«De ma bouche bleuâtre,

Viens, je veux t'embrasser,

Et de mes bras d'albâtre

T'enlacer,

Te bercer,

Te presser!

Sous les eaux, de sa flamme

L'amour sait m'embraser.

Je veux, buvant ton âme,

D'un baiser

M'apaiser,

T'épuiser!...»

1841.

J'AI TOUT DONNÉ POUR RIEN

Or çà, la belle fille,

Ouvrez cette mantille,

C'est trop de cruauté;

Faites-nous cette joie

Que pleinement on voie

Toute votre beauté.

Apprenez-le, mignonne,

Quand le bon Dieu vous donne

Un corps aussi parfait,

C'est afin qu'on le sache,

Et c'est péché qu'on cache

Le présent qu'il a fait.

Aime-moi, je suis riche

Comme un joueur qui triche,

Comme un juif usurier:

On peut m'aimer sans honte,

La couronne de comte

Rayonne à mon cimier.

Je suis, comme doit faire

Tout fils de noble père,

Les usages anciens:

On m'encense à ma place,

Mon prêtre, avant la chasse,

Dit la messe à mes chiens.

J'ai de beaux équipages,

Des valets et des pages

A n'en savoir le nom:

J'ai des vassaux sans nombre

Qui vont baisant mon ombre

Et portent mon pennon.

Soupèse un peu, la belle,

Cette lourde escarcelle,

Hé bien, elle est à toi!

Je veux que ma maîtresse

Fasse envie, en richesse,

A la femme d'un roi.

Tu rejettes mes offres?

Allons, vide tes coffres,

Argentier de Satan!

Fais vite, ou je dépêche,

Juif, ta carcasse sèche

Au diable qui l'attend.

Des robes qu'on déploie,

De velours ou de soie,

Quelle est celle à ton goût?

Ces riches pendeloques,

Qu'entre les doigts tu choques,

Prends, je te donne tout:

Colliers, dont chaque maille,

De cent couleurs s'émaille,

Magnifiques habits,

Beaux satins, fines toiles,

Brocarts semés d'étoiles,

Diamants et rubis!

Oui, pour t'avoir, la belle,

Si tu fais la rebelle,

J'engagerais mon bien...

--Merci, mon gentilhomme,

Reprenez votre somme,

J'ai tout donné pour rien.

1833.

A DES AMIS QUI PARTAIENT

SONNET

Vous partez, chers amis; la brise ride l'onde,

Un beau reflet ambré dore le front du jour;

Comme un sein virginal sous un baiser d'amour,

La voile sous le vent palpite et se fait ronde.

Une écume d'argent brode la vague blonde,

La rive fuit.--Voici Mante et sa double tour,

Puis cent autres clochers qui filent tour à tour;

Puis Rouen la gothique et l'Océan qui gronde.

Au dos du vieux lion, terreur des matelots,

Vous allez confier votre barque fragile,

Et flatter de la main sa crinière de flots.

Horace fit une ode au vaisseau de Virgile:

Moi, j'implore pour vous, dans ces quatorze vers,

Les faveurs de Thétis, la déesse aux yeux verts.

1842.

AMBITION

SONNET

Poëte, dans les cœurs mettre un écho sonore,

Remuer une foule avec ses passions,

Écrire sur l'airain ses moindres actions,

Faire luire son nom sur tous ceux qu'on adore;

Courir en quatre pas du couchant à l'aurore,

Avoir un peuple fait de trente nations,

Voir la terre manquer à ses ambitions,

Être Napoléon, être plus grand encore!

Que sais-je? être Shakspeare, être Dante, être Dieu!

Quand on est tout cela, tout cela, c'est bien peu:

Le monde est plein de vous, le vide est dans votre âme...

Mais qui donc comblera l'abîme de ton cœur?

Que veux-tu qu'on y jette, ô poëte! ô vainqueur?

--Un mot d'amour tombé d'une bouche de femme!

1844.

ESPAÑA

1845

ESPAÑA

1845

DÉPART

Avant d'abandonner à tout jamais ce globe,

Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe,

Et de faire à mon tour au pays inconnu

Ce voyage dont nul n'est encor revenu,

J'ai voulu visiter les cités et les hommes,

Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes.

Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris,

J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris;

Une voix me parlait et me disait:--«C'est l'heure;

«Va, déracine-toi du seuil de ta demeure,

«L'arbre pris par le pied, le minéral pesant,

«Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant;

«Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile,

«Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile,

«Pourquoi donc végéter et te cristalliser

«A regarder les jours sous ton arche passer?

«Il est au monde, il est des spectacles sublimes,

«Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes,

«De noirs Escurials, mystérieux granits,

«Et de bleus océans, visibles infinis.

«Donc, sans t'en rapporter à son image ronde,

«Par toi-même connais la figure du monde.»

Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait,

Et le désir ému dans mon cœur palpitait.

Comme au jour du départ on voit parmi les nues

Tournoyer et crier une troupe de grues,

Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol,

Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol;

Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine,

Et, des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine,

Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer

Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer!

L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères,

L'art et la fantaisie aux fertiles chimères,

L'entretien des amis et les chers compagnons

Intimes dont souvent on ignore les noms,

La famille sincère où l'âme se repose,

Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose;

Et sur l'âpre rocher où descend le vautour

Je me rongeais le foie en attendant le jour.

Je sentais le désir d'être absent de moi-même;

Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime,

Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau,

Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau,

Et savoir, fatigué de stériles études,

Quels baumes contenait l'urne des solitudes,

Quels mots balbutiait avec ses bruits confus,

Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,

La nature, ce livre où la plume divine

Écrit le grand secret que nul œil ne devine!

Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,

Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret

Cette lente moitié de la nature humaine,

L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène,

Les pâles visions, compagnes de mes nuits,

Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis.

La poitrine oppressée et les yeux tout humides,

Avant d'être emporté par les chevaux rapides,

J'ai retourné la tête à l'angle du chemin,

Et j'ai vu, me faisant des signes de la main,

Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées,

Sur la porte debout ma vie et mes pensées.

Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher?

L'horizon charme l'œil: à quoi bon le toucher?

Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves

Et les rivages d'or de l'univers des rêves?

Poëte, tu sais bien que la réalité

A besoin, pour couvrir sa triste nudité,

Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire

L'imagination, menteuse qu'il faut croire;

Que tout homme en son cœur porte son Chanaan,

Et son Eldorado par delà l'Océan.

N'as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles,

De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules?

Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur

Les reptiles grouiller dans le limon impur?

L'objet le plus hideux, que le lointain estompe,

Prend une belle forme où le regard se trompe.

Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement

Les changeantes couleurs de son beau vêtement;

Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes,

Escarpements abrupts, entassements énormes,

Sapins échevelés, broussailles aux poils roux,

Gouffres vertigineux et torrents en courroux.

Je le sais, je le sais. Déception amère!

Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère!

Je connais quels replis terminent ces beaux corps,

Et la sirène peut m'étaler ses trésors:

A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires,

Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires.

Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui,

Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui;

Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites,

Au coin des carrefours les strophes des poëtes,

Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains

Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins.

Mais je suis curieux d'essayer de l'absence,

Et de voir ce que peut cette sourde puissance;

Je veux savoir quel temps, sans être enseveli,

Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli,

Et dans combien de jours, comme un peu de fumée,

Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.

Le voyage est un maître aux préceptes amers;

Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers,

Et vous prouve,--ô misère et tristesse suprême!--

Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même!

Pauvre atome perdu, point dans l'immensité,

Vous apprenez ainsi votre inutilité.

Votre départ n'a rien dérangé dans le monde;

Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde.

Oublié par les uns, aux autres inconnu,

Dans des lieux ou jamais votre nom n'est venu,

Parmi des yeux distraits et des visages mornes,

Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes.

Par l'absence à la mort vous vous accoutumez.

Cependant l'araignée à vos volets fermés

Suspend sa toile ronde, et la maison déserte

Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte,

Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir

Au détour du chemin va hurler chaque soir.

1841.

LE PIN DES LANDES

On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Saharah français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc;

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa séve qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poëte est ainsi dans les Landes du monde;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or!

1840.

L'HORLOGE

Vulnerant omnes, ultima necat.

La voiture fit halte à l'église d'Urrugne,

Nom rauque, dont le son à la rime répugne,

Mais qui n'en est pas moins un village charmant,

Sur un sol montueux perché bizarrement.

C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,

Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,

Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,

Une horloge rustique et son cadran de bois,

Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,

Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.

Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,

Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,

Comme l'inscription de la porte maudite,

En caractères noirs une phrase est écrite;

Quatre mots solennels, quatre mots de latin,

Où tout homme en passant peut lire son destin:

«Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!»

Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,

Un combat inégal contre un lutteur caché,

Qui d'aucun de nos coups ne peut-être touché;

Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,

Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.

Nous sommes condamnés, nous devons tous périr;

Naître, c'est seulement commencer à mourir,

Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,

Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.

Le disque de l'horloge est le champ du combat,

Où la Mort de sa faux par milliers nous abat;

La Mort, rude joùteur qui suffit pour défendre

L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.

Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,

Les Heures, sans repos, parcourent le cadran;

Comme ces inconnus des chants du moyen âge,

Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,

Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour

Noires comme la nuit, blanches comme le jour.

Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance,

Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,

Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,

Pour nous tirer du cœur une perle de sang,

Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière

Avec le sablier et la noire bannière;

Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,

Et qui se met en marche au premier de nos jours!

Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre,

Vous porte dans le flanc la suprême blessure,

Et remonte à cheval, après avoir jeté

Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité!

Urrugne, 1841.

A LA BIDASSOA.....

A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne,

Je descendis, voulant regarder la campagne,

Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon,

Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson.

Et je vis, en errant à travers le village,

Un homme qui mettait des balles hors d'usage,

Avec un gros marteau, sur un quartier de grès,

Pour en faire du plomb et le revendre après.

Car la guerre a versé sur ces terres fatales

De son urne d'airain une grêle de balles,

Une grêle de mort que nul soleil ne fond.

Hélas! ce que Dieu fait, les hommes le défont!

Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille

De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille!

Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé,

Des boulets recueillis dans leur champ constellé.

Mais du ciel épuré descend la Paix sereine,

Qui répand de sa corne une meilleure graine,

Fait taire les canons à ses pieds accroupis,

Et presse sur son cœur une gerbe d'épis.

Behobie, 1840.

SAINTE CASILDA

SONNET

A Burgos, dans un coin de l'église déserte,

Un tableau me surprit par son effet puissant:

Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend,

A sainte Casilda portant la palme verte.

Pour l'œuvre des bourreaux la vierge découverte

Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant,

A la place des seins, deux ronds couleur de sang,

Distillant un rubis par chaque veine ouverte.

Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur,

Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre,

Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre.

Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur,

Comme aux bras d'un amant, de volupté se pâme,

Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme!

Burgos.

EN ALLANT A LA CHARTREUSE DE MIRAFLORES

Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse,

Un revers décharné, vrai site de Chartreuse.

Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds,

Trompent à chaque instant les pas mal appuyés.

Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche;

On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche,

Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris,

Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris,

Des pentes au soleil, que nulle fleur n'égaie,

Des roches de granit et des ravins de craie,

Et l'on se sent le cœur de tristesse serré...

Mais, quand on est en haut, coup d'œil inespéré!

L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine,

L'église où dort le Cid près de doña Chimène!

Cartuja de Miraflores, 1841.

LA FONTAINE DU CIMETIÈRE

A la morne Chartreuse, entre des murs de pierre,

En place du jardin l'on voit un cimetière,

Un cimetière nu comme un sillon fauché,

Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse:

L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse;

La mère ignorerait où son fils est couché.

Les végétations maladives du cloître

Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,

Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs;

Des morts abandonnés douces consolatrices,

Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices

Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

Au milieu, deux cyprès à la noire verdure

Profilent tristement leur silhouette dure,

Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,

Pendant que du bassin d'une avare fontaine

Tombe en frange effilée une nappe incertaine,

Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.

Par les saints ossements des vieux moines filtrée,

L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,

Que pour en boire un peu je m'approchai du bord.

Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,

Je me sentis saisi par un frisson de fièvre:

Cette eau de diamant avait un goût de mort!

Cartuja de Miraflores, 1841.

LE CID ET LE JUIF

IMITÉ DE SEPULVEDA

Le Cid, ce gagneur de batailles,

Ce géant plus grand que nos tailles,

A San-Pedro de Cardena,

--Don Alfonse ainsi l'ordonna,--

Conservé par un puissant baume,

Bardé de fer, coiffé du heaume,

Repose en un riche tombeau,

Ayant pour siége un escabeau;

Sur sa cuirasse, en nappe blanche,

Sa barbe de neige s'épanche

Avec ampleur et majesté.

