CONVERSATION AVEC UN ARBRE

Les paysages du Berkshire valent surtout par des arbres un peu

centenaires, arbres forés, tragiques, dans le tronc desquels de très

vieilles hamadryades achèvent de se dessécher. Ces derniers jours, elles

m’ont raconté, à voix basse, de singulières légendes, tandis qu’à

l’horizon des ramures le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.

Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou trois livres d’essence

analogue, bien que fort différents par leur premier aspect, et, couché

dans l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du doigt et de l’œil,

certains passages pour me trouver soudainement transporté dans quelque

région où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on découvrirait sans

peine de quoi bâtir un article critique, mais, comme j’admirais la

décoration tortueuse de toutes ces branches qui me servaient d’abri, la

divinité de l’arbre, écartant sa robe de mousse et d’écorce, me laissa

voir son vieux visage encore harmonieux qui semblait vraiment être la

figure de la Longévité.--Sous le regard des prunelles vert de rêve qui

me souriaient, je baissai les yeux avec modestie, car il est toujours

troublant d’être considéré par une déesse.--Soudain, remuant faiblement

ses lèvres d’ombre qui paraissaient souffler la poussière des temps,

elle dit:

«Que pourrai-je te conter aujourd’hui? Te dirai-je quelque belle

histoire sylvestre du siècle où j’étais petite fille, où la main d’un

soldat de Rome fit plier mes jeunes rameaux? Te dirai-je mes secrets et

comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule noire couvé sous une

conjonction heureuse de la lune et d’Aldébaran, la mandragore

californienne? Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la

belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu tiens sous ton bras et

que tu tâchais de parcourir d’un air fatigué?

--Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu m’aides à faire mon article.

De ta voix chaude et légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité.

Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de ce désir.

--Comment! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire donc pas

l’indulgence? peut-on user de sévérité quand le ciel sourit? Tout au

plus aurais-je compris que tu ne pouvais critiquer par besoin de

créer... et... vraiment... sous ce bel azur, ne sens-tu pas une ode

naître en ton esprit... une ode où, par exemple, tu ferais ma louange?

--Oh! pas du tout! répondis-je, et, d’ailleurs, tu n’y entends rien!

L’été venu, un mortel, qui exerce le beau métier des lettres et n’a rien

pu faire qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers au repos

des champs pour achever cette œuvre curieuse dont il a tant parlé devant

les tables des brasseries, mais il est rare que sa retraite soit

fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à rassembler ses

rêves loin du monde familier que lui faisaient les réverbères, les

automobiles et les marchands de journaux du soir. Ah! pour m’inciter au

travail, qui me rendra ce doux cri: «La Presse! deuxième édition!

importantes nouvelles!» au lieu du vagissement de la brise entre tes

doigts!

--Comparer!... dit l’hamadryade stupéfaite... comparer les bruits

vulgaires de la rue à mes divins murmures?

--Je ne compare pas! j’estime et je préfère. Vois-tu, ma bonne! la

campagne est indiscrète et veut constamment se mêler à celui qui

l’accoste sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, celle où

l’on fane, fauche, moissonne, et non ces lieux où les lacs, les sources,

les cascades et autres jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et

sénats de rhumatisants.--Voici un jeune homme qui a quitté Paris pour

laisser pousser sa barbe et fleurir son talent; assis dans une ombre de

branches, non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent des vaches

paisibles et gonflées, il espère quelque bucolique savoureuse et rêve

mollement, comme l’on rêve dans les romans de Mme Sand. Loin des visites

importunes et des embarras de Paris, il voudrait décrire une idylle,

fixer les douces réponses que se font deux amants, vanter les mérites

d’un roman nouveau, quand une guêpe vient effrayer sa veine par un

bourdonnement guerrier. Alors il constate que son corps est devenu le

terrain de manœuvre de mille insectes, que des fourmis essayent une

route nouvelle au dos de son veston, et que, de cette plante grimpante

et fleurie qui pleure sur lui des larmes sucrées, sont descendues de

petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses jambes. Il se secoue

du mieux qu’il peut et tâche à retrouver le calme, mais c’est en vain.

Trop de poules caquettent autour de lui en cherchant dans l’herbe leur

ver quotidien; des moustiques offensent ses joues; un coq, satisfait et

victorieux, chante brusquement à ses oreilles; déjà une araignée se

suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ voisin, un ruminant

agite vers lui ses cornes comme pour engager une tauromachie.--Il fuit,

et c’est le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative que

de chercher une inspiration directe et de cultiver l’adjectif en plein

air! Rien ne vaut, pour travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée

ou que l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard doré d’une

lampe.

--Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles sensations que la

nature donne et qui forment le plus clair de votre littérature

descriptive?

--Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un paysage, si beau qu’il

soit, ne doit pas être rendu en mots par des procédés photographiques.

Il est inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. Là

n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point être confondu avec la

touche de peinture et je pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a

vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la nature à l’aide du

discours, avant de s’occuper des couleurs, il importe de fixer les

plans, et l’on ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en le

déformant. La mémoire artistique a ses façons de retenir. Elle résume.

Certes, il est utile de savoir regarder, mais il est indispensable de

laisser un classement se faire dans le butin de nos visions, et, plus

tard, nous remarquons avec stupeur qu’un paysage, décrit par nous, loin

du modèle, prend le relief et la vie que nous rêvions de lui donner à

l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides notes, si justes,

mais si mortes, que nous avions prises sur place.

--Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade à voix basse, et,

bien que vous me fassiez subir mille avatars singuliers, je finis

toujours par me reconnaître dans le portrait que tes frères ou toi vous

avez peint. Va! ne critique pas, ce soir! viens! viens dans mes

branches! Nous parlerons des eaux souterraines qui donnent la sève aux

arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans vos vers et dans mes

frondaisons, de l’étang bleu qui reflète aussi bien les rêves que les

nuées...

Chantons aussi la vieille terre!

Elle a du bon.

Sentiments · 第 31 / 36 题