre brûle-parfums d'argent massif. On tendait les murailles avec

des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées d'un crêpe funèbre, y

étaient appendues de distance en distance, et ajoutaient à la tristesse

de l'ensemble. Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes

chandeliers d'église.

A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. Alors on plaça

le corps du marquis, vêtu de ses plus riches habits et décoré des ordres

du roi, dans une bière tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne

voulurent céder à personne l'honneur de porter le corps de leur maître.

Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier de marbre du

château. Les clergés des villages voisins étaient accourus accompagnés

des populations entières. Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes

éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement celui

qui était moins leur maître que leur bienfaiteur et leur ami.

Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus triste encore que

ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres vieillards accompagnaient les

recteurs et les vicaires précédés du bon prêtre de Fouesnan.

On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent dans la

chapelle pour veiller le corps. Puis la foule s'écoula tristement. Tous

devaient revenir le lendemain, car le lendemain était le jour fixé pour

la cérémonie funèbre.

Marcof le Malouin · 第 27 / 94 题