Pour le défendre, à son côté

Pend Tisona, sa bonne épée,

Au sang more et chrétien trempée.

A le voir assis, quoique mort,

On dirait d'un vivant qui dort.

Depuis sept ans dans cette pose,

De ses exploits il se repose;

Et pour voir son corps vénéré,

Tous les ans, au jour consacré,

A San-Pedro la foule abonde.

--Une fois, que la nef profonde

Était déserte, et qu'au saint lieu

Le Cid, resté seul avec Dieu,

Rêvait dans son tombeau sans garde,

Un juif arrive et le regarde,

Et parlant en soi-même ainsi,

Il se dit tout pensif: «Ceci

Est le corps du Cid, du grand homme,

Du vainqueur que partout on nomme!

On m'a raconté bien souvent

Que nul n'eût osé lui vivant,

Se risquer dans cette entreprise

De toucher à sa barbe grise.

Maintenant, il gît morne et froid;

Son bras, qui répandait l'effroi,

La mort le désarme et l'attache:

Je vais lui toucher la moustache,

Nous verrons s'il se fâchera

Et quelle mine il nous fera;

Le monde est loin, rien ne m'empêche

De tirer à moi cette mèche.»

--Afin d'accomplir son dessein,

Le juif sordide étend la main...

Mais, avant que la barbe sainte

Par ses doigts crochus soit atteinte,

Le noble époux de Ximena,

A plein poing prenant Tisona.

Sort du fourreau deux pieds de lame...

Le juif, l'épouvante dans l'âme,

Tombe le front sur le pavé,

Et, par les moines relevé,

Raconte l'aventure étrange;

Puis de religion il change,

Et sous le nom de Diego Gil

Entre au couvent.--Ainsi soit-il.

San-Pedro de Cardeno, 1843.

EN PASSANT A VERGARA

No vaya usted a ver eso, que le dara gana de remitar.

Nous avions avec nous une jeune Espagnole,

A l'allure hardie, à la toilette folle,

Au grand front éclatant comme un marbre poli,

Où la réflexion n'a jamais fait un pli,

Encadré de cheveux qui venaient en désordre

Sur un col satiné nonchalamment se tordre;

Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs

Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs;

Un rire éblouissant, épanoui, sonore,

Belle fleur de gaîté qu'un seul mot fait éclore;

Des dents de jeune loup, pures comme du lait,

Dont l'émail insolent sans trêve étincelait;

Une taille cambrée en cavale andalouse;

Des pieds mignons à rendre une reine jalouse;

Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,

Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou,

De petits airs penchés, des tournures de hanches

De certaines façons de porter ses mains blanches,

Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran,

Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan,

Représente une dame avec des pendeloques,

Des plumes, du clinquant et des modes baroques.

Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda,

Attendant qu'on servit _la olla podrida_,

Et que je regardais, ardent à tout connaître,

La cage du grillon pendue à la fenêtre,

Un mort passa,--partant pour le royaume noir,

Et comme je voulais descendre pour le voir

(Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire

Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire),

L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,

Me retint et me dit:--Oh! ne descendez pas,

Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée!--

Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,

De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi

Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid.

Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même,

Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême

Après vingt ans de jeûne et d'angoisses passés,

Un crâne sous la main, entre des murs glacés,

La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse?

Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,

Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents,

Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents,

Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide

Le temps avec son ongle ose écrire une ride?

Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,

Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil?

Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme;

Ce néant a vécu; cette lampe sans flamme,

Que la bouche inconnue a soufflée en passant,

Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent.--

Sans doute; mais pourquoi plonger dans ces mystères?

Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,

En conversation avec le ver impur!

A nous la vie, à nous le soleil et l'azur,

A nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,

Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,

Les pesants picadors et les légers chulos,

Les mules secouant leurs grappes de grelots,

Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle

Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle!

A nous la castagnette, à nous le pandéro,

La cachucha lascive et le gai boléro;

Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades,

Et sous le balcon d'or les molles sérénades!

