La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre
encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à
autre d'apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de
quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points
de la campagne, formaient une illumination pittoresque.
En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent dans un
sentier encaissé et bordé d'un rideau d'ajoncs entremêlés de chênes
séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il
devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis
par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de Penmarckh, et
auxquels il conduisait.
Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets,
négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, un homme,
traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin
creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son
pen-bas à la main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois.
En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le
sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec
des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta
l'oreille d'abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit
les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du
chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux amoureux.
Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots à la main, il courut
parallèlement au sentier jusqu'à un endroit où celui-ci décrivait un
coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient
un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait,
il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le
canon de sa carabine, il attendit:
Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avançaient dans
le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus
distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil féerique
d'une splendide illumination.
--Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous;
elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l'orage pour que nous
puissions achever la route sans danger.
--La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire
présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine pour son autel, répondit
la jeune fille.
--Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage.
--Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter!
--C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons
le coude du sentier, et de l'autre côté, la chaussée est meilleure.
Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit où Keinec se
tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son
épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec
était prêt à faire feu.
Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise
allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait
guère à lui faire hâter sa marche.
De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que
déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec
voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa
sur ses yeux. Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une
réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes
gens étaient passés, et c'était maintenant Yvonne qu'il allait frapper
la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main
tremblante releva son arme inutile.
--Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.
Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise
pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens
continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près
d'eux, menaçante, presque inévitable.
Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta
contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il
sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place,
sans qu'il lui fût possible de faire un pas en avant.
--Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les
tuer?
--Ian Carfor! s'écria Keinec.
--Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est
pas encore la femme de Jahoua!...
--Elle le sera dans sept jours!
--En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! Crois-tu qu'il ne
puisse en sept jours délier un mariage?
--Que dis-tu, Carfor?
--Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...
--A quelle heure?
--A minuit.
--Où cela?
--A la baie des Trépassés.
--J'y serai.
--Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes
balles et ta poudre.
--Ensuite?
--J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.
Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles
aboutissait le chemin creux.
Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment où il disparut
dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement perdu de vue, il désarma
sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du
chemin et il se laissa glisser le long du talus.
Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à
voix basse:
--Il faut que je la revoie encore!
En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population
tout entière dansait joyeusement autour d'un immense brasier.
V