On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de
l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé,
guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire
qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau
buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son
parfum.
Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la
fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des
caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées,
mettent en valeur le trait sobre et net,--d’autre part encore, à cause
d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence
savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les
fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des
œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions.
On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa
prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu:
l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont
poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.
Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par
dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une
façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un
rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une
accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons,
par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang)
qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique.--Lorsque
l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son
_Crépuscule des Dieux_, rien de plus agréable,--le souffle épique est un
vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les
moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa
férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet
entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à
rire.
Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un
prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un
comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant
de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art,
si nous ne voulons point considérer le roman _arriviste_, fleur
nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la
façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux
types de romanciers sur les tréteaux littéraires: le _routinier_ et
l’_éclaireur_.
On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa
banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la
décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la
cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de
_tentative littéraire_ des théories difficiles et d’obscurs
épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de
composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon; l’autre
n’a pas même ce mérite: plié sur la marqueterie de son style, ou perdu
dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et
distors, que l’idée faiblisse ou s’absente... il a placé un adjectif
imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce
certain arbre nommé «bouleau» dont il a beaucoup entendu parler.--Cela
lui suffit: mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est
heureux.
Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun: ils ignorent
l’humanité; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de
vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de
dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère
si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer; peu
lui importe; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes,
et l’autre, l’écrivain d’avant-garde «se divertissant moult tristement à
la mode de sa chapelle», mais craignant toujours d’être rattrapé par le
gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la
mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce,
parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu
vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent,
s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne
surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des
clameurs prostituées.
Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous
occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna,
goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse
mélancolie d’automne.
* * * * *
Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville,
d’une traite.--Voilà.--J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu
le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe
et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au
sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège
que ces œuvres dégagent.--Je lisais, je lisais, croyant que cela
durerait toujours... et, maintenant, c’est la fin.
J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui
se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres
souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup
à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans
idées préconçues et sans lexiques.
De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si
féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et
vision, passe, sourit, s’enfuit.
Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors! Là, dans le jardin où
sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui
sentent si bon... la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la
joie des couleurs...
Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de
l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce
frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin
siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que
ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées! Vous
étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et
l’avez embrassé avec une sorte de fureur.
Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs
humains, sifflement de la mort qui passe... ah! que l’on vous entend,
que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de
Gérard d’Houville!
Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous
émouvoir si vivement? N’allez pas chercher bien loin! C’est que l’on ne
sent en eux ni une manière, ni des manières.--Combien il faut estimer le
talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple! à ne pas
ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le
serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes!
Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort,
parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin
d’autre ornement que sa propre musique!
Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du _déjà vu_ dans
un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par
ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet
exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y
parvient; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui
donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le
roman philosophique! Je n’ai pas dit cela! Dieux qui me comprenez! je
n’ai pas dit cela!)
Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de
problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas
cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont
clairs, émouvants, tristes parfois, oh! affreusement tristes! Ce sont de
beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour
l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues
comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans
un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un
sujet simple; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un
chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La
Fontaine: dieu?... table?... cuvette?...
Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de
leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les
romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont
le dessin serait agréable au regard.--Reste la forme. C’est là qu’un
habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte
mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des
substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables
se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le
tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon
sommeiller.--Il est une habileté plus habile: c’est d’écrire avec
naturel. Travail malaisé! car il fut toujours moins difficile de
chercher longtemps que de trouver sans peine.--D’ailleurs, on ne peut
savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité,
l’harmonie et le bleu d’une source,--le naturel étant un don qui ne
s’acquiert pas.--On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.
On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un
peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier
ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du
discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la
vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux
que l’on appelait naguère les honnêtes gens; un jour, quand l’un de nous
sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé
sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au
point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu
travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves
par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier
tranquillement comme un bon ouvrier,--alors, mais alors seulement, se
produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir
asservi: ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain,
l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une
vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans
valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre
cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne: la durée.
Le naturel et l’éloquence du style,--c’est particulièrement dans les
descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les
romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes,
leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques
touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis,
par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur
sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus
précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un
peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise,
tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un
seul détail, mais celui-là juste.
Que voulez-vous de plus?--Il y aurait toute une analyse dans la manière
classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages,
nous parle de fleurs, de soleil et de parfums; peut-être
surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.
Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de
Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans
chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si
particulier.--Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre
Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour; soit que
nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit
montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser
d’amants; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine,
toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à
frémir,--et ce sentiment-là rappelle son Hellade.
Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres que l’on voit vivre
dans les œuvres de Gérard d’Houville obéissent à la volonté des choses.
Ces personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, et qui
parlent, et dont on comprend les entretiens, déterminent mieux qu’une
prière humaine. Un parfum, une harmonie de la nature, sont de meilleures
raisons d’agir qu’une menace ou une exhortation.
Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe ou une femme que dirigent
et que blessent les caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme
sont partout répandus, vraiment nous sommes touchés par des accents
religieux.--N’est-ce point une offrande votive que firent les deux
jeunes femmes de _l’Inconstante_ quand elles tressèrent des guirlandes
en l’honneur d’un beau jour? n’est-ce point une émotion de temple qui
les surprit lorsqu’elles s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce que
les saponaires et les clématites embaumaient?--Idées harmonieuses d’un
artiste qui sait regarder les fleurs, le ciel, le clair de lune, et
entendre leur mystérieux langage.
Ce sentiment panthéiste, cette forte observation de la nature, ce sens
poétique, se rencontrent à chaque page,--quoi d’étonnant à ce que ces
poèmes au souffle large, où les vers ne se détachent pas comme des
perles, même précieuses, mais forment, en belles strophes lyriques, un
collier parfait, quoi d’étonnant à ce que ces histoires si fortement
émouvantes, écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne sentent ni le
labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à ce que de telles œuvres propagent
ce ravissement un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent de
fraîches roses rouges, écloses au matin?