Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une
arme à sa convenance. Le jeune homme prit une carabine à canon d'acier
fondu, courte, légère, et admirablement proportionnée.
--Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre
de nouvelles. Décroche cette poire à poudre placée à la tête de
mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens
religieusement ma parole?
--C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.
--Ne veux-tu donc pas de mon amitié?
--Est-elle franche?
--Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?
--Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne
demande pas mieux...
--Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, et que j'estime
comme il convient ton courage et ton brave coeur! C'est pour cela,
vois-tu, mon gars, c'est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas
faire!...
--Et que vais-je donc faire?
--Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.
--Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais eu qu'à
rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient noyés sous les
vagues.
--Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait
frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de leur agonie; tu
n'aurais pas répandu toi-même ce sang dont ta haine est avide et dont
ton amour est jaloux!.....
--Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.
--Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je raison?...
--C'est possible!
--Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre, maintenant qu'ils
n'ont plus rien à craindre de la tempête, tu vois bien que c'est toi qui
les tueras!
--Que t'importe.
--J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!...
--C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne meure; il le faut!...
Elle a trahi ses serments! elle est parjure! elle sera punie! répliqua
Keinec d'une voix sombre et résolue.
Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant
brusquement à son interlocuteur:
--Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne comme ma fille. Si tu
dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m'entends? Si,
au contraire, tu pardonnes, eh bien! ta place est marquée dans cette
cabine, et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la
prendre.
--Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne
m'empêches-tu pas d'accomplir mon projet?
--Parce qu'il faudrait te tuer toi-même?
--Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai plus.
Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune homme avait
prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes.
--Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que
c'est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli
périr sur les côtes, que ton pauvre père est mort? Toi-même ne viens-tu
pas de te dévouer pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je
donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir sans
fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller à
terre!
Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs
reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s'arrachant
pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque
mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et
s'élança au dehors en emportant sa carabine.
--Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de poing une petite
table qui se trouvait à sa portée.
Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s'élança
sur le pont de son navire. Keinec n'y était plus. Quelques marins,
étendus çà et là, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs
fatigues de la soirée.
La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis au lougre de
venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une planche, posée d'un côté sur
le rocher et de l'autre sur le bastingage de l'arrière, établissait la
communication entre _le Jean-Louis_ et la terre ferme. Marcof se dirigea
de ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant,
un homme s'avança venant de l'extrémité opposée. Le marin se recula et
livra passage.
--Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu.--Vous avez
à me parler?
--De la part de monseigneur.
--Est-ce qu'il désire me voir?
--Cette nuit même.
--Il a donc appris mon arrivée?
--Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh pendant l'orage, et
avait ordre de revenir au château dès l'entrée du _Jean-Louis_ dans la
crique.--Vous viendrez n'est-ce pas?
--Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront
éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.
Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. Marcof
réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de
pistolets dans sa large ceinture, il descendit à terre et s'enfonça dans
un étroit sentier qui longeait le pied des falaises.
* * * * *
Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs
pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son
bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune
fille vers l'intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas
environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.
--Yvonne! fit-il d'une voix lente.
--Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands
yeux expressifs tout chargés de langueur.
--Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de
mer vous ont mouillée; avez-vous froid?
--Non, Jahoua, mais je me sens faible.
--Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment?
--Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons plus vite, au
contraire.
Un court silence régna de nouveau.
--Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse.
Est-ce que vous ne m'aimez plus?
--Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un
adorable accent de sincérité.
--La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...
--Oh! oui.
--Vous avez eu peur, peut-être?
--Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.
--Craignez-vous donc Keinec?
--Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; bien au
contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux d'un frère;
mais, depuis qu'il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis,
Jahoua, je ne m'explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait
trembler.
--N'y pensez pas!
--Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le coeur!
--Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement
regardés, lui!
--Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis que moi, j'ai repris
la parole que je lui avais donnée...
--Puisque vous ne l'aimiez pas.
--Mais il m'aime, lui!
--Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble!...
--Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune fille.
--Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous
occupez plus de Keinec, par grâce! Songez plutôt à votre père, que la
tempête aura si fort tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant
saine et sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez!
voici ma jument grise qui nous attend...
Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d'une
sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait
les rênes d'une belle bête des Pointes de la Coquille, achetée à la
dernière foire de la Martyre.
Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-même s'élança sur
le cheval, et, contraignant l'animal à s'approcher de la pierre, il prit
Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille
de son fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils
se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu'habitait le père
d'Yvonne.