LA BAIE DES TRÉPASSÉS.

De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre l'aspect le

plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, est sans contredit la

_Torche de la tête du cheval_, en breton Penmarckh. Là, rien ne manque

pour frapper d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque

fantastique, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu'on

croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition prétend qu'à

cette place s'élevait jadis une cité vaste et florissante submergée en

une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste

pas même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns sur les

autres par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d'autre

verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des

brisants, un promontoire étroit, vacillant sans cesse sous les coups

de mer et formé lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans

l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant; voilà quel

est l'aspect de Penmarckh, même par un temps calme et par une mer

tranquille.

Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les côtes, lorsque

le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate, il est impossible à

l'imagination de rêver un spectacle plus grandiose, plus émouvant, plus

terrible, que ne l'offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On

dirait alors que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux et

celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l'issue

doit être l'anéantissement des deux adversaires. L'Océan, furieux,

bondit écumant hors de son lit, et vient saisir corps à corps ces

falaises hérissées qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si

haut qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des terres,

et que les habitants de Quimper même frémissent à ce bruit redoutable.

La langue humaine n'offre pas d'expressions capables de dépeindre ce

bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend

de près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire comme un

gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de tous côtés dans

la mer, obstruent le passage et s'élèvent comme une première et

insuffisante barrière contre la fureur du flot qui les heurte et les

ébranle.

En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en suivant

la falaise dans la direction d'Audierne, après avoir doublé à demi la

pointe de Penmarckh, on découvre une crique étroite offrant un fond

suffisant aux navires d'un médiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge

momentané de quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte.

Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels dangers au

navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer d'autres marins que

ceux qui sont originaires du pays.

Néanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est en passant

entre ces écueils perfides, par une nuit sombre et par un vent de

tempête, que _le Jean-Louis_ doit gagner ce douteux port de salut.

Le lougre avançait avec la rapidité d'une flèche lancée par une main

vigoureuse. Marcof, toujours attaché à Yvonne, tenait la barre du

gouvernail.

--Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant l'horizon; tous ces

gars de Penmarckh sont donc devenus idiots! Pas un feu sur les côtes!

--Un feu à l'arrière! cria le mousse toujours amarré au sommet du mât,

et semblant répondre ainsi à l'exclamation du marin.

--Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doublé la baie, j'en suis

sûr!

--Un feu à l'avant! dit Bervic.

--Un feu par la hanche de tribord! s'écria un autre matelot.

--Un feu par le bossoir de bâbord! ajouta un troisième.

--Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur. Tous les

diables de l'enfer ont-ils donc allumé des feux sur les falaises!

On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume épaisse, des

clartés rougeâtres dont la quantité augmentait à chaque instant, et qui

semblaient autant de météores allumés par la tempête.

--Que Satan nous vienne en aide; murmura le marin.

--Ne blasphémez pas, Marcof! s'écria vivement Yvonne. La tourmente nous

a fait oublier que c'était aujourd'hui le jour de la Saint-Jean. Ce que

nous voyons, ce sont les feux de joie.

--Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les récifs que la

baie.

--Marcof! entendez-vous? fit tout à coup Jahoua.

--Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements du ressac?

--Quoi? écoutez!

--Ciel! murmura Yvonne après avoir prêté l'oreille, ce sont les âmes de

la _baie des Trépassés_ qui demandent des prières!...

Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouveau se mêlant à

l'assourdissant tapage de la tempête déchaînée, car il porta vivement

un sifflet d'argent à ses lèvres et il en tira un son aigu. Bervic

accourut. Le patron délia la corde qui l'attachait à Yvonne, et

remettant la barre du gouvernail entre les mains du matelot:

--Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à bâbord, et toi,

ma fille, continua-t-il en se retournant vers Yvonne, demeure au pied du

mât. Sur ton salut, ne bouge pas!... Que je te retrouve là au moment du

danger! Seulement, appelle le ciel à notre aide! Sans lui, nous sommes

perdus!

La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix d'or qu'elle

portait à son cou, elle la baisa pieusement et commença une ardente

prière. Jahoua, agenouillé à côté d'elle, joignit ses prières aux

siennes.

Marcof s'était élancé dans la mâture. A cheval sur une vergue, balancé

au-dessus de l'abîme, il tira de sa poche une petite lunette de nuit

et interrogea de nouveau l'horizon. Malgré le puissant secours de cette

lunette, il fallait l'oeil profond et exercé du marin, cet oeil habitué

à percer la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer autre chose

que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages, paraissant plus

sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle l'approche de la terre.

--Ces feux nous perdront! murmura Marcof. _Le Jean-Louis_ a doublé

Penmarckh, et il court sur la baie des Trépassés.

Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour jeter

l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs, était une petite anse

abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les

navires imprudents qui s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le

théâtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres

sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était trop

pleinement justifiée. La légende, et qui dit _légende_ en Bretagne, dit

article de foi, la légende racontait que lorsque la nuit était orageuse,

lorsque la vague déferlait rudement sur la côte, on entendait des

clameurs s'élever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs

étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, de prières

et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement repoussées

du paradis, et erraient désolées sur cette partie des côtes de la

Cornouaille. Un navire eût mieux aimé courir à une perte certaine sur

les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de

désolation.

En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir

un mouvement de colère et de désespoir. A peine eut-il reconnu les côtes

que, s'abandonnant à un cordage, il se laissa glisser du haut de la

mâture.

--Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant comme une avalanche

sur le pont, et en reprenant son poste à la barre. Pare à virer! Hardi,

les gars! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua!

tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à mes hommes.