Les vivants sont charmants et les morts sont affreux.--

Oui;--mais le ver un jour rongera ton œil creux,

Et comme un fruit gâté, superbe créature,

Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture;

Et le mort outragé, se levant à demi,

Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi:

--Dédaigneuse! à ton tour tu donnes la nausée,

Ta figure est déjà bleue et décomposée,

Tes parfums sont changés en fétides odeurs,

Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs!

Vergara, 1841.

LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE

On trouve dans les monts des lacs de quelques toises,

Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,

Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel,

Où, le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire,

S'imagine, trompé par l'optique illusoire,

Laper l'azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète,

Ont comme la prunelle une humide paillette;

Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,

Par lesquels la montagne en extase contemple,

Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,

Dieu, l'ouvrier jaloux!

Guadarrama, 1840.

LA PETITE FLEUR ROSE

Du haut de la montagne,

Près de Guadarrama,

On découvre l'Espagne

Comme un panorama.

A l'horizon sans borne,

Le grave Escurial

Lève son dôme morne,

Noir de l'ennui royal;

Et l'on voit dans l'estompe

Du brouillard cotonneux,

Si loin que l'œil s'y trompe,

Madrid, point lumineux!

La montagne est si haute,

Que ses flancs de granit

N'ont que l'aigle pour hôte,

Pour maison que son nid;

Car l'hiver pâle assiége

Les pics étincelants,

Tout argentés de neige,

Comme des vieillards blancs.

J'aime leur crête pure,

Même aux tièdes saisons

D'une froide guipure

Bordant les horizons;

Les nuages sublimes,

Ainsi que d'un turban

Chaperonnant leurs cimes

De pluie et d'ouragan;

Le pin, dont les racines,

Comme de fortes mains,

Déchirent les ravines

Sur le flanc des chemins,

Et l'eau diamantée

Qui, sous l'herbe courant,

D'un caillou tourmentée,

Chuchote un nom bien grand!

Mais, avant toute chose,

J'aime, au cœur du rocher,

La petite fleur rose,

La fleur qu'il faut chercher!

Guadarrama, 1840.

A MADRID

Dans le boudoir ambré d'une jeune marquise,

Grande d'Espagne, belle, et d'une grâce exquise,

Au milieu de la table, à la place des fleurs,

Frais groupe mariant et parfums et couleurs,

Grimaçait sur un plat une tête coupée,

Sculptée en bois et peinte, et dans le sang trempée,

Le front humide encor des suprêmes sueurs,

L'œil vitreux et blanchi de ces pâles lueurs

Dont la lampe de l'âme en s'éteignant scintille;

Chef-d'œuvre affreux, signé Montañès de Séville,

D'une vérité telle et d'un si fin travail,

Qu'un bourreau n'aurait su reprendre un seul détail.

La marquise disait:--Voyez donc quel artiste!

Nul sculpteur n'a jamais fait les saint Jean-Baptiste

Et rendu les effets du damas sur un col

Comme ce Sévillan, Michel-Ange espagnol!

Quelle imitation dans ces veines tranchées,

Où le sang perle encore en gouttes mal séchées!

Et comme dans la bouche on sent le dernier cri

Sons le fer jaillissant de ce gosier tari!--

En me disant cela d'une voix claire et douce,

Sur l'atroce sculpture elle passait son pouce,

Coquette, souriant d'un sourire charmant,

L'œil humide et lustré comme pour un amant.

Madrid, 1843.

SÉGUIDILLE

Un jupon serré sur les hanches,

Un peigne énorme à son chignon

Jambe nerveuse et pied mignon.

OEil de feu, teint pâle et dents blanches.

Alza! olà!

Voilà

La véritable Manola.

Gestes hardis, libre parole,

Sel et piment à pleine main,

Oubli parfait du lendemain,

Amour fantasque et grâce folle,

Alza! olà!

Voilà

La véritable Manola.

Chanter, danser aux castagnettes,

Et, dans les courses de taureaux,

Juger les coups des toreros,

Tout en fumant des cigarettes;

Alza! olà!

Voilà

La véritable Manola.

1843.

SUR LE PROMÉTHÉE DU MUSÉE DE MADRID

SONNET

Hélas! il est cloué sur les croix du Caucase,

Le Titan qui, pour nous, dévalisa les cieux!

Du haut de son calvaire il insulte les dieux,

Raillant l'Olympien dont la foudre l'écrase.

Poésies Complètes - Tome 2 · 第 3 / 10 段