À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce
terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre
plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses
regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit
des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière,
entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue
étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse
et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient
réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait
que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues
entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres,
augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là,
quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants:
des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites.
Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait
toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une
maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive,
des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil
visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une
fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux
cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de
rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la
tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation
dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et,
lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques,
il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et
que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il
espérait pourtant lui ménager une entrevue.
Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible.
Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose
l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois
l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita
violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de
l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous
trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie.
Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des
mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en
ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or
enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout
ce que je puis acquérir à la guerre!
-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
soupir.
-- Impossible! dit un autre juif.
Les trois juifs se regardèrent en silence.
-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les
deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu...
Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba,
quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il
entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien
de plus.
-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne
au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
laisse entrer personne.
Les juifs sortirent dans la rue.
Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette
sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la
rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt
rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit
de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs
tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la
rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure,
un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un
caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs
d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre
supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant
laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la
petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les
discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les
pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer
ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort,
qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire
signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté;
mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait
comprendre leur baragouin.
Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa
chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule,
et dit:
-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
faut.
Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un
véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était
parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons
indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée
que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche.
Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de
ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de
naissance.
Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis
d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans
une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa
vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une
excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible,
inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu
pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque
léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation;
il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un
instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le
soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de
Tarass défaillit.
-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
cheval sauvage.
Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui
répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa
dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était
évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert
d'une fluxion.
-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à
présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un
si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà
Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul
homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
demain on les mène tous au supplice.
Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans
impatience et sans colère.
-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles
consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de
pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au
_Leventar_...
-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et
toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la
proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte
étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé
les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison
(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et
l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
sur un matelas semblable.
Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son
demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de
l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses
doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui
faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer
le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un
pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et
s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas
donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur
ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air
d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel
atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos.
C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à
l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une
longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet
édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs
entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste
salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille
hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui
consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent
la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans
une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain
nombre de soldats armés de pied en cap.
-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
seigneurs!
Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment
s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il
criait plus tort que les autres.
-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le
seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance...
-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
ne détache son sabre, et ne se couche par terre...
Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque
rencontre.
-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles,
lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le
corridor.
-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
autre à sa place, répondit la sentinelle.
-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon
cher seigneur.
-- Marche, dit Tarass avec entêtement.
Le juif obéit.
À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une
moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le
second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la
bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un
matou.
Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié
en deux.
-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
-- Juif, à qui dis-tu cela?
-- À vous, mon illustre seigneur.
-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de
contentement.
-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en
personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la
tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant!
Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt
de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à
cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît
manoeuvrer le régiment.
Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses
yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela
brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient
ces militaires... aïe, aïe!
Le juif secoua de nouveau la tête.
Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit
entendre entre ses dents un son à peu près semblable au
hennissement d'un cheval.
-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait
voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de
gens sont les Cosaques.
La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était
assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule
curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de
l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces
pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le
heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea
convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
telle, que personne n'en fait le moindre cas.
-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!
Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant.
Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais
appeler les nôtres.
Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit
l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant
même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un
Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil
vêtement et un air si noble?
-- Va toujours!
Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma
barbe. Cent ducats, juif!
Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la
garde.
-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé
que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût
regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques?
Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu
n'es plus en droit de nous refuser.
-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et
alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus
tôt.
-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les
reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée
d'avoir perdu pour rien ses ducats.
-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on
lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent
ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante
dont brillaient ses yeux.
-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de
torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
tourmentera.
-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le
secourir.
-- Marchons, dit Boulba avec résolution.
Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu
le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle
grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement
pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de
vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui
s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur
curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux
et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur
place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains
étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des
autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes,
ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute
l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours
de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns
discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais
la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent
le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs
de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait,
de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise
déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait
une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu
là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour
que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout
expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de
rien ajouter.
-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et
qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le
bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera
encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma
petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais
dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni
manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
tête.
Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits
des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles
apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une
espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se
tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable,
contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des
boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille
espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête,
vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de
cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol,
grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi
parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée,
il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut
tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà,
les voilà! ce sont les Cosaques!
Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses
pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils
s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient
usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà
parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier,
appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés
n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un
chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
terre sa tête grise.
Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour
cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le
tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser
les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et
barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes
isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les
adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une
semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la
vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté
audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient
fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque
les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des
mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque
les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de
pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la
tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté,
il disait seulement d'un ton approbateur:
-- Bien, fils, bien!...
Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la
mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour
de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du
moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait
pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible
mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux
et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le
consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria
dans l'abattement de son âme:
-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
-- Oui, j'entends!
Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval
s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se
furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour
regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait
disparu sans laisser de trace.