La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous le vent. Une

rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le

travers opposé, au moment de son abattée, pouvait le faire engager. Or,

un navire engagé, c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne

gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des flots, qui

le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur opposer la moindre

résistance.

_Le Jean-Louis_, néanmoins, grâce à l'habileté de son patron et à

l'agilité de son équipage, sortit victorieux de cette dangereuse

entreprise. Le péril n'avait fait que changer de nature, sans diminuer

en rien d'imminence et d'intensité. Il ne s'agissait pas de tenir contre

le vent debout et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il

fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre peu

à peu la haute mer. Malheureusement, la marée, la tempête et le vent du

sud se réunissaient pour pousser le lougre à la côte. En virant de bord,

il s'était bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait

de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche, le plus avancé

des brisants, se détachait comme un point noir et sinistre sur les

vagues.

Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles.

_Le Jean-Louis_ gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient été hissés

à ses mâts et à ses hautes vergues.

Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place auprès d'elle.

L'équipage, morne et silencieux, s'attendait à chaque instant à voir le

petit bâtiment se briser sur quelque rocher sous-marin.

--Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic.

Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint près du

patron.

--Eh bien?

--Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vieux Breton avec

cette résignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en

face de la mort sans moyen de l'éviter.

--A combien sommes-nous de la Torche?

--A trente brasses environ.

--Alors nous avons dix minutes! murmura froidement Marcof. Tu entends,

Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en breton; le bon Dieu n'entend

peut-être plus le français!...

Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule mugissait.

La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant la

miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots s'agenouillèrent.

--Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauvage et poétique

dialecte de la Cornouaille; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker

brus[1]!

[Note 1: «Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre

mer si grande.»]

--Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant.

--Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic.

Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pour contempler

celui, plus terrible encore, qu'affrontait une frêle barque sur ces

flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournèrent vers la

direction indiquée.

Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt lancée au

sommet des vagues, tantôt glissant rapidement dans les profondeurs de

l'abîme, une chaloupe s'avançait vers le lougre, et le lougre, par suite

de son mouvement rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul

homme était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait

vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et une hardiesse

véritablement féeriques.

--Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à l'oreille de Marcof.

--Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre s'il veut venir à

bord, répondit le marin, car, à coup sûr, c'est un vrai matelot!

En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la falaise, revenait

en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette

vague, puis, disparaissant sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une

force irrésistible contre les parois du lougre.

Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être broyée

entre la vague et le bordage. Les débris, lancés au loin, avaient déjà

disparu.

--Un homme à la mer! répétèrent les matelots.

Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui retenait la

bouée de sauvetage, un homme cramponné à un grelin extérieur escaladait

le bastingage et s'élançait sur le pont.

--Keinec! s'écrièrent les marins.

--Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie.

--Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en

cachant son doux visage dans ses petites mains.

Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête et s'appuyant sur

son pen-bas, il lança un regard de défi au nouveau venu. Celui-ci, jeune

et vigoureux, ruisselant d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser

tomber un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et

il lui tendit la main.

--J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement; tu étais en

péril, je suis venu.

--Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit Marcof. Tu connais

la côte. Prends la barre, gouverne et commande!

--Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura Keinec. Une fois à

terre, jure-moi, si j'ai fait entrer _le Jean-Louis_ dans la crique,

jure-moi de m'accorder ce que je te demanderai.

--Ce n'est rien contre le salut de mon âme?

--Non.

--Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te l'accorderai.

Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité sans bornes

et une sûreté de coup d'oeil infaillible, il fit courir une nouvelle

bordée au bâtiment, et il s'avança droit vers la passe de Penmarckh.

Malgré la violence du vent, malgré les vagues, _le Jean-Louis_, gouverné

par une main ferme et audacieuse, s'engagea dans un véritable dédale de

récifs et de brisants. Peu à peu on put distinguer les hautes falaises

derrière lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges

taches noires et livides.

Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire et sur la

grève, fut à même de lancer à bord un cordage que l'on amarra solidement

au cabestan. _Le Jean-Louis_ était sauvé!

Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole depuis le peu de

mots qu'il avait échangés avec Marcof. Soit hasard, soit intention

arrêtée, il n'avait pas une seule fois non plus laissé tomber ses

regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le

bastingage, semblait absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui,

serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.

Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre vers la terre,

Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant vers lui:

--Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre les deux

sourcils? demanda-t-il à voix basse.

--Non! répondit Marcof.

--Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon chrétien, il ne se

passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n'ait répandu du sang!

--Pauvre Yvonne! murmura Marcof.

Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua, saisissant

Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança à terre d'un seul bond.

Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement:

ses traits se décomposèrent, et il porta vivement la main à sa ceinture,

de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-être allait-il

s'élancer, lorsque la main puissante de Marcof s'appesantit sur son

épaule. Keinec tressaillit.

--C'est toi! fit-il d'une voix sombre.

--Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes paroles; si je ne

me trompe, nous avons à causer...

Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent dans

l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, Marcof entra le

premier. Keinec le suivit.

--Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? demanda Marcof en

s'asseyant.

Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse placée contre une

des parois de la cabine.

--C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines?

demanda-t-il brusquement.

--Oui.

--Ne m'as-tu pas promis de me donner la première chose que je te

demanderais après avoir sauvé _le Jean-Louis_?

--Sans doute. Que veux-tu?

--Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.

--Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes;

mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire

un malheur!...

Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la

caisse.

Marcof le Malouin · 第 7 / 94 题